Zef rêve de liberté dans une société où il se sent enfermé de toute part. Ses allers-retours en prison l’empêchent d’avoir une vie stable. Malgré sa volonté de sortir de cette spirale infernale, la violence étatique le rattrape à chaque fois…

« Mise en boite » est une pièce en 13 tableaux qui mêle vidéo, musique, son, et voix-off. Elle sera jouée pour les premières fois à Paris le jeudi 23 et vendredi 24 mars 2017 au Théâtre du Ménilmontant. Entretien avec Ines Anane, auteure et metteure en scène de la pièce.

Parlez-nous de votre pièce et de ce qui vous a poussée à vous lancer dans ce projet.

C’est une pièce qui parle d’enfermement à travers le personnage de Zef, ainsi que d’autres personnages. Il est question des violences d’Etat. En réalité, je me suis beaucoup inspirée de mon parcours, de l’histoire de ma famille. De mon frère que nous allions voir régulièrement au parloir. De mon cousin Naguib Toubache, tué par un gendarme à Chantilly en 2008. Il avait 20 ans. Ma grand-mère, à peine sortie de la guerre d’Algerie allait enterrer son petit-fils abattu par les forces de l’ordre.

J’ai voulu aussi parler des dégâts que provoquent ces violences au sein des familles. On ne parle jamais de cette dimension. De la manière dont ces douleurs provoquent des cancers, de la fatigue, de l’angoisse. Mon grand-père avait 98 ans et on ne pouvait pas lui dire ce qui s’était passé par peur qu’il ne survive pas au choc.

On fait semblant de vivre, on survit. Mais au fond, on ne s’en remet jamais. J’ai donc voulu mettre les familles au centre de ces récits. L’écriture est pour moi un moyen de survivre, car j’ai beaucoup de peine par rapport à tout cela.

Justement, qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture ?

A 19 ans, quand mon frère était incarcéré à la Maison d’arrêt de Rouen, j’engueulais mon frère parce que ma mère, ma grand-mère devaient venir le voir au parloir. Je l’accablais. Puis j’ai compris qu’il n’était pas le seul responsable de la situation. Loin de là. J’ai alors changé d’avis et de position et me suis mise à vouloir le protéger à tout prix. J’en voulais à mon frère au début, puis j’ai compris que tout était fait pour nous éloigner. Quand on transfère les détenus loin de leurs familles, surtout quand les familles ont peu de moyens, c’est pour que le détenu soit isolé, pour l’affaiblir moralement.

Quand j’ai rencontré Abdel-Hafed Benotman, j’ai dit à ma mère de ne pas avoir honte d’aller au parloir. D’être fière, car malgré les circonstances elle reste une femme forte. Ce sont ceux qui la jugent, ne la comprennent pas parce qu’ils ne vivent pas la même chose qui devraient avoir honte. Eux qui la pointent du doigt. Parce que c’est la honte de sortir les enfants de l’école et de les envoyer en prison. C’est la honte de faire travailler ses enfants dans des emplois fictifs pendant qu’on dit à la population de se serrer la ceinture. Aller voir son fils en prison n’est pas une honte, c’est de l’amour.

A la mort de Hafed en 2015 j’ai beaucoup écrit car j’avais énormément de peine. J’ai pris conscience que l’on avait perdu quelqu’un de très grand. J’ai écrit la pièce en 3 semaines.

Pourquoi ce titre, « Mise en boite » ?

On veut constamment nous enfermer, nous mettre dans des boites, nous assigner à une place précise. C’est pour ça que la pièce s’appelle comme ça. La mise en boite fait référence à l’enfermement sous différentes formes. A un moment dans la pièce deux personnages veulent s’échapper mais arrivées devant l’entrée l’une dit à l’autre « le portail est ouvert ». « Ils ont ouvert pour qu’on reste enfermées ». Ils ont ouvert sur le monde pour que nous on reste enfermés, pour que les pauvres restent enfermés.

Quel a été votre parcours avant cela ?

Je viens du théâtre et du cinéma. Après le meurtre de mon cousin, je me suis inscrite au Cours Florent. J’ai pris conscience à ce moment-là de la vie. J’ai pris ce que j’avais à prendre là-bas et après deux ans de Cours, j’ai quitté la formation et démarré mes propres projets.

J’ai fait un premier court-métrage qui s’appelle La virée et qui n’a pas marché. Je m’étais inspirée de Stand By Me (1986) le film de Rob Reiner. Mon film était un petit film de 18 mins, le premier que je réalisais.

J’ai pas mal bossé à droite à gauche. J’ai travaillé au service audiovisuel de Matignon. Pendant tout ce temps, je travaillais en parallèle sur la pièce. Réunir une équipe pour pouvoir mettre en place ce spectacle. En même temps, j’animais une association qui s’appelle Des corps de théâtre. J’ai mis mon matériel et mon savoir-faire à la disposition des enfants de Montataire – là où j’ai grandi – qui ont réalisé un film sur la justice. C’est leur film. Ce projet leur appartient.

Pour revenir à la pièce, la projet a été facile à monter ?

J’ai mis un an pour réunir l’équipe. Nous sommes rentrés en répétition pour consolider le groupe. C’est un projet totalement autogéré, on ne dispose d’aucun financement. Nous répétons au centre d’animation Louis Lumière dans le 20ème à Paris.

Cela n’a pas été facile de trouver un théâtre. C’est difficile d’être prise au sérieux quand c’est sa première création. Les gens me prennent de haut. J’ai démarché les théâtres et un jour j’ai rencontré les personnes qui gèrent celui de Ménilmontant, qui m’ont dit qu’ils aidaient les jeunes créateurs.

Les deux premières représentations ont lieu le jeudi 23 et vendredi 24 mars. Si ça marche, j’espère être programmée à nouveau. J’espère aussi trouver une boite de production pour être déchargée des tâches administratives, car vraiment je n’aime pas m’occuper de ça.

J’aimerais vraiment insister sur le fait que j’ai tout fait toute seule. C’est mon salaire quand je bossais à Matignon – avant d’être mise au placard à cause de mes convictions politiques – qui m’a permis de payer le théâtre.

Personnellement, je préfère être comédienne, metteure en scène, réalisatrice, écrivaine. Faire peu de projets, mais faire des projets dont je suis fière, et qui me tiennent à cœur, plutôt que d’en faire plein dont j’aurais honte. Après tout, tu ne fais pas de l’alimentaire avec ta passion.

Notes

« Mise en boite » sera jouée pour les premières fois à Paris le jeudi 23 et vendredi 24 mars 2017 au Théâtre du Ménilmontant. Vous pouvez réserver vos places en cliquant sur ce lien.