Après la tuerie de Marseille, ces mots qui nous empêchent de réfléchir

Lendemain de tuerie à Marseille. En ce lundi matin, le ciel est gris et les visages paraissent crispés dans le centre-ville. Le choc est encore palpable. La veille, un homme a tué deux femmes dans de terribles circonstances sur le parvis de la gare Saint-Charles. L’une a été égorgée, l’autre poignardée. Cousines, elles avaient 20 et 21 ans.

A peine le temps d’encaisser la nouvelle, que les chaines d’info dégainaient déjà leurs experts. Moniquet, Conesa, Encel, Fenech, tous sont formels : il s’agit d’un acte terroriste, en lien avec l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Le salafisme, l’islamisme, et les imams fanatiques sont désignés comme responsables. La récupération politique est elle aussi quasi-instantanée.


Dans ces circonstances, comment ne pas être abasourdi face à un tel geste et à la mise en spectacle qui l’accompagne ? Comment résister aux puissances qui tentent d’orienter au profit de l’agenda répressif les traumatismes causés par le choc d’une telle tuerie ? Comment parvenir à penser, pour ne pas céder justement au prêt-à-penser raciste, sécuritaire ou complotiste ?

Sur-médiatisation des attaques perpétrées par des musulmans

Publiée en mars 2017, une étude[1] menée par des chercheurs de Georgia State University a montré que les médias états-uniens couvrent de manière disproportionnée les attaques terroristes commises par des musulmans. De 2011 à 2015, alors que seuls 12% des attaques sont le fait de musulmans, elles reçoivent 44% de la couverture médiatique totale sur le sujet.

L’étude compare ainsi le traitement accordé à l’attentat du marathon de Boston en 2013 (3 morts) par les frères Tsarnaïev d’origine tchétchène, et l’attentat de Charleston en 2015 (9 morts) commis par Dylan Roof. Sans surprise, le premier acte a reçu une couverture 5 fois plus grande que le second.

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En Europe et en France, l’attention médiatique et la qualification même d’ « acte terroriste » sont également fonction de l’identité « musulmane » de l’auteur. Pour insupportable qu’elle soit, cette différence de traitement ne justifie pas pour autant une torsion de bâton dans l’autre sens, consistant à nier la réalité des faits ou à en relativiser l’horreur. Le fameux « Oui, mais ».

Car en dépit du « deux poids, deux mesures » et de l’obscénité des médias, nous devons constamment rappeler qu’un mort est un mort. Qu’une tragédie est une tragédie, qu’elle ait lieu à Mossoul, Manchester, Kinshasa ou Barcelone.

La parole du tueur toujours absente

Après chaque tuerie perpétrée en France, qu’elle soit ou non revendiquée (de manière plus ou moins opportune) par l’OEI, nous avons estimé nécessaire de rappeler l’engagement militaire de la France dans la coalition occidentale, qui – sous couvert de lutte contre le terrorisme – sème la mort et la désolation en Syrie et en Irak.

Nous avons à chaque fois rappelé que la France a réalisé ses premières frappes aériennes contre des positions tenues par l’OEI en octobre 2014, soit bien avant d’être la cible d’actes terroristes sur son sol. Et nous avons aussi rappelé que sans l’intervention états-unienne et l’occupation militaire de l’Irak à partir de 2003, il n’y aurait jamais eu Daech[2]. Etant donné que peu de commentateurs en parlaient, nous jugions utile de faire de tels rappels.


Sauf que ce lien, mécanique et direct, entre les tueries commises ici et la politique étrangère de la France, est le plus souvent établi par-delà les tueurs, qui emportent dans leur mort leurs motivations et les objectifs de leurs actes. Plus d’un an après la tuerie de Nice, aucun lien n’a encore été établi entre Mohamed Lahouaiej Bouhlel et une quelconque organisation terroriste. Rien, si ce n’est l’identité du tueur, qui tient lieu de profession de foi terroriste.

Journalistes, politiques, experts, « djihadologues », universitaires et activistes viennent alors combler le vide laissé par l’absence de la parole du bourreau. Chacun-e y va de son explication sur les raisons exactes de tel ou tel acte. Et comme souvent, ceux qui font le plus de bruit sont ceux qui appuient la fuite en avant raciste et sécuritaire.

Mots magiques

Face à des crimes odieux, comme celui de Marseille, la raison recule. Personne ne veut regarder de tels actes en face. On préfère les mots magiques « terroriste » ou « déséquilibré », qui seront employés en fonction de l’identité du tueur. Dans les deux cas, il s’agit de mettre à distance l’individu de la société. De le mettre à distance justement pour ne pas interroger cette société. Dans les deux cas, il s’agit de ne pas réfléchir.

Huit jours après la tuerie de Charlie Hebdo, Mohamed El Makouli (Ayr), marocain de 47 ans, est tué chez lui près de Carpentras de 17 coups de couteau assénés par son voisin, Thomas Gambet, aux cris de « Je suis ton dieu. Je suis ton islam ». Une scène terrible, à laquelle a assisté l’épouse de Mohamed, Nadia. Blessée à la main lorsqu’elle a tenté de s’interposer, elle a du s’enfuir avec leur nourrisson dans les bras pour alerter les gendarmes.

Une schizophrénie a été diagnostiquée aussitôt Thomas Gambet interné. S’il n’était semble-t-il pas en pleine possession de ses facultés mentales lorsqu’il a commis son geste, il était en revanche terriblement en phase avec le discours raciste déversé en continu dans les médias tout de suite après les attaques de janvier 2015. Le tueur étant un « déséquilibré », la question de la responsabilité des propagateurs de discours haineux n’a donc jamais été soulevée.

Depuis la proclamation du califat à l’été 2014[3], la couverture médiatique proprement hallucinante dont a bénéficié l’OEI en a fait une véritable franchise internationale du Mal, revendiquant (ou à qui on attribue) n’importe quelle attaque perpétrée en Occident (y compris celle qui vient d’avoir lieu à Las Vegas). Cela n’a pas manqué de susciter quantité de vocations et d’attirer vers Daech tout ce que la planète compte de revanchards[4], avec les politiques et médias occidentaux dans le rôle des rabatteurs.

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Nous n’avons pas de solution miracle pour mettre fin à la spirale de violence dans laquelle nous sommes tou-tes embarqué-es. Nous savons en revanche que la poursuite des bombardements là-bas, et la fuite en avant raciste et sécuritaire ici, ne sont pas une solution.

Notes

[1] Voir l’article que The Washington Post a consacré à cette étude : https://www.washingtonpost.com/news/monkey-cage/wp/2017/03/13/yes-the-media-do-underreport-some-terrorist-attacks-just-not-the-ones-most-people-think-of/?utm_term=.40a78cab8225.
[2] Voir notamment Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire : De l’occupation étrangère à l’Etat islamique, Vendemaire, 2015.
[3] Voir Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, La Découverte, 2015.
[4] « On peut certes expliquer le terrorisme contemporain en termes politiques, mais cette grille d’analyse ne suffit pas. Ce phénomène, parmi les plus effrayants de notre époque, doit avant tout être interprété comme la propagation d’une tendance autodestructrice. Bien entendu, le chahîd (le martyr ou le terroriste suicidaire) agit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses en apparence. Mais sous ce vernis rhétorique, la motivation profonde du suicide, son déclencheur, est toujours le désespoir, l’humiliation et la misère. Pour celui ou celle qui décide de mettre fin à ses jours, la vie est un fardeau insupportable, la mort la seule issue, et le meurtre l’unique revanche », in Franco « Bifo » Berardi, Tueries – Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Lux Editeur, 2016, p. 22.