Benoit Hamon, l’islamophobie et l’hypocrisie socialiste

« Les conservateurs blancs ne sont pas non plus des amis du Nègre, mais au moins ils ne cherchent pas à le cacher. Ils sont comme des loups ; ils montrent leurs dents dans un rictus qui maintient le Nègre toujours au courant de là où il en est avec eux. Mais les libéraux blancs sont des renards, qui montrent également leurs dents au Nègre, mais prétendent lui sourire. » Malcolm X, 4 décembre 1963.

Il existe toutes les raisons du monde de se réjouir de la défaite annoncée de Manuel Valls au second tour des « Primaires socialistes ». Son bilan, qui est celui du quinquennat Hollande, est affligeant.

Tout aussi affligeant nous parait être l’engouement suscité ces derniers jours par Benoit Hamon, spécialement au sein des communautés musulmanes, des racisé-es et des milieux « antiracistes », comme en témoigne notamment l’interview tout en complaisance du Bondy Blog réalisée entre les deux tours de la primaire.

Hamon a beau être membre depuis 30 ans d’un parti à la pointe de l’islamophobie et du soutien à la politique coloniale israélienne, il aura suffi de quelques déclarations de sa part, d’un marketing judicieux et d’aberrants soupçons de collusion avec l’ « islam radical » dirigés contre lui, pour présenter l’ex-porte-parole du PS comme une alternative crédible à la politique raciste et va-t-en-guerre menée jusque-là par la majorité socialiste.

Comment expliquer un tel revirement, si tant est que c’en soit un ? Où sont passés les professions de foi anti-PS et les engagements à ne plus jamais voter pour lui, pris notamment après l’interdiction et la répression des manifestations pour Gaza de l’été 2014 et celles contre la Loi travail en 2016 ? Autrement dit, de quoi l’engouement pour Hamon est-il le nom ?

Faut-il y voir le révélateur de l’absence de perspectives politiques autonomes pour les racisé-es, les habitant-es des banlieues, etc., et la conséquence d’une dépolitisation de la lutte contre l’islamophobie (réduite au traitement au cas par cas, à l’exclusion de toute dimension collective et politique) ?

Car c’est bien tout notre logiciel « antiraciste » et notre mode d’intervention politique qui semble problématique. Papillonner d’un buzz raciste à un autre, privilégier les interventions médiatiques au détriment d’un ancrage politique local sur la durée, voilà ce qui nous a mené-es droit à l’impasse politique actuelle.

Ce qui perpétue en retour le chantage permanent à choisir le « moins pire » des candidat-es une fois le scrutin venu. Plus de trois décennies de désillusions socialistes et de fronts républicains contre l’extrême-droite nous enseignent pourtant que le « moins pire » des candidats a toujours été le plus court chemin vers le pire des résultats.

« Bilal » Hamon et le vote islamophobe

« L’islam sera un enjeu électoral en 2017 ». Voilà ce que déclarait le 22 juin 2015 Manuel Valls en clôture du colloque sur l’islam organisé par le PS à l’Assemblée nationale. Le moins que l’on puisse dire est que l’ex premier ministre a tenté de mettre sa « menace » à exécution lors de ces primaires en multipliant les attaques et insinuations extravagantes contre Benoit Hamon. Comment pouvait-il en être autrement ?

Plus qu’un simple calcul électoral, l’islamophobie est en réalité en campagne permanente. En 2002 déjà, la présidentielle avait tourné autour des thèmes racistes de l’ « insécurité » et des « banlieues », avec les résultats que l’on sait : Le Pen au second tour, Chirac élu avec un score que n’aurait pas renié Bachar al-Assad, et Sarkozy promu dans la foulée Place Beauvau.

Ce dernier a fait de la stigmatisation de l’islam et des « banlieues » son mode de gouvernance jusqu’à son élection en 2007. En ballotage défavorable face à François Hollande entre les deux tours de la présidentielle de 2012, Sarkozy accuse le candidat socialiste d’être soutenu par l’ensemble des imams de France, qui auraient unanimement appelé à voter pour lui.

Fin 2015, c’est Manuel Valls qui attribuait la débâcle socialiste à Paris lors des élections régionales, non au quinquennat désastreux de Hollande, mais à la participation de membres du mouvement « Ensemble ! » à un meeting avec Tariq Ramadan.

Et durant les primaires de la droite, Alain Juppé fut affublé par les soutiens de François Fillon du surnom d’ « Ali » Juppé pour sa proximité avec le pourtant très loyaliste et républicain Tareq Oubrou et pour ses positions islamophobes jugées trop légères. Et cette fois-ci, c’est Benoit Hamon, rebaptisé pour l’occasion « Bilal Hamon », qui est accusé de fricoter avec l’ « islam radical ».

Des accusations évidemment grotesques qui ne sont rien d’autre que de banales théories complotistes mises à la sauce antimusulmane (tout lien supposé ou réel avec des musulman-es suffit à décrédibiliser un homme ou une femme politique). L’épouvantail du « vote musulman » est systématiquement brandi pour masquer la réalité du vote islamophobe.

Alors certes, M. Valls et son entourage ont attaqué B. Hamon et son équipe sur le terrain de la laïcité, de l’islam, etc. Certes, à côté de Manuel Valls n’importe qui parait sympathique. Et certes, Ruth Elkrief et d’autres éditocrates ont fustigé le programme « utopique » et « irréalisable » du candidat Hamon. Cela suffit-il à faire de l’ex-ministre de l’Education nationale un allié ?

Frondeur du dimanche

Le climat islamophobe est tel, qu’il aura suffi de quelques déclarations du candidat Hamon sur la liberté de croyance des musulman-es pour en faire la coqueluche de certains sites communautaires et de journalistes « antiracistes », qui font plus ou moins directement campagne pour lui (ou campagne contre Valls, ce qui revient finalement au même, puisque la défaite de ce dernier profitera ipso facto à son adversaire).


Certain-es iront même jusqu’à saluer le courage politique du candidat Hamon, qui ose tenir des positions jugées risquées d’un point de vue électoral. Au-delà de la question de savoir s’il l’on peut ou non qualifier de courageux des engagements plutôt tièdes et qui n’engagent que celles et ceux qui y croient, on peut se demander pourquoi Hamon a attendu si longtemps avant de faire preuve d’une telle témérité.

Tout au long du quinquennat de F. Hollande, les occasions n’ont pas manqué de combattre les mesures racistes et sécuritaires décidées par l’exécutif et la majorité socialiste. Benoit Hamon n’a rien dit quand F. Hollande a décidé l’envoi de troupes au Mali et en Centrafrique, perpétuant la longue tradition néocoloniale française d’interventions militaires dans son « pré-carré » africain.

Rien non plus concernant les quelques 900 bombardements aériens effectués par l’armée française sur les territoires syrien et irakien. Rien sur le carnage fait par l’armée israélienne à Gaza à l’été 2014, ni sur les interdictions de manifestation concomitantes en France.

L’ancien ministre de l’Education nationale sous le gouvernement Ayrault n’a rien entrepris non plus pour endiguer l’islamophobie débridée au sein de l’école, en premier lieu à travers la loi du 15 mars 2004 qui ne cesse d’étendre son domaine d’application et dont Hamon est un fervent partisan.

Sans compter qu’après les attentats de novembre 2015 à Paris, Benoit Hamon a voté l’état d’urgence (6 parlementaires s’y sont opposés) et n’a rien trouvé à redire à la fuite en avant raciste et sécuritaire et aux milliers de perquisitions réalisées contre des familles musulmanes (et dans une bien moindre mesure contre des militant-es écologistes lors de la COP21).

Hamon a simplement refusé de voter la prolongation de l’état d’urgence. Non pour des motivations « antiracistes », mais seulement car il jugeait cette prolongation inutile, ainsi qu’il l’a rappelé lors du dernier débat de la primaire face à Manuel Valls.

Mettre fin à l’hypocrisie socialiste

L’hypocrisie socialiste est la pire de toutes. Quand vous serrez la main à un-e socialiste, pensez ensuite à compter vos doigts. Hamon et ses camarades (y compris « frondeurs ») sont ainsi de la même veine que leurs homologues travaillistes israéliens, passés maitres dans l’hypocrisie politique et à qui on a très souvent reproché de « tirer » puis de « pleurer ».

Hamon tire puis fait mine de pleurer. Il vote l’état d’urgence, mais non sa prolongation. Il se dit contre une future interdiction du hijab à l’université mais ne dit rien sur son interdiction actuelle à l’école. Il est contre le port du « burkini » (position qui légitime en soi des comportements racistes), mais est contre les arrêtés municipaux le prohibant. Il est favorable à la reconnaissance par la France d’un Etat palestinien, mais ne dénonce jamais la colonisation israélienne et ses crimes innombrables.

De la même manière qu’il se disait contre la « Loi travail » mais avait refusé le vote d’une mention de censure contre le gouvernement Valls… avant de voter (avec l’ensemble des « frondeurs » socialistes) la confiance à Bernard Cazeneuve, son successeur à Matignon.

A certains égards, Hamon est pire que Valls. Avec ce dernier on savait au moins à quoi s’en tenir et où on en était avec lui. Il n’y avait aucune ambiguïté. Hamon la cultive en permanence.

Les dons d’acteur hors du commun d’Obama lui avaient permis de donner une touche « swag » à un impérialisme US en crise de légitimité sévère après la décennie Bush (ce que l’universitaire états-unienne Deepa Kumar appelle « liberal imperialism »).

A une échelle évidemment moindre, B. Hamon sera celui qui permettra de redonner une touche jeune, populaire et sympathique à un socialisme français qui n’a jamais été synonyme pour nous de progrès et d’émancipation. Bien au contraire.

Plus de trois décennies de désillusions socialistes et de fronts républicains contre l’extrême-droite nous ont appris que rien de neuf ni de bon ne viendra jamais du PS ou des élections. Surtout dans la configuration politique actuelle.

En disant cela, il ne s’agit pas d’être radical, mais simplement cohérent.

Et rien que ça, ce serait révolutionnaire.

#Boycott2017

Notes

[ Dernière mise à jour le 28.01.2017 à 20h45 ]

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