Abolissons la police, ayons à la place une pleine égalité sociale, économique et politique

Quand les gens me demandent, « qui nous protégera ? », j’ai envie de leur dire, « qui nous protège actuellement ? »

Il y a de cela quelques semaines, il y a eu une fusillade dans l’immeuble où j’habite. Pas moins de cinq balles furent tirées mais qui ne firent heureusement aucun-e blessé-e. J’étais à la maison quand c’est arrivé, mais j’habite au troisième étage, loin de la cible du tireur. Les jeunes en bas, qui traînent dans la rue quasiment tous les jours, à boire, fumer, se chamailler, vendre de l’herbe, ont été confrontés à l’une de leurs querelles entre bandes, juste au pied de chez eux. Ce soir-là, je me souviens avoir entendu l’un d’eux crier « ils m’ont tiré dessus frère », bien qu’en fait, il semblait plutôt que ce soit le choc du tir, et les bris de glace de la porte d’entrée du bâtiment qui lui ont donné l’impression d’être touché. C’était effrayant.

Toutefois, bien plus effrayant encore est le fait que chaque nuit depuis la fusillade, une voiture de police soit restée en faction de l’autre coté de la rue, gyrophares allumés, ou bien encore que deux policiers soient postés devant l’immeuble, juste au pied de l’entrée, à monter la garde. C’est censé être la mesure prévenant toute violence future, mais cette présence policière m’effraie plus encore que ces gamins vendant de la drogue ou que cette fusillade.

Un jour, alors que j’entrais dans mon bâtiment, évitant tout contact oculaire avec les deux officiers de police, l’un d’eux dit à l’autre, « tu veux qu’on se fasse une verticale ? », pendant que je venais d’insérer mes clés dans la serrure de la porte d’entrée. Une verticale, c’est lorsque la police entre dans le bâtiment et procède de haut en bas à la recherche de toute activité potentiellement criminelle. Je me rappelle que c’était dans de telles circonstances qu’Akai Gurley a été tué.

Un autre soir, je me dirigeais vers une épicerie pour m’acheter une glace, et à peine avais-je posé mon pied sur la dernière marche de l’escalier, devant encore parcourir tout le hall d’entrée pour arriver à la porte, que le regard des officiers s’était figé sur moi, et ils ne m’ont pas lâché avant que je ne sois plusieurs pâtés de maison plus loin. Je me suis senti incroyablement chanceux d’être en vie, d’autant que quelques jours plus tard était diffusée la vidéo de la mort de Walter Scott en Caroline du Sud, tué par arme à feu alors qu’il échappait à l’officier de police Michael Slager.

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Le révérend Arthur Prioleau lors d’un rassemblement à North Charleston, le 8 avril 2015. Photo : Randall Hill/Reuters.

A l’origine, Slager avait arrêté Scott car il conduisait avec les feux « stop » cassés. Scott s’échappa, ayant peur d’être arrêté pour des impayés de pension alimentaire, et Slager le prit en chasse. La vidéo ne montre pas à quel moment le Taser fut brandi, mais cette réaction fit que Slager dût utiliser son Taser sur Scott, qui réussit tout de même à s’échapper, moment auquel Slager fit usage de son arme à feu et tira sur Scott à huit reprises, le touchant cinq fois. Sans la vidéo filmée par un riverain témoin de la scène, la déposition de Slager comme quoi Scott lui avait prit son Taser, et que craignant pour sa vie il n’avait eu d’autre choix que de lui tirer dessus, aurait été la seule version connue. Slagger a été viré de la police et inculpé pour meurtre.

Et c’est tout ? C’était ça la finalité du mouvement ? C’est à ça que ressemble la justice ? Est-ce qu’on a appris des erreurs, de Darren Wilson tuant Michael Brown, et de Daniel Pantaleo tuant Eric Garner, hein ? La police devra maintenant rendre des comptes.

Je l’ai déjà dit avant : il n’y a pas de justice là ou il y a des hommes noirs qui sont tués. Et je continue à le dire, parce que si nous nous satisfaisons des inculpations et des possibles peines de prison, alors on passe complètement à coté de l’esprit de #BlackLivesMatter. Il ne s’agit pas d’avoir une « meilleure » police, qui saura faire usage de la force avec parcimonie, mais il s’agit, tous ensemble, de ne plus avoir « besoin » de police.

James BaldwinEn 1966, James Baldwin écrivait pour The Nation : « […] Les policiers sont tout simplement les ennemis recrutés pour cette population. Ils sont présents pour maintenir le Nègre à sa place, ou pour protéger les intérêts économiques blancs, ils n’ont aucune autre utilité ». Cela reste aussi vrai aujourd’hui que ça ne l’était en 1966, seulement maintenant nous avons gobé le mythe d’une police qui « sert et protège ». Que peut-on faire d’une institution dont le cœur de métier est le contrôle et l’élimination des Noir-e-s en particulier, des racisé-e-s [people of color] et des pauvres en général ?

Cette institution, vous l’abolissez ! En 1964, Malcolm X dit aux étudiants d’Oxford Union : « Vous vivez une époque d’extrémisme, une époque de révolution, une époque qui nécessite un changement. Les gens au pouvoir en ont fait mauvais usage, et maintenant cela doit changer, et un monde meilleur doit être bâti. Et la seule manière de le bâtir est de faire usage de méthodes extrêmes ». L’abolition de la police est une mesure extrême, mais en tant que mesure de justice, cela doit être notre but ultime.

Nous ne considérons pas l’abolition de la police comme une perspective viable car nous pensons qu’elle est le seul rempart entre les citoyens modèles et la violence des déviants. Nous avons peur d’être attaqué-e-s dans la rue, que nos maisons soient prises pour cibles, que nous n’ayons plus accès à une vengeance proportionnellement violente. Mais cela veut-il dire que nous voulons une police, ou bien que nous voulons la sûreté et la sécurité ? Sûreté et sécurité sont des idéaux, que l’on atteindra peut être jamais complètement, et la police s’est révélée être capable d’apporter l’illusion de sûreté et de sécurité à une certaine élite. Mais le gros de sa mission n’a rien à voir avec la prévention de la violence. Elle passe la majeure partie de son temps, comme Slager, à arrêter les gens pour un feu « stop » cassé. David Graeber, de la London School of Economics, a écrit ceci pour le site Gawker :

« La police passe très peu de son temps à gérer des criminels violents. En effet, des sociologues de la police rapportent que seulement 10% en moyenne du temps en service d’un policier est consacré aux matières criminelles. La plupart des 90% restants est consacré aux infractions d’ordre administratif et autres codes obscures : toutes ces règles sur comment et où on peut manger, boire, fumer, vendre, s’asseoir, marcher et conduire. Si deux personnes se battent à coups de poings, ou si elles brandissent des armes blanches, il y a peu de chances pour que la police s’en mêle. Conduire quelques mètres sans plaque d’immatriculation en revanche, et les autorités surgiront immédiatement, vous menaçant de conséquences gravissimes si vous ne faites pas exactement et immédiatement ce qu’elles vous demandent de faire.

La police dans ce cas, n’est qu’une bande de bureaucrates avec des pistolets. Leur rôle principal dans la société est d’amener la menace de la force physique, voire de la mort, dans des situations qui n’auraient jamais mérité d’en arriver là, comme l’application de directives civiles concernant la vente de cigarettes au marché noir. »

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Illustration de Jim Cooke

90% du temps d’un officier de police n’est pas consacré à notre sécurité, mais plutôt à des choses que nous trouvons ennuyeuses (ou dans le cas de cigarettes à la sauvette, la création d’un marché noir menaçant le profit de l’activité légale), et à instiller la violence dans des situations où elle n’avait pas lieu d’être. Et quand il s’agit de prévenir d’odieux actes de violences que nous devrions tous condamner (ou de rendre les bourreaux responsables), comme les violences domestiques ou sexuelles, la police est grandement inefficace. La police n’effectue tout simplement pas la mission que nous disons qu’elle effectue, et il y a de réelles manières de construire un monde avec moins de violence, et cela sans police. Seulement, nous n’avons tout simplement pas encore essayé.

Tant que nous n’investirons pas dans le plein emploi, la couverture médicale universelle qui inclut les soins psychiques, l’éducation gratuite à tous les niveaux, une éducation sexuelle de qualité enseignant le consentement mutuel et l’autonomie corporelle, la dépénalisation des drogues et le combat contre les préjugés liés à l’usage de celles-ci, des logements abordables et adéquats, l’élimination de l’homophobie et de la transphobie, en fait tout ce qui effacerait la violence à laquelle nous sommes témoins, je ne veux pas nous entendre dire à quel point la police nous est nécessaire. Elle n’est nécessaire que parce que nous nous cachons trop facilement derrière notre lâcheté et ne faisons rien pour créer un monde meilleur. C’est trop extrême.

Quand je dis « abolissons la police », on me demande généralement par quoi je la remplacerai. Ma réponse est toujours par la pleine égalité sociale, économique et politique, mais ce n’est pas la réponse attendue. Ce que me demandent les gens en fait, c’est « qui va nous protéger ? » Mais qui vous protège actuellement ? Si vous êtes blancs et vivez confortablement, peut être que la police vous protège. Pour nous les autres, pas vraiment. Quelle utilité ai-je pour une institution qui tue régulièrement mes semblables, et qui fait que j’ai peur de sortir de chez moi ?

Ma réponse honnête est que je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblerait un monde sans police. Je sais seulement qu’il y aurait moins de Noir-e-s mort-e-s. Je sais qu’un monde sans police est un monde qui comporterait moins d’institutions visant à maintenir la suprématie blanche et les inégalités qui en découlent.

C’est un monde qui vaut la peine d’être imaginé.

Notes

Source : The Nation.
Traduit de l’anglais par B.E, pour Etat d’Exception.

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