Amilcar Cabral : une source d’inspiration contemporaine

L’année 2013 marque le quarantième anniversaire de l’assassinat d’Amilcar Cabral, le révolutionnaire héros de l’émancipation du peuple africain, fondateur et dirigeant du mouvement indépendantiste en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Cabral a été assassiné à Conakry le 20 janvier 1973, trahi par certains de ses propres compagnons agissant pour le compte du régime colonial portugais.

Les plus de quarante années qui nous séparent de la libération de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert nous aident à comprendre à quel point la contribution de Cabral a été unique, et à quel point sa pensée reste pertinente aujourd’hui. Le monde a considérablement changé, tant sur le plan géopolitique que sur celui de la compréhension historique et sociologique du nationalisme, de l’édification des nations et des valeurs démocratiques. Et pourtant, les principales dimensions auxquelles la mondialisation nous confronte – la réduction des inégalités et de la pauvreté, la viabilité de la planète, les différentiels de pouvoir, les problèmes éthiques et religieux –, si présentes dans le mouvement nationaliste des années 1950 et 60, demeurent familières.

Cabral a été un point de référence pour beaucoup de gens : depuis les militants passionnés, qui voyaient en lui un modèle pour les chercheurs, aux penseurs et hommes d’État, qui admiraient sa vision et sa capacité à concilier théorie et pratique. Un grand nombre de travaux ont été consacrés à sa mémoire et à sa contribution et aucun n’est superflu. Toutefois, le moment est venu pour un autre type de célébration, qui fasse entrer Cabral dans le cercle de nos préoccupations contemporaines. Vu sa personnalité, Cabral aurait très probablement méprisé toute évocation hagiographique de sa personne et aurait certainement préféré de loin la possibilité de participer à un débat qui confronte les réalités d’aujourd’hui.

« Réalité » est un mot omniprésent dans le discours pédagogique de Cabral. Une célébration de la contribution de Cabral doit donc s’ancrer dans la réalité. Cabral avait l’habitude de dire qu’il faut se rappeler que les gens ne se battent pas pour des idéaux ou pour ce qui ne les intéresse pas directement. Les gens se battent pour des choses pratiques : pour la paix, pour de meilleures conditions de vie dans la paix et pour l’avenir de leurs enfants. La liberté, la fraternité et l’égalité sont des mots vides de sens s’ils ne signifient pas une véritable amélioration de la vie de ces gens qui se battent.

Une vie source d’inspiration

Amilcar Cabral est né en 1924 à Bafatá, en Guinée-Bissau. Son père, Juvénal Cabral, professeur, et sa mère, Dona Iva Pinhel Evora, petite commerçante indépendante, étaient des Cap-Verdiens ayant émigré vers la Guinée-Bissau à la recherche d’une vie meilleure. Ils avaient laissé derrière eux la sécheresse et le désespoir, mais ils retournèrent finalement sur les îles, donnant à Amilcar une chance de commencer les études qui allaient tant l’enrichir intellectuellement. En 1944, au moment de la Deuxième Guerre mondiale, Amilcar terminait ses études secondaires à S. Vicente et explorait déjà les moyens d’exprimer son amour pour son pays, qu’il clamait dans des poèmes et des interventions culturelles. À l’automne 1945, il obtint, avec beaucoup de difficultés, une bourse pour poursuivre des études universitaires à Lisbonne : Cabral voulait devenir ingénieur agronome. En plus d’être un étudiant brillant, il était extrêmement actif dans le mouvement nationaliste émergent qui militait pour la libération des colonies portugaises. Il devint rapidement une référence pour le petit groupe d’intellectuels africains résidant à Lisbonne, qui mit bientôt en place un centre d’études africaines.

Lorsqu’il revint en Guinée-Bissau en 1952, son but dans la vie était clair et son dessein était même connu de la redoutable PIDE (Polícia Internacional e de Defesa do Estado), les services de renseignement et de répression portugais. Cabral fut nommé ingénieur dans la fonction publique à Pessube. Il profita de sa position professionnelle pour entamer des recherches qui lui permirent d’approfondir sa connaissance du pays. Sa participation à un recensement agricole lui aurait donné la chance de se rapprocher du terrain et de se constituer un vaste réseau. Cependant, écoutant des conseils bienveillants, Cabral quitta la Guinée, repartit à Lisbonne et voyagea beaucoup en Angola, où il participa à la fondation du MPLA. En 1956, Cabral fonda le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), événement qui marqua la solidification d’une lutte clandestine ardue et un tournant pour le mouvement nationaliste dans les colonies portugaises. La génération qui a mené la lutte sera plus tard connue comme la « génération Cabral » en reconnaissance de son leadership intellectuel et stratégique et de son investissement personnel dans le rassemblement des mouvements unitaires.

En 1960, l’année des « indépendances africaines », Cabral dénonça officiellement le colonialisme portugais et renforça encore la visibilité du mouvement nationaliste pour le monde extérieur. Les événements des années 1960 ont associé le nom de Cabral à ceux de Che Guevara et du général Vo Nguyen Giap, sans oublier Fanon, Nasser, Lumumba et Nkrumah.

Cabral avait compris que les paramètres fondamentaux de la lutte de libération nationale étaient d’ordre politique et qu’il n’y aurait de victoire que si les mouvements de libération pouvaient formuler d’abord des positions politiques, qui justifieraient ensuite l’action militaire. Cabral a développé l’idée selon laquelle la lutte de libération était un acte de culture. Il a propulsé le PAIGC dans une série d’innovations qui ont fait la gloire de sa lutte pour l’indépendance et qui lui ont valu d’être reconnu comme un élément central dans la chute du régime fasciste au Portugal, en avril 1974. Mais Cabral n’était plus en vie à l’indépendance de la Guinée-Bissau, proclamée en septembre 1973, ni lors de la Révolution des œillets, survenue au Portugal un an plus tard, qui ont ouvert la voie à l’indépendance de toutes les colonies portugaises restantes.

Dans la nuit tragique du 20 janvier 1973, quelques mois avant que son rêve de proclamer unilatéralement l’indépendance de la Guinée-Bissau ne se réalise, des agents infiltrés de la PIDE ont assassiné Cabral à Conakry. Mais, comme Mario de Andrade l’a dit, l’histoire de la vie d’Amilcar Cabral était déjà entrée dans l’Histoire !

Une contribution théorique source d’inspiration

Le nom d’Amilcar Cabral est associé à une lutte de libération victorieuse, une tactique de guérilla innovante, des structures efficaces de gouvernance participative dans les zones libérées, mais aussi à une importante contribution intellectuelle. Cabral n’a jamais opté pour la voie facile. Selon Basil Davidson, il considérait l’émergence de pays indépendants comme une évolution nécessaire dans l’histoire d’une Afrique recouvrant la maîtrise d’elle-même et donc en mesure, le temps et l’effort aidant, d’aller de l’avant pour devenir une véritable société postcoloniale. Il insistait sur le temps et l’effort, étant fermement convaincu qu’une simple continuation de l’héritage colonial, qu’il soit politique, économique ou culturel, serait désastreuse. Selon Cabral, ce n’est que par un processus de longue haleine de révolution sociale et structurelle, capable d’amener des peuples entiers à une participation active, que l’on créerait les conditions nécessaires pour que l’Afrique puisse réaliser son potentiel.

D’aucuns soutiendront que la plupart des régions de l’Afrique n’ont pas atteint ces objectifs, un fait qui peut s’expliquer, dans une large mesure, par l’absence d’objectifs et de volonté clairs, la définition que Cabral donne de l’idéologie. Il considérait l’absence d’idéologie comme la caractéristique la plus largement partagée par les élites africaines. Pour contrer cet obstacle, Cabral a beaucoup investi dans l’analyse des différents types de résistance.

La résistance est apparue comme le moteur qui pourrait motiver la transformation de l’Afrique. Elle pouvait être politique, économique, sociale ou culturelle. Ainsi, le principal contexte de la résistance pratiquée par le mouvement de libération nationale réside dans l’utilisation des traits positifs de la culture du peuple aux côtés des traits similaires des cultures importées. En offrant une direction, il était possible d’inciter les gens à prendre leur propre destin en main, en faisant de leur résistance culturelle intuitive un facteur de transformation porteur de choix plus larges.

Les autres contributions importantes de Cabral sur le plan des idées comprennent :
  • la définition des facteurs sous-tendant la domination impérialiste (qui peut prendre l’une des deux formes bien connues : une domination directe, le colonialisme, ou une domination indirecte, le néocolonialisme) ;
  • l’idée de force motivationnelle historique (qui amène Cabral à ébaucher la théorie remettant en question le caractère central de la lutte des classes comme facteur déterminant) ;
  • la discussion sur le « suicide » de la petite bourgeoisie après l’indépendance (qui reconnaît dans la petite bourgeoisie un levier déterminant des sociétés africaines, indispensable à sa transformation) ;
  • et l’idée que la lutte de libération nationale n’est pas seulement un produit de la culture, mais aussi un facteur de la culture.

Une orientation pour l’avenir : citoyens, citoyenneté et engagement civique

Par « mondialisation », on entend communément la vague de changements importants qui a transformé le paysage planétaire. Jamais l’humanité n’a été autant en mesure de remédier aux déficiences des modèles traditionnels de croissance et d’accumulation. Nous avons aujourd’hui la capacité de réduire les inégalités, de combattre les grandes maladies transmissibles, de régénérer l’environnement et de créer un avenir meilleur pour tous. Pour y parvenir, nous devons élargir les libertés et les choix de l’individu ; nous devons nous montrer responsables, ensemble, dans la sauvegarde de la planète et la mise en commun des préceptes de vie. Mais, telle n’est pas forcément la manière dont beaucoup perçoivent la mondialisation. Il faut opter pour une mondialisation alternative et inclusive, chose possible à en juger par certaines victoires politiques importantes, dont la plus significative a été la campagne qui a eu raison de l’apartheid.

Communication, participation, appropriation et autonomisation sont des concepts qui ont galvanisé certaines des transformations politiques actuelles. Les frontières territoriales se réduisent tandis que de nouvelles frontières s’érigent. Ce qu’il faut, c’est comprendre les principaux facteurs entravant l’expansion des libertés démocratiques. Dans le débat actuel, un ensemble de questions apparaît comme essentiel pour la compréhension des dilemmes et des conflits africains : la définition de la citoyenneté, le rôle des citoyens et la promotion de l’engagement civique.

Des chercheurs de renom continuent d’avancer des interprétations historiques importantes sur ces questions. Des pays aussi éloignés les uns des autres que la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, la Zambie, le Sénégal, la Sierra Leone, la Guinée-Bissau, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, l’Érythrée, le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, le Soudan, la Somalie, la Tanzanie, le Tchad, le Maroc, le Sahara occidental, le Mali ou le Niger ont connu ou connaissent des conflits qui ont leur origine dans des interprétations différentes ou dans l’utilisation à des fins politiques de la notion de citoyenneté. Rares sont les pays africains qui peuvent se prévaloir d’un processus constitutionnel inclusif et participatif qui fasse de la citoyenneté un vecteur d’expansion des droits à tous. La lutte mesquine pour le pouvoir, l’ethnicité et les intérêts économiques interviennent souvent pour saper la solidarité, l’engagement civique et le capital social.

Au cours des trente dernières années, l’Afrique a vu les mouvements armés sans idéologie (au sens où Cabral l’entend) proliférer, mouvements avides de pouvoir et plus aptes à détruire qu’à construire, capables de commettre certains des pires massacres de l’histoire et capables même d’anéantir totalement les fondements de l’État. La jeunesse africaine grandit, démographiquement et politiquement, souvent sans avoir l’espace nécessaire pour canaliser son énergie dans la bonne direction. Des mouvements sociaux importants ont créé de nouvelles formes de militantisme.

Le 20 janvier 1973, il y a précisément quarante ans, Cabral était assassiné devant son épouse par des traitres de son propre mouvement. Il avait détaillé quelques mois avant tous les contours d’un complot visant son élimination physique. Les conspirateurs étaient tous des membres de son mouvement ayant fait objet de sanctions disciplinaires. Et pourtant Cabral avait cru ‒ à tort ! ‒ que la transparence suffirait pour les faire revenir à de meilleures attitudes. Ce choix dans la croyance de la transformation de chaque individu nous a privés de sa présence depuis ; mais il nous a donné une source d’inspiration encore plus forte.

 

Biographie

Amilcar Cabral est né le 12 septembre 1924 à Bafatá, en Guinée alors portugaise. Fils d’instituteur, il a été l’un des premiers Noirs à avoir accès à une formation universitaire à Lisbonne. Il a fait de brillantes études d’agronomie qui lui ont ouvert des possibilités professionnelles hors du commun dans l’appareil colonial, au Portugal, en Angola et en Guinée portugaise.
Déjà profondément impliqué dans les mouvements nationalistes, il en a profité pour planter les jalons de plusieurs organisations, dont le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Fondé en 1956, ce parti amènera les deux pays à l’indépendance, tout en contribuant significativement à la chute du fascisme au Portugal.
Amilcar Cabral ne verra pas ces indépendances, atteintes en 1973 et 1974 respectivement, car il a été assassiné juste avant, le 20 janvier 1973 à Conakry.
Amilcar Cabral a de facto été le leader de la lutte des peuples des colonies portugaises contre le colonialisme. Sa génération a été désignée par Mário de Andrade, fondateur et premier Président du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), comme la « génération de Cabral », en hommage à son rayonnement intellectuel sur ses compagnons.
Les contributions de Cabral ont été fondamentales pour asseoir le concept de panafricanisme.

Amilcar Cabral

Recueil de textes introduit par Carlos Lopes
Editions du CETIM (Centre Europe – Tiers Monde)
Collection Pensée d’hier pour demain
Série Afrique et Caraïbes
96 pages

8,5 euros
Cette collection du CETIM se propose d'offrir au public, jeune en particulier, de courts recueils de textes de divers acteurs qui, hier, furent au coeur de la lutte des peuples pour l'émancipation et dont, aujourd'hui, la pensée s'impose toujours comme de la plus grande actualité.