« Depuis une petite dizaine d’années, il y a eu un certain nombre de comédies qu’on appelle communautaires : Bienvenue chez les Ch’tis, La première étoile, Tout ce qui brille, Case départ, etc. Je prends volontairement ces exemples car ce sont des films avec des Noir-e-s et des Arabes, en gros, pour aller vite, ou avec des gens mis en présence les uns des autres alors qu’ils sont différents, et qui ont été des succès commerciaux. Du coup aujourd’hui on commence à voir dans des comédies communautaires, des acteurs non-blancs, donc asiatiques, noirs, arabes, donc tout ce qu’on veut (ou presque). Par contre, dans un cinéma plus large, ça reste encore assez rare ».
Aïssa Maïga interviewée par madmoiZelle.com

Une question absurde : le cinéma français est-il républicain ? Pour nous autres qui sommes saturé-e-s du discours color-blind de la République, poser la question a quelque chose d’amusant. Car si le cinéma français était républicain, en toute logique il ne reconnaîtrait en son sein aucune communauté autre que la communauté nationale du cinéma. S’il l’était, il déplierait sa fiction négatrice du racisme pour ne voir que des films libres et égaux en droit. S’il l’était, enfin, il jugerait parfaitement scandaleuse l’expression « comédie communautaire ».

Cette formule est pourtant de plus en plus employée pour désigner ces films dans lesquels des acteurs et actrices racisé-e-s occupent les rôles titres. La vache, sorti en janvier dernier, est une comédie communautaire. Le Diner de cons, dans lequel tous les acteurs sont Blancs, est une comédie. Juste une comédie. Le communautaire, c’est les autres. C’est nous et nous seuls.

Mais la présence d’acteurs racisés à l’écran ne suffit pas et n’est pour ainsi dire que l’élément matériel. Pour caractériser ce type de films, il manque l’élément intentionnel : traiter principalement de la question du racisme ou du moins faire que les racisé-e-s jouent en tant que tel-le-s dans le film. Voilà pourquoi ces comédies sont le plus souvent des films à thèse, qui ont pour point commun une visée pédagogique, l’exaltation de la tolérance, du « vivre-ensemble » et de l’intégration. A côté des acteurs vedettes, l’autre personnage principal est la France républicaine et fraternelle.

Le personnage France est omniprésent dans la mesure où ces films sont pensés et « marketés » pour une audience majoritairement blanche. Parce que le « communautaire » est compris comme étant minoritaire, spécifique, ces comédies feraient peser un risque industriel. Par exemple, en raison du sujet qu’il aborde, le film Chocolat a été jugé « risqué » par les bailleurs de fonds et n’a pu se faire que parce qu’Omar Sy, valeur sur du box-office en France, a accepté de participer au projet.

Les spectateurs de cinéma sont appréhendés par les financiers du 7ème art comme le sont les électeurs par les décideurs politiques : ils sont éminemment substituables. Un bulletin dans l’urne vaut n’importe quel un autre, et il en va de même pour les entrées en salles. C’est donc le critère quantitatif qui l’emporte sur le qualitatif. Et à ce jeu là, les Blancs sont majoritaires en France. S’il n’est pas question d’eux ou de la France dans le film, les producteurs ont peur qu’il n’emporte pas de succès populaire. Car le communautaire, au fond, c’est un peu comme l’actualité internationale dans les journaux télévisés. Il en faut un peu, mais il ne faut pas en abuser, ça n’intéresse pas les Français-es.


Mais cette logique commerciale n’est pas la seule à l’œuvre ici. Elle vient se télescoper avec une autre logique, pour le coup raciste, selon laquelle les racisé-e-s n’auraient pas d’existence propre. Elles et ils ne sont là que pour délivrer un message sur quelque chose de plus grand et qui les dépasse. Pour accéder à la phénoménalité, à la visibilité dans une société définie comme blanche, ces films doivent alors « s’auto-décommunautariser » pour parvenir à l’universel.

En cela, la fiction égalitaire du crédo républicain joue à plein dans le cinéma français. Le réalisateur du film Né quelque part l’avouait lui-même en concédant qu’il avait intégré un personnage blanc dans son film (joué par l’actrice Julie De Bona) afin de « décommunautariser » son propos et montrer que le film a bel et bien une portée universelle.

Les codes culturels dominants de la société jouent donc à plein dans l’industrie cinématographique française. Et ces codes sont ceux qui permettent à la fois de minorer celles et ceux que l’on décrit comme minoritaires, et d’élever celles et ceux défini-e-s comme majoritaires. C’est ce que l’on appelle communément l’hégémonie blanche.

« La blancheur est la valeur par défaut. C’est l’eau dans laquelle nous nageons tou-te-s. C’est la centralité des Blancs dans la société » (Robin DiAngelo).

18442587C’est justement parce qu’un Michael Haneke a choisi de placer la blancheur au cœur de Caché, que son film est à ce point abouti. Pour traiter de la question du racisme et du 17 octobre 1961, le réalisateur du Ruban blanc n’a pas porté à l’écran en priorité des acteurs arabes, mais a plutôt choisi de montrer l’intimité d’une bourgeoisie blanche qu’il a cette fois mis en position d’objet de discours, d’objet filmé, et non plus de sujet. Mais il est vrai que Haneke n’est pas français et que ses films ne sont pas des comédies.

Car le propre des « comédies communautaires », c’est de traiter de la question du racisme avec humour, tendresse et légèreté. L’on devrait réellement s’interroger sur les raisons qui font qu’en France, la manière privilégiée d’aborder le racisme au cinéma soit l’humour. Sans le passage par la dérision, de tels films seraient sans doute aussitôt disqualifiés comme étant des œuvres militantes, partisanes, voire ingrates. On passerait du « communautaire » au « communautariste ». Le problème de l’humour en matière de racisme, c’est d’une part qu’il est souvent plat et mal conçu, mais surtout qu’il rend risible la question même.

Vu la prolifération depuis une décennie de ces « comédies communautaires » – dont certaines bénéficient de budgets relativement conséquents et/ou remportent des succès d’audience – on peut se poser la question de savoir si en France, il existe l’espace et les structures pour faire autrement ? Pour proposer autre chose que le discours dépolitisant qui fait du racisme une question de préjugés dont une audience blanche peut rire sans se sentir mise à l’index ? L’affaire dite Benzema vient de nous montrer à quel point il était difficile (sinon impossible) d’ouvrir une discussion sérieuse sur la question du racisme. Le seul procédé pour en parler reste finalement les « comédies communautaires », et ce que l’on appelle l’ « humour ethnique » façon Jamel Comedy Club.

BienvenueEt Bienvenue à Marly-Gomont dans tout ça ? Dès les premières scènes, le dispositif est posé, celui de l’installation au milieu des années 1970 d’un médecin zaïrois, sa femme et leurs deux enfants, dans un village Picard. Le fameux Marly-Gomont popularisé par le son de Kamini en 2006.

D’un point de vue formel, la réalisation de Julien Rambaldi est très scolaire et renvoie plutôt à un bon téléfilm du dimanche après-midi. Le spectacle n’est pas déplaisant, certaines scènes sont drôles, d’autres plutôt gênantes, mais les concessions au racisme sont bien trop nombreuses et finissent par tout gâcher. « Une fable d’intégration républicaine qui ne manque ni de violons, ni de clichés » (Théo Ribeton, Les Inrocks).

Du début à la fin, le film joue sur des registres faciles et superficiels. La famille élargie zaïroise est une totale caricature (la scène du gospel le soir de Noël à l’Eglise est franchement gênante à voir). Les Picards sont dépeints comme de grands enfants, tous nigauds. Le racisme est réduit à une question de préjugés nés de la méconnaissance (sauf le personnage de M. Lavigne qui instrumentalise le racisme à des fins électoralistes). Surtout, la question de la classe est totalement évacuée. Par exemple, le décalage entre le père de Kamini instruit et diplômé, et le reste de la population quasi-analphabète du village, n’est absolument pas explorée. Un père médecin qui campe l’archétype du « dixième noir talentueux » théorisé par W.E.B Du Bois. Un Noir d’exception qui par ses « qualités » et son « mérite » saura se faire accepter et renverser les préjugés dont il fait l’objet. La « tolérance », ça se mérite.

Le degré de formatage de ces « comédies communautaires » est devenu tel, que l’on ressort de Bienvenue à Marly-Gomont avec la fâcheuse impression de l’avoir déjà vu une dizaine de fois. Un feel-good movie parfois attendrissant, mais souvent sans grand intérêt. Un film de plus au sein d’un sous-genre qui s’apparente davantage à une voie de garage qu’à un véritable mode d’expression des racisé-e-s.

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