Assises de l’immigration à Lyon : la bataille des généraux sans troupes

Les 9, 10 et 11 juin 1984, près de 400 jeunes issus de l’immigration tenaient à Lyon leurs Assises, à l’initiative du collectif Rhône-Alpes. Cette première tentative d’auto-organisation du mouvement beur se soldera par un échec, et entamera la césure des différents collectifs tant à Paris qu’en province.

Lorsqu’on m’a demandé de faire ce papier sur les Assises, c’était dans l’idée de donner une vision de l’intérieur de ces journées qui se sont déroulées à Lyon. Mon rôle en tant que président de séance s’est limité à diriger les débats en essayant de mettre un peu d’ordre dans le brouhaha général et, à aucun moment, il ne s’est agi d’autre chose. Cependant, il m’a permis d’en retirer un certain nombre d’enseignements et une vision particulière de ces premières Assises. Il est important avant toute chose de rappeler le contexte dans lequel tout s’est déroulé.

Créer un espace de rencontre et d’échange

La dynamique de la Marche et le succès qu’elle connut à son arrivée le 3 décembre 1983 à Paris avait permis de mettre en évidence le mouvement des jeunes issus de l’immigration dont certaines associations étaient liées bien avant la Marche, d’autres pendant et après celle-ci. On avait beaucoup parlé à cette époque de phénomène de récupération et la grande question en suspens après cet événement d’ampleur nationale était de savoir ce qu’allait devenir ce mouvement. Question d’ailleurs reposée aujourd’hui avec SOS Racisme [Ndrl : l’auteur écrit ces lignes en 1985]. Le Collectif Rhône-Alpes après la manifestation du 14 janvier 1984 à l’occasion de la venue de Le Pen (création d’un espace d’expression à la Bourse du Travail) avait émis l’idée des Assises Nationales. L’idée du Collectif et qui a été défendue jusqu’au bout était simplement de créer un espace de rencontre et d’échange.

Le rôle du Collectif était essentiellement de créer les conditions matérielles de la réalisation de cet espace qui se situerait dans la région lyonnaise.

Il n’avait jamais été question d’un contenu quel qu’il soit. Cette question a été soulevée par le Collectif Parisien qui nous a interpellés afin de préparer ensemble le contenu de ces Assises. C’est à partir de ce moment-là que s’est développée toute la polémique autour de cet événement, polémique qui a duré tout au long de ces Assises. Je crois que l’erreur du Collectif a été de répondre à cet appel dans la mesure où il n’était pas question pour lui de discuter d’un contenu préalable, celui-ci restant à définir lors des Assises sur la base de représentants des associations de jeunes issus de l’immigration maghrébine.

Lorsque l’on parle de l’immigration, on vise les maghrébins

Lors des deux premières rencontres à Paris et à Dreux on a surtout découvert la réalité d’un Collectif Parisien disparate composé essentiellement d’individus militants politiques d’horizons divers. Au cours de ces deux rencontres, on a vu se dessiner toute la trame des futures Assises. Deux thèses se sont affrontées entre les tenants d’une ouverture totale sur les thèmes issus de la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme, et ceux qui demandaient une pause après cette marche afin de faire le point.

Faire le point, qu’est-ce que cela voulait dire concrètement ? C’est une vérité de dire que lorsque l’on parle de l’immigration on vise les maghrébins en premier lieu.

Quelle est cette immigration ? Est-ce que les jeunes mêmes qui en sont issus la connaissent réellement ? Quelles sont ces associations qui ont fleuri depuis mai 1981 avec le droit d’associations aux étrangers et que l’on a découvert subitement avec la Marche ? Quelles sont les perspectives dans le contexte actuel ? Voilà les questions fondamentales qui se posaient au mouvement associatif tout en sachant que la communauté maghrébine est l’une des plus fragilisées du fait de sa non-organisation, et cela l’extrême-droite l’a très bien compris.

La communauté maghrébine doit s’exprimer avec ses spécificités

Les Assises telles qu’elles étaient envisagées par le Collectif Rhône-Alpes devaient permettre d’apporter un certain nombre de réponses à ces questions en créant cet espace de rencontre des associations afin d’apprendre à se connaitre, d’échanger les expériences et peut-être envisager une dynamique communautaire autour d’un certain nombre d’actions et d’objectifs communs d’envergure nationale. Bien sûr, le débat sur l’égalité des droits et le racisme ne peut et ne doit pas devenir l’expression d’un groupe mais un mouvement social d’ensemble qui interpelle toute la société française dans toutes ses composantes.

Mais dans cet espace global, la communauté maghrébine doit s’exprimer avec ses spécificités, ses aspirations propres et ses exigences en tant que réel partenaire dans cette lutte. Ceci n’est possible que si ce débat général est porté dans la communauté et c’est aussi un des rôles fondamentaux des associations qui œuvrent dans ce sens. Il n’est donc point question de repli comme certains ont tenté de le faire croire, mais d’une revendication légitime de l’expression communautaire sur une question qui l’interpelle au premier chef et sur laquelle elle doit se prononcer avant de rechercher toute alliance à partir de bases claires associant toute la population sans aucune volonté de rejet.

Ces généraux sans troupes

Ce débat qui aurait dû être celui des Assises n’a pas eu lieu à cause d’un certain nombre d’individus qui à tort ont confondu les terrains et les publics. Il ne s’agissait pas et il ne pouvait s’agir d’Assises contre le racisme, il n’était pas question non plus d’un congrès politique.

Ce que l’on a découvert lors de ces Assises ce sont surtout les grandes gueules. Des individus en rupture totale ou partielle avec la communauté et qui venaient chercher une légitimité lors de ces Assises ; légitimité politique qu’ils n’avaient pu acquérir lors de la Marche car pour la plupart ils l’avaient ratée.

Ces généraux sans troupes comme on les surnommera par la suite au Collectif Rhône-Alpes avaient la fâcheuse tendance de confondre leurs analyses et projets individuels avec ceux des associations. Leurs analyses qui à mon avis étaient des plus simplistes pouvaient être résumées de la façon suivante : il existe un mouvement et donc des troupes, parmi celles-ci il y a un certain nombre de sous-officiers plutôt idiots donc, ce qu’il manque ce sont les officiers, et donc les généraux dont ils se réclamaient.

N’ayant pu obtenir de ces Assises cette légitimité tant souhaitée, leur unique souci a été durant les trois jours de faire tout capoter en restant persuadés que leur vision était la meilleure et que les autres n’avaient rien compris parce qu’ils n’avaient pas voulu les entendre.

Consolider les bases par un travail quotidien sur le terrain

Ce que ces généraux n’avaient pas saisi c’est qu’avant d’engager toute bataille il fallait rassembler les troupes, leur assurer un encadrement avec la nécessité de préparer le terrain des luttes. Même si le temps joue en notre défaveur, on ne peut faire l’économie de ce travail qui consiste à consolider les bases par un travail quotidien sur le terrain auprès des jeunes et de leurs familles, autour des problèmes qui sont les leurs (école, travail, logement, etc.).

Ces Assises, qui sur le plan matériel et organisationnel, furent une réussite ont été un échec dans leur contenu. Le mouvement n’était pas assez mûr et solide pour entreprendre à l’échelon national. Il fallait penser aux étapes intermédiaires à travers les collectifs régionaux et un travail de coordination nationale sur une base volontaire et affinitaire. Ce qu’il est important de noter, c’est tout de même par-delà les escarmouches, la découverte de ces associations venues des quatre coins de France avec des parcours et des expériences particulières. Malgré le climat parfois tendu, et déchainé des débats, qui n’a pas toujours facilité mon rôle (il m’a fallu une semaine pour récupérer ma voix), une ambiance amicale et parfois de fête a tout de même régné pendant ces trois jours avec la découverte d’un certain nombre de convergences individuelles qui ont débouché sur des amitiés qui continuent à ce jour.

Il faut noter aussi une expérience importante dans la découverte du mouvement, dont le fruit s’est concrétisé au niveau de mon association et du Collectif Rhône-Alpes.

Saïd Idir (Saint-Etienne)

La « Beur » Génération

Editions Sans Frontière

1985

162 pages