12 octobre : célébrer le génocide, poursuivre la spoliation
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  • 12 octobre : célébrer le génocide, poursuivre la spoliation

  • 12 octobre 2018
  • Le 12 octobre est la fête nationale espagnole (Día de la hispanidad), qui commémore l’arrivée de Christophe Colomb à Abya Yala (nom donné par les autochtones au continent américain). De plus en plus de personnes et de collectifs questionnent cette célébration sous le hashtag #NadaQueCelebrar (rien à fêter).

    Antena 3 TV

    12 octobre 2018. La télévision est allumée et l’histoire officielle se raconte toute seule : le roi, en uniforme officiel, défile avec fierté par le Paseo de la Castellana tandis qu’il écoute les ovations de celleux qui se sont levé•es très tôt pour le voir de près. On voit en boucle les premiers plans des fanions à trois euros achetés au bazar de l’Asiatique qui doit supporter pour la énième fois qu’on l’appelle « Chinois » bien qu’il ne le soit pas. Dans le ciel, les caméras cadrent la technologie de pointe des chasseurs F-18 (fierté espagnole made in USA). Au sol on peut lire « honneur et gloire aux morts », accompagné de plans de drapeaux ondoyants, tandis que les forces de sécurité (qui enferment et torturent nos frères et sœurs) arborent leurs flamboyants véhicules tout-terrain. Les hommes politiques se présentent dans des voitures blindées, la gauche et la droite oublient leurs heurts et leurs différences (si tant est qu’il en reste) tout en discutant de manière décontractée en attendant le moment de la photo. La fierté nationale surgit à chaque recoin et l’Espagne célèbre l’éphéméride historique de sa projection linguistique et culturelle qui va au-delà des frontières européennes.

    Néanmoins, cette « projection linguistique et culturelle » dont l’Espagne se targue toujours, est une façon édulcorée d’évoquer les politiques racistes et néolibérales des entreprises transnationales espagnoles qui aujourd’hui encore continuent de spolier l’Amérique latine. Ainsi, sous des cadres législatifs et des mécanismes juridiques de privilège, l’IBEX 35 [CAC 40 espagnol] où naissent ces entreprises transnationales extractivistes, occupe – avec ses projets miniers, pétroliers, hydroélectriques, agroindustriels, etc. –  des territoires géostratégiques qui lui garantissent des bénéfices économiques faramineux.

    Le récent rapport d’Ecologistas en Acción donne un aperçu de ces politiques économiques néolibérales profondément colonisatrices et intrinsèquement racistes que l’Espagne continue de mener en Amérique latine. Ces entreprises, qui poursuivent les mêmes logiques de déshumanisation et de colonisation du passé, nient l’existence de communautés autochtones qui résistent depuis des siècles à l’oppression. Un exemple très clair exemple nous est fourni par l’entreprise Repsol[1] au Pérou qui a fait disparaitre, littéralement, deux communautés autochtones. Au Guatemala, l’entreprise ACS[2] a desséché, pour mener ses activités, le fleuve Cahabón, principale source de subsistance des peuples autochtones de la région. De son côté, les transnationales espagnoles Iberdrola, Gas Natural, Acciona y Renovaglia, installées au Mexique, produisent depuis des années des dégâts socio-écologiques irréparables.

    Manifestation contre l’entreprise Repsol

    Mais, « ne soyons pas dramatiques, c’est jour de fête ! », nous diront (et nous disent) ceux qui nient notre douleur et préfèrent avaler le mensonge selon lequel la réussite entrepreneuriale espagnole en Amérique latine est issue de l’effort, du travail et du talent. Mesdames et messieurs, vous avez acheté le mythe européen de l’opulence fondé sur la méritocratie, mais pas nous. La situation de privilège du Nord est inversement proportionnelle à la spoliation que celui-ci a imposée (et continue de le faire) au Sud. Une spoliation construite sur les piliers de la racialisation, sur laquelle se sont posés la domination, l’oppression et le génocide d’un continent tout entier qui saigne encore.

    Et, comme dirait Eduardo Galeano, « les personne, les rien, les niés […] rêvent du jour magique où la chance reviendra[3] ». Mais la chance n’arrive pas et les colons demeurent. La résistance, la lutte et la dignité sont devenues notre chemin et notre maxime. Ceux-là même qui attentaient contre nos peuples appliquent sur nous des lois antiterroristes parce que nous défendons la vie et la terre (voir le cas de Facundo Jones Huala et Moira Millan[4]). Parallèlement, les disparitions forcées (cas de Santiago Maldonado[5]), les suicides forcés (Alejandro Castro et Macarena Valdés[6]) et les morts annoncées (Berta Cáceres[7], Nicolasa Quitreman[8] ou Guadalupe Campanur[9]) deviennent de plus en plus fréquentes.

    Or de ce côté-ci de l’Atlantique, l’histoire officielle ne sait rien et ne veut rien savoir de ce qui advient de l’autre côté de l’océan. Ici, l’histoire officielle ne tient jamais compte de nous. Cependant, notre réalité existe même si elle n’est pas racontée. Ainsi, nous subissons les effets de ces lois qui nous criminalisent, nous discriminent et nous ségréguent. Nous survivons comme nous pouvons aux rafles racistes, aux emprisonnements et aux déportations express. Nous endurons les vexations et les insultes dans les espaces les plus quotidiens, ce qui nous conduit à une profonde frustration, difficile à vivre. Et nous devons supporter que chaque jour nos corps soient utilisés par les politiciens de service qui depuis leur position de privilège blanc, appliquent leur racisme épistémique et nous expliquent que le problème de fond c’est la question de la classe et non pas celle de la race.

    Alors excusez-nous si nous n’avons pas l’esprit à la fête aujourd’hui. Nous sommes occupés à réclamer justice, à signaler l’expropriation, à visibiliser le racisme, à récupérer nos identités, à décoloniser nos esprits, à reprendre notre place dans cette société, car le futur vient…

    Lento pero viene
    el futuro se acerca
    despacio
    pero viene
    sin hacer mucho ruido
    cuidando sobre todo
    los sueños prohibidos

    lento pero viene
    el futuro real
    el mismo que inventamos
    nosotros y el azar
    cada vez más nosotros
    y menos el azar.

    Lentement mais il vient
    le futur approche
    lentement
    mais il vient
    sans faire beaucoup de bruit
    en prenant surtout soin
    des rêves interdits

    lentement mais il vient
    le vrai futur
    celui que nous inventons
    nous et le hasard
    de plus en plus nous
    et de moins en moins le hasard.

    Mario Benedetti (poète et écrivain uruguayen)

    Notes

    [1] Entreprise transnationale espagnole de transport et de raffinage de pétrole
    [2] Entreprise de bâtiment.
    [3] Eduardo Galeano, « Los nadies », 1989.
    [4] Activistes du peuple autochtone mapuche victimes de la répression de l’État chilien.
    [5] Manifestant argentin disparu et retrouvé mort après la dispersion de la manifestation par la police.
    [6] Syndicalistes chiliens assassinés.
    [7] Militante écologiste hondurienne assassinée en 2016.
    [8] Activiste mapuche opposée à la construction d’un barrage hydroélectrique morte noyée en 2013.
    [9] Militant écologiste Purépecha (Méxique) retrouvée morte le 26 janvier 2018.

    Source : esracismo.
    Traduit de l’espagnol par Lissell Quiroz.

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