« And You Don’t Stop » le documentaire qui explore les résistances par le Hip-Hop
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  • « And You Don’t Stop » le documentaire qui explore les résistances par le Hip-Hop

  • 4 octobre 2018
  • La position quasi hégémonique du rap aujourd’hui a-t-elle fait oublier ses origines modestes ? Depuis son apparition dans les faubourgs délabrés du South Bronx à New York au milieu des années 1970, le rap est devenu un phénomène planétaire et un style musical dominant. Des cours d’école aux spots publicitaires, séries et BO de films, le rap est aujourd’hui partout.

    L’intégration du rap à l’industrie globale du divertissement, les fortunes amassées par certains labels et artistes, l’esthétique bling bling et tapageuse des clips, les paroles outrancières glorifiant la réussite individuelle, le consumérisme et la violence, autant d’éléments qui masquent la persistance d’une scène rap alternative, scène qu’explore le documentaire And You Don’t Stop, Hip Hop as Resistance, réalisé par le collectif étatsunien subMedia.

    Déclamer ou réclamer ? Les vocations du rap

    S’il ne suit pas un ordre strictement chronologique, le film rend d’emblée hommage à l’Universal Zulu Nation formée en 1973 et qui a érigé le Hip-Hop en « outil de mobilisation communautaire », capable de transcender les rivalités inter-gangs et les conflits de rue[1]. La Zulu Nation a posé les bases du Hip-Hop autour de non pas 4 mais 5 éléments : le emceeing (qu’on a ensuite appelé rap), le deejaying, le graffiti, le breakdancing, et enfin la culture de rue. C’est essentiellement sur le premier de ces éléments qu’est centré le propos du film.

    Si « le Hip-Hop n’a rien inventé, mais tout réinventé » (DJ Grandmaster Caz), le rap a l’avantage de ne pas nécessiter de grands moyens et offre la possibilité aux emcees de s’adresser directement au public, sans que quiconque puisse déformer leurs mots ou expériences. L’idée centrale du documentaire, formulée aussi bien en voix-off que par les interviewé.es, est que le rap est l’expression de la réalité des opprimé.es,  et un formidable outil de partage d’idées contestataires. En somme, le rap serait d’abord et avant tout politique.

    L’idée n’est pas nouvelle. Elle a été déclinée dans un grand nombre d’analyses (que ce soit en France ou aux Etats-Unis) qui portent sur la décadence de la scène rap actuelle décrite comme superficielle, matérialiste et individualiste, par opposition avec un temps où le rap était tout le contraire : authentique, désintéressé et politique.

    En réalité, cette question dépasse largement le cadre du rap ou du Hip-Hop. Ce qui est au centre de la discussion, c’est le rôle politique contestataire dévolu en Occident à la jeunesse pauvre, particulièrement celle racisée. C’est parce que ces populations sont érigées en agents premiers de la contestation de l’ordre établi, que le style musical dominant en leur sein est lui-même investi d’une vocation politique contestataire. La volonté de surpolitiser le rap (et d’autres pratiques) est un dommage collatéral d’une question politique plus vaste.

    Les premiers morceaux de rap pouvaient tout aussi bien servir à cracher sa vérité au pouvoir qu’à délirer entre potes, à évoquer le quotidien et la survie que les rêves de gloire de jeunes marginalisés. Il est clair aujourd’hui que c’est l’aspect purement divertissant et mainstream qui l’a emporté. Et par un phénomène compréhensible de torsion de bâton, on rappelle les origines plus modestes et politiques du rap, jusqu’à l’y réduire. Seulement, l’ego trip et des morceaux disons plus festifs existaient depuis le début. Rapper’s Delight, l’un des tous premiers morceaux de rap commercialisé, n’était pas franchement revendicatif.

    Si bon nombre des communautés noires et latinos d’où est issu le Hip-Hop aux Etats-Unis étaient en proie à la pauvreté, aux violences policières et aux politiques d’incarcération de masse, il n’a jamais été seulement question de cela dans le rap. Celui-ci n’a pas de forme politique liée, de fonction spécifique ou originelle, si ce n’est celle d’offrir une tribune et un micro à des populations souvent déshérité.es.

    Il s’ensuit alors une certaine survalorisation du rap dit politique, au détriment de critères plus esthétiques et techniques propres à cette pratique (le flow, la technique, l’énergie, la qualité des productions et des textes, etc.). Un rap underground n’est pas nécessairement bon. Souvent même, les meilleures prods, instrus, etc. sont réservées à celleux qui font du rap commercial, grand public. Et dans le rap dit politique ou « conscient », les textes et la posture militante peuvent prendre le pas sur le rythme, la technique, et même la crédibilité du récit.

    Une bouffée d’oxygène

    De KRS-One à Sima Lee, de Gabylonia aux Geto Boys, de Mare Advertencia Lirika aux Palestiniens de DAM, le documentaire sillonne pour notre plus grand plaisir la planète rap revendicative et donne la parole à des emcees qu’on entend peu (et qu’on découvre parfois). La focale mise sur les communautés autochtones des Amériques, le rôle du Hip-Hop dans le maintien et la réinvention des traditions, les luttes du mouvement Standing Rock, la place des femmes dans la scène rap underground, autant de sujets cruciaux que ce film ne peut que survoler. Plusieurs documentaires n’auraient certainement pas suffi à tous les traiter.

    On peut apprécier ou non l’esthétique de l’émeute et de la voiture brûlée propre à certains mouvements autonomes et omniprésente dans le film[2], And You Don’t Stop soulève des questions fondamentales et s’appuie sur un discours clair et situé, un montage vif et assez abouti. Il constitue une excellente piqure de rappel tant nous avons tendance à oublier que le rap n’est pas que consumérisme et apologie de la violence, mais peut aussi servir à exprimer des valeurs de solidarité, à partager des histoires communes d’oppressions et de résistances.

    Notes

    [1]  Sur les conditions qui ont présidé à l’émergence du Hip-Hop, notamment le reflux des violences entre gangs dans le Bronx, voir l’excellent documentaire « Rubble Kings » disponible seulement en version originale : https://www.youtube.com/watch?v=BxYGhrwsle0.
    [2] Il est intéressant de noter que le documentaire dénonce à juste titre les masculinités toxiques du Hip Hop, ses tendances virilistes violemment misogynes, tout en mettant lui-même en avant une esthétique viriliste, cagoules sur la tête et battes de base-ball à la main.

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