« Ceci c’est pour nos reufs incarcérés,
La liste est longue et vous l’savez.
Au fond, la France n’est qu’illusion,
Rappelez bien aux miens
Qu’cela part d’un bon sentiment.»
Ideal J, J’ai mal au cœur (Le combat continue)

Les faits sont connus de tous. Le 25 novembre 2007, Lakhamy et Moushin, deux adolescents de Villiers-le-Bel, décèdent à la suite du « parchocage » de leur moto par une voiture de police. Plusieurs nuits de révoltes éclatent, laissant s’exprimer la colère de centaines d’habitants qui refusent de croire à la version policière d’un « accident ».

Au cours de ces révoltes, des coups de feu sont tirés. Le 21 juin 2010, s’ouvre le procès des tireurs présumés. Un procès pour l’exemple, au terme duquel cinq habitants noirs de Villiers-le-Bel seront condamnés à des peines allant de 3 à 15 ans de prison, en l’absence de preuves, et essentiellement sur la base de… témoignages anonymes.

Dans cet article, nous n’allons pas revenir en détail sur ces événements. Ceux à qui nous empruntons largement ces lignes d’introduction l’ont très bien fait avant nous. On pense évidemment au livre du Collectif Angles Morts, qui s’inscrit dans la dynamique politique des mobilisations en soutien aux inculpés[i]. Cet article a choisi de revenir sur certains éléments du procès en appel des tireurs présumés, qui s’est tenu du 4 au 21 octobre 2011 devant la cour d’assises de Nanterre et qui a débouché sur la confirmation des peines d’Abderrahmane Kamara et Adama Kamara (respectivement 15 et 12 ans de prison). Plus précisément, c’est sur le caractère colonial de cette justice que porte l’article. Les critiques qu’il contient peuvent paraitre sévères. À travers elles, nous ne cherchons pas à donner de leçons aux accusés, à leurs soutiens, aux témoins de la défense ou même à quiconque. Nous ne prétendons pas, non plus, parler au nom de tous les « jeunes de banlieue » ou de tous les descendants d’immigrés. Encore moins au nom des accusés, que nous ne connaissons pas personnellement. Nos rapports n’ont jamais été plus loin qu’une simple poignée de main (avec ceux à qui on pouvait serrer la main).

Par cet article, nous livrons simplement les frustrations d’un « spectateur » qui a suivi avec une extrême attention (pour les accusés surtout, leurs familles et soutiens) et un grand écœurement (envers la police et l’institution judiciaire) le procès en assises de cinq Noirs. Procès au cours duquel tous les clichés autour de la banlieue et des « Africains » seront ressassés (« polygamie », « familles nombreuses », « parents débordés », « attachement au clan et au territoire », « échec scolaire », « délinquance », « goût pour la violence », « meutes », etc.). La liste de tous ces clichés est encore longue et assister calmement aux audiences était souvent difficile. Quant à la faible mobilisation « politique » et « militante » (en dehors des cercles immédiats des accusés) autour de ces interminables journées d’audiences, elle est un signe d’un air du temps à la défaite.

Nous précisons dans le titre qu’il s’agit du procès en appel de cinq Noirs. Nous aurions tout aussi bien pu choisir pour titre « Blanche neige » et les cinq Noirs. Non pas par amour des jeux de mots foireux. Mais parce que les flics ont eu la bonne idée de donner à l’un de leurs « informateurs anonymes » le nom de « Blanche neige ». Nos ennemis ont leur humour. Et une certaine franchise. Ils disent tout haut ce qu’ils pensent tout haut. Ils disent même tout haut ce qu’on pense en haut lieu. Dans leurs cerveaux, les choses sont simples. Qui habite à Villiers-le-Bel, Arnouville, Garges ou Sarcelles ? Surtout des Noirs (mais aussi des Arabes, des Juifs et des Turcs). Quels sont ceux que les flics cherchent pour venger les leurs ? Des Noirs. Quel nom donnent-ils à leur balance anonyme ? Blanche-neige ! Parfois, la race crève littéralement les yeux, autant que les mots choisis pour la dire crèvent les tympans. Pourtant, nous continuons de chipoter et de tourner autour du pot. Nos ennemis, eux, font moins de manières. Ils ne s’excusent pas cinquante fois avant de désigner les lignes de fracture raciales, pour mieux les creuser et les gérer. Ils appellent un Noir un Noir. Dans un rapport de police ou au sein du tribunal, ils se montrent plus subtils. Ils préfèrent dire ou écrire « individu de type africain ». Ça fait plus « scientifique », plus « objectif ». Tout comme ils disent « individu de type maghrébin » ou « nord-africain ». Dire Noir ou Arabe les obligerait à dire Blanc, en retour. Inimaginable. Dans un de ses rapports, toutefois, un flic écrira « individu de race noire ». Ce sera la seule fois où les mots race et noir seront prononcés au cours du procès. Alors qu’il ne s’agissait pratiquement que de ça.

Cinq « individus de type africain »

Car la race apparait bien au centre de ce procès. Le président, le ministère public, les avocats des parties civiles, les parties civiles elles-mêmes (c’est-à-dire les flics « victimes ») et les flics chargés de surveiller la salle ou de contrôler les accès sont Blancs. Les accusés sont tous Noirs. La plupart des témoins de la défense le sont aussi. Les soutiens dans la salle sont jeunes, Noirs pour la plupart, mais aussi un certain nombre d’Arabes. Dans la salle d’audience règne la ségrégation. À droite, les familles des accusés et leurs soutiens. À gauche, les parties civiles. Dans cette toute petite salle, choisie à dessein, il y a une forte présence policière. Le premier jour, les flics se félicitent même d’être « en force ». Certains arrivent en tenue d’apparat et ont l’air archi coincés dedans. À l’inverse, les parents des accusés, dans leurs tenues traditionnelles, sont dignes. Cela n’empêchera pas le président de la cour et le greffier d’écorcher systématiquement leurs noms (le Ministère public écorchera même le nom des deux adolescents morts en 2007…).

L’ignorance de la cour est crasse : on demande un interprète en « Soniaka » (comprenez, Soninké) ou en « Sarak » (comprenez, Sarakolé). Outre le fait que les noms des accusés et de leurs témoins soient souvent déformés, on confond souvent le nom et le prénom (« Madame Fatoumata », « Monsieur Demba », etc.). Le président de la cour précise bien à chaque fois si les accusés sont musulmans et s’ils sont issus ou non de familles nombreuses, de « fratries ». On parle aussi de la « polygamie » des pères, de la cohabitation des épouses et des conflits que cela devrait générer dans le psychisme de certains accusés. Lorsque l’un de ces derniers dira apprécier « avoir deux mères dans sa vie » et les aimer toutes deux de la même manière, les membres de la cour resteront dubitatifs. Une autre fois, le président parlera de « cousinage à l’africaine » quand il apprendra que les deux accusés qui se considèrent comme cousins n’ont pas de liens de parenté directs.

En bref, les éléments biographiques des accusés, leurs témoignages et ceux de leurs soutiens sont autant de marqueurs raciaux destinés à dénier toute « normalité » à ces personnes et à empêcher toute empathie que pourraient éprouver les membres du jury à leur égard. « Dans un procès où les éléments matériels sont absents, ces descriptions aux allures de vérité scientifique pèseront lourd dans la décision du jury[ii] ». Car ici, tout fonctionne à l’envers. On commence par l’examen des personnalités des accusés, l’évocation d’ « enquêtes sociales » aux allures de rapport d’administration coloniale, l’énumération des infractions enregistrées dans un casier judiciaire exhibé comme une preuve de monstruosité, pour finir par l’examen des preuves matérielles (quasi inexistantes) en rapport avec l’accusation. Si à la fin du procès la cour ne parvient à convaincre personne que ces cinq-là sont les auteurs des tirs, elle aura au moins permis de prouver que si ce n’est pas eux, ils sont quand même susceptibles d’avoir commis ce qu’on leur reproche. Avec des éléments à charge aussi légers et devant des descriptions aussi précises que « individu de type africain… ou portant une cagoule noire », on arrivera même à la conclusion que la nuit, tous les Nègres se ressemblent.

C’était déjà le cas en première instance, où l’un des policiers « victimes » retrouvera miraculeusement la mémoire et prétendra reconnaitre l’un des tireurs : « Ce que je reconnais chez lui, c’est son visage émacié, de forme triangulaire. (…) On aurait dit un diable qui sort de sa boite de pandore[iii]. » Même si ses collègues avaient estimé au lendemain des révoltes que le tireur avait plutôt l’air d’un « maghrébin », le lieutenant J-M Vergara est formel : « Je sais faire la différence entre les ethnies. Certains ont des traits plus grossiers. Vers l’Afrique de l’Est, c’est plus nilotique[iv]. » Aux plus belles heures de la « coloniale[v] ».
En appel, même son de cloche de la part d’un autre policier « victime », qui affirme lui aussi avoir miraculeusement retrouvé la mémoire. S’il n’avait pas vu qui lui tirait dessus lors des révoltes, il imaginait sans cesse son tireur avec une tête de mort. Jusque-là, rien d’étonnant. Sauf que ce policier affirme que l’un des accusés correspond, non pas au tireur… mais à la vision qu’il a d’une tête de mort ! Si votre seul tort est d’avoir une tête dont la forme ressemble, selon un flic, à une tête de mort, vous êtes bon pour le placard. Alors oui, au cours de ce procès, la cour se persuadera que dans la pénombre un Nègre vaut bien n’importe quel Nègre. Comme à Folembray[vi] où un barbu valait bien n’importe quel barbu. On fait donc un procès de groupe. Pas de détail. Ici-on-fait-de-la-justice-de-gros. Et tant pis si c’est grossier.

D’ailleurs, dans le grand déballement que constitue le retour sur le parcours des cinq accusés, le président cite tout un tas de rapports, ceux de la police, des « experts » psychiatres ou ceux de l’école et des foyers. Si la cour ne l’entend évidemment pas ainsi, pour nous, tous ces rapports disent à peu près la même chose : individus inadaptés à l’ordre racial, à la matraque et à la répression judiciaire qui vont avec. Vu leurs « parcours », les accusés ne peuvent être que coupables. Ils l’étaient déjà à leur naissance. Ils l’étaient même à l’arrivée de leurs parents en France. Et sans doute bien avant cela. Car les cinq accusés, à l’instar de tant d’autres habitants des quartiers populaires, ont toute leur vie eu à faire à des profs, des flics ou des matons, qui à chaque « faux-pas » n’ont pas manqué de pondre tout un tas d’écrits qui sont autant d’éléments à charge qui pourront être mobilisés à tout moment. Et quand les accusés ont un casier, ce dernier n’apparaît que comme le prolongement logique, un document de plus qui vient acter un parcours que ces écrits bureaucratiques présentent comme une seconde nature : les faits reprochés sont le plus souvent des « outrages », « refus d’obtempérer » ou « violences sur dépositaires de l’autorité publique ».

Quand la cour fera état durant tout le procès de son incrédulité devant la défiance manifestée par les cinq accusés (et les « gamins de banlieue » en général) vis-à-vis de la police, on comprend qu’aucun des membres de la cour ne sait – ne serait-ce que vaguement – à quoi peut bien ressembler la vie à Villiers-le-Bel, faite de harcèlement policier, de contrôles à répétition, d’insultes, de coups et de perquisitions à 6h du matin en défonçant la porte et en braquant tous les membres de la famille. Tous ces Blancs de la cour ne peuvent pas savoir cela. Leur rapport à la police est « confraternel », parce qu’ils sont du bon côté de la barrière raciale, du côté de l’ordre et des classes dominantes. Ils emploient d’ailleurs le même vocabulaire calibré : « forces de l’ordre », « police républicaine », « émeutiers », « maintien de l’ordre », « cités sensibles », etc. Le déni colonial fonctionne en premier lieu à travers cette « novlangue ».

L’oppression coloniale et son déni : un couple infernal

Dans Le Monde diplomatique de septembre (2011), Gérard Mordillat parle des journaux télévisés dans des termes qui peuvent s’appliquer au contexte d’un procès, surtout en assises. Il relève ainsi que la plupart des journaux télévisés sont filmés de la même manière : une grande profondeur de champ, immensément éclairée. Tout y est net. À travers ce dispositif, le message que nous envoie le média est plus fort que le discours que nous sert le présentateur ou la présentatrice : tout est en lumière, il n’y aucune ombre, donc il n’y a aucun doute. Tout est au point. C’est un discours de vérité, plus exactement le discours du pouvoir. Le net est paré d’une vertu morale. Et si c’est net, c’est que c’est moral. Et si c’est moral, c’est la vérité. La boucle est bouclée. Par bien des aspects, le procès en assises fonctionne de la même manière : on donne le spectacle d’une procédure totalement maitrisée. En apparence, tout est montré, démontré, livré au jugement de tous, rien n’est caché. Le règne de la transparence. Les accusés sont dans un box en verre à la vue de tous. Leurs témoins et avocats se sont exprimés. Des experts psychiatriques, balistiques et téléphoniques sont venus faire de longs exposés. Sans compter les interminables témoignages des policiers « victimes ». Le message est très puissant : toute la réalité est contenue dans le procès. Tout ce qui se dit durant le procès est la vérité.
TGI Nanterre 1Pour les accusés et leurs soutiens qui assistent au procès, rien n’est moins sûr. Le procès apparait comme une vaste entreprise de travestissement de la réalité, l’image inversée du réel, comme le disait Marx à propos de l’idéologie. « Et si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscure[vii] », les débats qui eurent lieu durant ce procès le confirment : les policiers sont présentés comme « victimes ». La lecture de l’acte d’accusation (qui cite près d’une centaine de policiers « blessés ») et l’utilisation de tout un vocabulaire zoologique donnent l’impression d’une véritable hécatombe à Villiers-le-Bel : les révoltes auraient opposé quelques policiers, mi- hommes, mi- scouts, à des meutes déferlant par milliers. Ce qui n’est pas sans rappeler Israël, dont l’armée est une des plus puissantes de la planète, mais qui vend au monde l’image d’un pays à l’existence fragile, entouré par des hordes barbares fanatisées qui veulent jeter tous les Juifs à la mer.

De leur côté, les accusés, pourtant présumés innocents, sont ici sommés de prouver leur innocence, c’est-à-dire sommés de démontrer qu’ils méritent que leur soit appliqué ce principe. Les accusés sont également tenus d’expliquer pourquoi ils n’aimaient pas beaucoup l’école (sans se poser la question de savoir si l’école ne les a jamais un jour aimés). Enfin, les accusés devaient, comme on l’a déjà évoqué, expliquer pourquoi ils en voulaient tellement aux policiers (qui après tout, ne faisaient que les harceler, les insulter, les tabasser à l’occasion ou même braquer à la tempe des membres de leurs familles durant les perquisitions). Violences policières ? Jamais entendu parler. Violence de l’ordre social capitaliste ? Que dalle. Racisme ? Pas en France. En tout cas, pas en ce moment. Deux mots demeureront introuvables tout au long des audiences : RACISME et PAUVRETÉ. Vraiment, tant de haine envers la police est proprement incompréhensible :
Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l’exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal. La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu[viii].
Ainsi qu’il est écrit en introduction de cet ouvrage, « Le racisme et son déni façonnent la société française ». Cet état de fait entraine deux types de conséquences. La première se traduit par l’invisibilisation des luttes de toutes celles et tous ceux qui combattent l’ordre racial. La deuxième concerne « les non-Blancs qui subissent ce racisme » et qui « vont eux-mêmes minimiser les dimensions raciales de leurs luttes ». Plus encore, on peut même dire que les non-Blancs vont invisibiliser les dimensions raciales de leurs parcours. Et il est vrai qu’aucun des accusés ne fait mention du racisme dans le récit de son parcours à l’expert psychiatre ou lors des interrogatoires du président, alors même que le racisme est l’expérience la plus commune à tous les non-Blancs. Quand les interrogatoires sont menés par des Blancs pas très avenants, le contraire eut été étonnant. Dans l’état actuel des choses, dénoncer le racisme de la police devant une cour d’assises dont la salle est blindée de flics serait un suicide judiciaire.

« Mais de quel droit ton devoir est de me juger / Décider de m’priver d’ma liberté / Alors qu’ton système / Chaque jour de ma vie m’a poussé à l’extrême / Sur ton visage blême, j’ai lu l’emblème de la droite extrême  »

Durant un procès, surtout en assises, on parle. On parle beaucoup, même. La plupart du temps dans le vent. Ce qui prend de la valeur, du coup, et produit la plus grande impression sur le jury et l’ « assistance », ce sont les silences. Et celui qui gère les silences, n’est autre que le président, qui, perché sur son estrade, donne la parole, l’interrompt, la reprend, etc. Il occupe donc une place centrale durant le procès, dont il contrôle le déroulement du premier au dernier jour. Sa personnalité est primordiale.

Car outre l’incarcération et ses conséquences, la plus grande violence de ce procès réside sans doute dans le fait de voir tous ces étrangers en robe, ces Blancs costumés, ces bureaucrates au ton professoral s’immiscer dans des vies auxquelles ils ne comprennent strictement rien et livrer en pâture les moindres détails des « parcours » des cinq accusés. Le procès est proprement obscène. Tout comme est vertigineuse l’ignorance et la condescendance (qui vont souvent ensemble) du président. Jean-Pierre Getty est juge mais n’hésite pas à s’improviser tour à tour psychologue, sociologue des banlieues, philosophe, historien, et parfois même humoriste. S’il fait mine de garder son avis pour lui (« je réserve mon opinion pour d’autres endroits qu’une cour d’assises »), le président ne peut s’empêcher quelques commentaires qui viennent contredire l’image d’un juge impartial qu’il s’efforce de donner. On voit mal, d’ailleurs, comment un type dont la position sociale ne ressemble en rien à celle de 90% de la population qui vit sur le territoire occupé par la France pourrait se montrer impartial. Si on rajoute à cela le facteur racial, on se retrouve avec un président qui n’a strictement rien à voir avec les populations qui vivent à Villiers-le-Bel. Et pourtant…

Et pourtant, ce président fera preuve d’un paternalisme proprement dégoûtant tout au long du procès. Tout en se la jouant intègre et ouvert, il parle aux parents des accusés en petit-Nègre « Vous savez pourquoi vous êtes là, madame ? », « Vos enfants sont sages à la maison, mais dehors ils font des bêtises, hein ? ». Aux accusés, il demande avec détachement, « Comment voyez-vous l’avenir ? », « Comment ça se passe en prison ? ». Quand l’un d’eux répond que la prison, c’est la mort, et que l’on s’y ennuie, le président aura cette réponse : « La prison n’est pas un club de vacances ». Les débats volent très haut. Heureusement qu’un des accusés a eu la bonne idée de ramener ce président à la raison en lui lançant : « Vous savez, on parle avec légèreté de tout ça, mais ce qui nous arrive est dur ». Malgré cela, le président continue de se montrer très intrusif. À l’un des accusés qui refuse de donner le nom de son actuelle petite amie au motif que c’est personnel, le président lui dira qu’il n’y a pas grand-chose de personnel dans son tribunal. Comprenez, pas grand-chose de personnel pour les accusés, car on ne sait rien et rien n’est dit pour les membres de la cour. Seules les vies des accusés sont dépecées.

Face à ce président, les accusés et les témoins de la défense ne sont pas en confiance. Ça se voit, ça se sent. Lorsque le président leur parle, il les accule (ce qui est facile à comprendre quand il commence chacune de ses interventions envers les accusés par « Levez-vous ! »). Avec les témoins de la défense, le président est moins agressif et se montre volontiers condescendant. Il ironise parfois, leur coupe souvent la parole. Le plus triste dans toute cette histoire est que ce président ressemble à tant d’autres magistrats. Pas besoin d’aller nécessairement en assises pour s’en convaincre : assister à une matinée de comparutions immédiates suffit. Le pire aussi, c’est que la personne qui tenait ce rôle de président en première instance était, selon l’avis général, bien pire et encore plus ouvertement raciste.

L’État est LE détenteur de la violence légitime

C’est très clairement le message qu’entend faire passer l’État à travers l’impressionnante répression qui s’est abattue sur les habitants de Villiers-le-Bel. Quel est le tort de ceux qui se sont révoltés ? Avoir fait vaciller la police et mis à mal sa mission de « maintien de l’ordre ». L’un des policiers le dira ouvertement : « Nous avons subis de A à Z, en permanence. (…) C’est très grave ». Des flics avoueront même que c’est la première fois qu’ils voient des collègues qui ont eu aussi peur de perdre la vie. Cette peur-là, si familière à tous les habitants des quartiers populaires quand ils croisent la police, est inacceptable quand ce sont les effectifs de cette dernière qui la ressentent. Et tant pis si des dizaines d’habitants de quartiers populaires l’ont perdue, eux, la vie, à cause de la police. La peur, c’est pour les Autres.

À la lecture de l’interminable acte d’accusation, on croirait une guerre civile. Pourtant, la quasi-totalité des policiers ne sont blessés que légèrement. Certains diront même avoir découverts leurs blessures qu’une fois rentrés chez eux. Tous se sont pourtant constitués parties civiles. Même ceux dont l’ITT n’était que d’une journée ou deux. Les policiers auraient essuyé des tirs durant deux nuits consécutives, parfois à coup de fusils à pompe, de la part de « hordes bien décidées à tuer du flic ». Pour un résultat des plus dérisoires. Alors, soit tous les mitrailleurs sont de médiocres tireurs, incapables d’atteindre des cibles immobiles qui se trouvaient à quelques mètres d’eux, soit les policiers montent toute cette histoire en épingle. Et ce ne serait pas la première fois. Car les vastes perquisitions n’ont pas permis de trouver la moindre arme à feu. L’expert balistique viendra pourtant à la barre faire son exposé sur des armes imaginaires. Scène tragi-comique au cours de laquelle on essaiera tant bien que mal de faire dire à l’expert tout un tas de choses sans grand rapport avec les faits reprochés aux cinq accusés. Le président le concèdera lui-même : « On parle de choses qui ne servent à rien, mais sait-on jamais… ». Oui, sait-on jamais.

Les policiers défileront par dizaines à la barre pour décrire les révoltes consécutives à la mort des deux adolescents. On y parle de « marées noires », de « meutes » et de « foules enragées ». L’un des policiers dira même qu’ « il ne s’agissait pas d’émeutes », mais d’une véritable « guérilla ». Le mot est lâché. Pour s’en convaincre, ministère public, avocats des parties civiles et policiers insisteront sur la « minutieuse organisation » et l’incroyable « discipline » dont ont fait preuve les révoltés durant les deux nuits d’affrontements. Comment de jeunes sauvageons, d’habitude si primitifs, ont-ils pu avoir l’intelligence d’adopter une telle stratégie ? Ainsi s’interroge une cour incrédule. Car l’État peut bien déverser des torrents de violence, les populations visées n’auront jamais le droit de répliquer. Ne serait-ce que brièvement :
Tous ces concerts de calomnies que le parti de l’ordre ne manque jamais dans ses orgies sanglantes d’entonner contre ses victimes, ne prouve qu’une seule chose, c’est que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime des barons du passé ; dans leurs mains, toute arme était bonne contre le roturier, tandis que dans les mains du roturier une arme quelconque constituait un crime[ix].
Le procès apparait alors comme ce qu’il est depuis le début : celui de la mise en déroute de policiers armés jusqu’aux dents par des adolescents aux armes rudimentaires. Pour faire bonne figure, les policiers et le ministère public se féliciteront du comportement de la police, qui n’aura pas fait usage de ses armes à feu durant ces deux nuits d’affrontements. « On a été républicains », dira l’un des policiers. « La police française est une des meilleures », dira un de ses collègues, « elle exporte même son savoir-faire à travers le monde ». Emporté par cet hymne sécuritaire et républicain, le président ira même jusqu’à affirmer que l’absence de morts durant ces affrontements relève du « miracle ». Lakhamy et Moushin ne sont malheureusement plus là pour le célébrer.
Marche pour Lakhamy et Moushin (Ayr)

« À Villiers-le-Bel, la souffrance est la même »

Aussi bien en première instance qu’en appel, les absents étaient légion. Où étaient les rappeurs de Villiers-le-Bel et ceux qui ne jurent que par leurs quartiers et ne manquent jamais de placer une dédicace à tous les frères au placard ou tombés sous les balles de la police ? Où étaient celles et ceux qui « célèbrent » les révoltes de 2005 et prônent sans cesse le soulèvement des quartiers ? Où étaient tous ceux et toutes celles qui montent avec fracas de larges « campagnes contre le racisme » et versent des larmes de crocodile ou pondent un communiqué à chacune de ses manifestations ? Ou étaient celles et ceux qui ne manquent jamais l’occasion de saisir les tribunaux au moindre chuchotement ou à la moindre virgule racistes ? La liste des absents est longue. Aussi longue que l’acte d’accusation boursouflé de la cour.

Si ces absents avaient été là, ils auraient éprouvé le sentiment que partagent les familles de Lakhamy et Moushin, que partagent tous ceux déjà condamnés dans de précédents procès, les cinq accusés dans leur box en verre, leurs familles et proches et tous ceux qui ont assisté aux audiences. Un sentiment d’impuissance. Impuissance face à l’institution judiciaire, cette machine prête à broyer tout ce qui conteste l’ordre établi. Impuissance aussi lorsqu’on mesure le rapport de forces en notre défaveur. Alors si ce procès est avant tout celui de cinq habitants noirs de Villiers-le-Bel, c’est en quelque sorte aussi celui de la désorganisation de tous les descendants de l’immigration coloniale. Car on l’a dit, les accusés mesurent bien le rapport de forces et savent les inconvénients qu’il y aurait à dénoncer le système colonial devant la cour. S’ils avaient cru, ne serait-ce qu’un instant, que parler de racisme aurait fait lever les millions de Noirs et d’Arabes, ils ne se seraient pas gênés. Mais ils savent que tout cela n’est pas à l’ordre du jour. Ils savent qu’ils sont seuls face à un juge omnipotent. Seuls face à l’institution judiciaire qui est en train de broyer leur existence. Seuls face à un appareil répressif qu’ils savent intouchable.

Sur l’une des banderoles, il était pourtant écrit « Nous sommes tous sur le banc des accusés ». Tout dépend qui porte la banderole. Mais la plupart du temps, c’est incomplet. Ce sont cinq Noirs, entre 20 et 30 ans, habitants de quartiers populaires, précaires, avec un casier (sauf un) et venant pour certains de familles « signalées ». Ce sont eux qui sont sur le banc des accusés. Ils sont Noirs et pauvres. Est-ce pour autant le procès de la pauvreté ? Pas tout à fait. Car justement, ils sont pauvres parce que Noirs. Est-ce alors le procès de l’immigration coloniale ? Là encore, c’est trop vague. Ce n’est pas pour rien que ce sont cinq Noirs et leurs familles qui sont amenés à comparaitre devant la cour. Le même procès n’aurait pas pu avoir lieu de manière si ouvertement raciste avec cinq Arabes (sauf à les qualifier de « terroristes islamistes »). Mais cinq habitants arabes sans grand lien avec la religion ? Cela parait très improbable. Car les Arabes, arrivés depuis un peu plus longtemps en France, ont réussi à imposer deux, trois petites choses qui les mettent, en général, à l’abri de procès si ouvertement truqués. Ils n’ont pas su, par contre, s’organiser correctement avec les Afro-descendants. Pas plus qu’ils n’ont su, jusque-là, articuler correctement la question raciale et ce qu’on appelle un peu rapidement la « question Noire ». Alors, s’il s’agit bien en dernière instance d’un procès colonial, s’en tenir à cela contribue à masquer les lignes de failles qui existent au sein même des descendants de l’immigration africaine.
Nos pensées vont bien entendu à Abderrahmane Kamara et Adama Kamara, qui croupissent au placard, pour l’exemple. Nos pensées vont à leurs enfants et leurs familles, surtout. A leurs proches.

Et devant la répétition des injustices, des peines exemplaires en cascade pour nous et des non-lieu en série pour les flics et les matons, raisonnent ces paroles…

Notes

[i] Collectif Angles Morts, Vengeance d’État, Villiers-le-Bel, des révoltes aux procès, Editions Syllepse, 2011.
[ii] Collectif Angles Morts, Vengeance d’État, op. cit., p.92.
[iii] Ibidem, p. 112.
[iv] Ibid, p. 113.
[v] Le journal Le Monde recycle avec bonheur sa prose coloniale : « Le commandant Vergara est un professionnel. Glacial, méthodique, sentencieux, entré dans la police à 19 ans, sorti du rang à la force du poignet. Neuf années au commissariat de la Goutte-d’Or, dans le 18ème arrondissement, à Paris, ont gravé chez lui les certitudes d’un vieux routier de la Coloniale et les rudiments de la psychologie des peuples. » Procès de Villiers-le-Bel : face à face entre le commandant de police Vergara et l’un des accusés, Le Monde, 1 juillet 2010.
[vi] Zineb Azouz, Les déportés de Folembray ou le crime « perdu de vue » de Pasqua, Le Quotidien d’Algérie, 28 juin 2010.
[vii] K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, Éd. Nathan, 2003, p. 43.
[viii] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Gallimard, 2002, p.71-72.
[ix] Karl Marx, La guerre civile en France, Éd. Science Marxiste, 2008, p. 92.

Race Rebelle, Luttes des quartiers populaires des années 1980 à nos jours

Rafik Chekkat et Emmanuel Delagado Hoch (coord.)

Editions Syllepse

2011

15 euros