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#BlackLivesMatter : généalogie du mouvement noir étatsunien

Lissell Quiroz 9 janvier 2018
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« Le débat sur la nature des inégalités subies par la population noire n’est pas anodin ; il revêt de profondes implications politiques quant à la nature de la société.
[…] Tout l’enjeu, bien sûr, sera de passer de la reconnaissance de l’humanité des noirs à la transformation des institutions qui l’ont rabaissée. »
Keeanga-Yamahtta Taylor

En juillet 2013, Alicia Garza apprend l’acquittement de l’agent de sécurité George Zimmerman qui avait abattu Trayvon Martin, un afro-étatsunien de 17 ans, désarmé, qui rentrait chez lui après avoir acheté un sachet de thé dans une supérette. Révoltée par cette décision judiciaire, Garza – qui avait elle-même un frère du même âge que Martin – s’est connectée sur Facebook et a partagé un texte passionné se terminant par : « Black people. I love you. I love us. Our lives matter. » Repris et retweeté massivement, ce post a permis l’éclosion d’un mouvement d’une ampleur inédite qui s’est développé sur les réseaux sociaux sous le hashtag #BlackLivesMatter.

Dans son livre From #BlackLivesMatter to Black Liberation (Haymarket Books, 2016), Keeanga-Yamahtta Taylor situe le mouvement Black Lives Matter dans la longue histoire de la lutte des Afro-Etatsuniens pour l’émancipation et dont les racines remontent à l’époque de l’esclavage. Le livre s’ouvre d’ailleurs par une citation – placée en épigraphe – de l’écrivain et abolitionniste afro-américain Frederik Douglass (1818-1895). Taylor aborde en sept chapitres clairs, pédagogiques et bien documentés, la généalogie de ce mouvement. Si la volonté manifeste de l’auteure est de montrer la continuité et le caractère unitaire de la lutte pour la libération noire, elle en révèle également les tensions, les ambivalences et les oppositions entre les différents acteurs de cette histoire.


La radicalité du mouvement des droits civiques étatsunien

Mais Black Lives Matter est plus qu’un livre d’histoire. Taylor propose dans son ouvrage une réflexion sur la façon de mener la lutte pour l’émancipation des Noirs étatsuniens. L’auteure part de l’expérience de la radicalité du mouvement pour les droits civiques des années 1960-1970. Dans les années 1960, les Afro-Etasuniens vivaient sous un régime de tyrannie raciale. A l’abolition de l’esclavage en 1865, succède en effet un régime de ségrégation qui s’étoffe peu à peu et devient un cadre juridique connu sous le nom de « lois Jim Crow » (1876-1964)[1].

La mobilisation noire contre ce régime s’organise dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des Afro-Etatsuniens rejoignent en nombre les organisations qui luttent pour l’obtention des droits civiques. Le mouvement agit notamment en interpellant le pouvoir politique et en le contraignant à l’action. Cette mobilisation portera ses fruits. La première mesure questionnant le système est un arrêt de la Cour suprême de 1954, « Brown contre Bureau d’éducation Topeka » qui déclare la ségrégation scolaire inconstitutionnelle. D’autres mesures juridiques vont suivre jusqu’à la promulgation du Civil Rights Act (1964) et du Voting Rights Act (1965) qui abolissent définitivement le régime juridique de la ségrégation.

Dans son livre, Taylor dessine une cartographie très diversifiée du mouvement afro-étatsunien. Celui-ci compte différentes ramifications dont la branche radicale qui l’intéresse particulièrement. L’auteure rappelle ainsi l’originalité du Black Panther Party for Self-Defense (1966-1982) qui ne se contente pas de demander l’extension de l’Etat providence aux Noirs. Il se veut – du moins à ses débuts et avant son « tournant pragmatique » électoraliste – un parti révolutionnaire, anticapitaliste et socialiste comme l’affirmait son leader Huey Newton :

« Le Black Panther Party est un groupe nationaliste révolutionnaire et nous considérons qu’il y a une contradiction majeure dans ce pays entre le capitalisme et nos intérêts.  Nous constatons que ce pays s’est beaucoup enrichi par l’esclavage et que l’esclavage est une forme extrême de capitalisme. Nous avons deux maux à combattre, le capitalisme et le racisme. Nous devons détruire à la fois le racisme et le capitalisme[2]. »

L’idée que le capitalisme est intrinsèquement racialisé et que la lutte doit être menée depuis plusieurs fronts du champ social, n’est pas spécifique aux Panthères. Elle a été mobilisée par d’autres acteurs de cette époque, y compris par Martin Luther King lui-même, qui déclarait peu avant son assassinat : « Dans ce contexte critique, la révolution noire est bien plus qu’une lutte pour les droits des Noirs. Elle oblige les États-Unis à affronter ses travers indissociablement liés : racisme, pauvreté, militarisme et matérialisme. Elle fait apparaître au grand jour ces maux profondément enracinés dans toute la structure sociale[3]. »

Devant l'entrée d'une "école de la libération" du Black Panther Party à San Francisco (1969) (Bettmann/Corbis)

Devant l’entrée d’une « école de la libération » du Black Panther Party à San Francisco (1969) (Bettmann/Corbis)

L’indifférence à la race et l’ère post raciale

Pourtant, la radicalité présente dans le mouvement afro-étatsunien des années 1960-1970 a été battue en brèche dans les décennies suivantes. Taylor rappelle que dès les années 1970, on ne mobilise plus le concept de racisme institutionnel forgé par Stokely Carmichael et Charles Hamilton une décennie auparavant[4]. Les ères Nixon puis Reagan correspondent au « retour de bâton conservateur » qui est une réaction contre le risque de propagation révolutionnaire et de renversement du système raciste, capitaliste et hétéro-patriarcal. L’Etat mobilise, dans les décennies 1970, 1980 et 1990, son arsenal répressif en matière politique, économique et sécuritaire, pour assurer le maintien d’un ordre inégalitaire.

En matière économique, la pression sur les salaires et les conditions de travail s’accentue durant ces décennies. Au cours de la seule première année de la présidence Reagan, le nombre total de familles pauvres augmente de 2 millions (p. 164). Les coupes financières les plus drastiques concernent les enfants. Dans les cantines scolaires, on réduit les portions, on systématise l’usage du succédané de viande et on intègre le « ketchup » dans la catégorie des « légumes » (p. 164).

La répression est tout aussi policière et judiciaire. Elle prend la forme d’un régime d’« incarcération de masse » dont l’origine remonte au début de la décennie 1970 et à l’arrivée de Nixon à la présidence (p. 121). Entre 1980 et aujourd’hui, la population carcérale a augmenté de presque 800% ; les Etats-Unis sont à l’heure actuelle le pays qui possède le plus de détenus au monde (plus de 2,2 millions, soit 25% des prisonniers du globe pour 5% de la population mondiale). Pour un homme vivant aux Etats-Unis, la probabilité aujourd’hui d’être incarcéré varie fortement en fonction de sa race : une sur trois pour un Noir, une sur six pour un Hispanique et une sur dix-sept pour un Blanc[5].

Ce dispositif de contrôle s’accompagne en outre d’une offensive politique visant à diviser la communauté des subalternes et à rendre les Noirs responsables de leur propre situation d’oppression. La communauté noire est présentée comme une population à problèmes et les représentations des Noirs comme tricheurs et incapables de se prendre en main servent à justifier les inégalités sociales et raciales. L’accusation de racisme est évacuée à partir du moment où certain-es Noir-es accèdent à des positions de pouvoir économique et politique.

Cette incorporation de Noir-es aux espaces de pouvoir à partir des années 1960 s’explique par la rencontre de deux stratégies politiques. D’un côté, dès la fin de cette décennie s’opère dans le mouvement noir étatsunien un « tournant pragmatique » (p. 145). La base militante multiplie les appels au « contrôle par la communauté » ce qui aboutit à la formation et à l’élection de listes politiques afro-américaines. De l’autre côté, l’Etat et le personnel politique voient d’un bon œil la cession d’une fraction de leur pouvoir si cela peut en échange leur assurer la paix civile.

Enfin, la réflexion sur les causes systémiques de l’oppression portée par le mouvement afro-étatsunien au cours des luttes de la décennie 1960, est supplantée par l’élaboration et la diffusion de la notion d’indifférence à la race (colorblindness). En rappelant que les lois ne sont plus racistes, l’Etat bloque la critique du système et explique les inégalités à travers le concept de « liberté de choix » popularisé par Nixon (p. 115). Les Etats-Unis se définissent désormais comme une société méritocratique où la réussite revient à celles et ceux qui travaillent dur. Depuis les cercles du pouvoir on diffuse l’idée que le pays est entré dans une ère post-raciale où la race n’est plus un facteur de discrimination. Ce nouveau dogme n’est pas seulement défendu, déplore Taylor, par des Blanc-hes mais il l’est aussi par des Noir-es eux-mêmes.

L’exemple le plus emblématique est celui de Barak Obama, qui représente une nouvelle génération de cadres politiques noirs appartenant à un « segment restreint mais croissant disposant d’un type de pouvoir, de richesse et d’influence inimaginables pour les générations précédentes » (p. 181). Or, une fois au pouvoir, cette génération ne défend pas les intérêts des subalternes et, pire encore, elle sert d’alibi pour légitimer le système inégalitaire. Alors qu’Obama avait suscité durant sa campagne d’énormes espoirs dans la communauté afro-étatsunienne, la confrontation avec la réalité est vécue par cette dernière comme une « douche froide ». Le président a notamment esquivé les problèmes centraux de la communauté noire, à savoir, les violences policières, la justice et les prisons. En revanche, il s’est montré beaucoup moins réticent pour sermonner publiquement les Afro-Etatsuniens, en participant d’une certaine manière à la stigmatisation des plus démunis.

Black Lives Matter : une mobilisation renouvelée pour une véritable libération

Dans ce contexte, le mouvement Black Lives Matter apparaît comme l’espoir de la réactivation du combat interrompu à la fin des années 1970. Celui-ci ne se cantonne pas à la dénonciation des violences policières, il les insère dans un maillage plus large d’oppressions croisées. Les femmes qui ont créé le hashtag #BlackLivesMatter – Patrisse Cullors, Opal Tometi et Alicia Garza – insistent ainsi sur le caractère multidimensionnel de l’oppression des Afro-Américain-nes :

« C’est reconnaître que la pauvreté et le génocide des noirs sont une violence d’État. Reconnaître que dans ce pays, le fait qu’un million de noirs sont enfermés dans des cages –soit la moitié de tous les prisonniers – est une violence d’État. Reconnaître que les femmes noires font les frais d’une offensive ininterrompue sur nos enfants et nos familles, et que cette offensive est une violence d’État. Le fait que les queer et les trans noirs subissent un fardeau exceptionnel dans une société hétéro-patriarcale qui nous jette comme des déchets tout en nous fétichisant et faisant du profit sur notre dos est une violence d’État ; le fait que 500 000 noirs aux États-Unis sont des migrants sans papiers et marginalisés est une violence d’État ; le fait que les femmes et les hommes noirs handicapés ou dotés de capacités différentes sont victimes des expériences darwiniennes sponsorisées par l’État pour nous faire rentrer de force dans des petites cases de normalité prédéfinies par la suprématie blanche – c’est une violence d’État[6]. »

Pour Keeanga-Yamahtta Taylor, cette prise en compte du caractère imbriqué des oppressions constitue la force du mouvement. La libération noire doit sortir de l’impasse de la vision positiviste de l’histoire des mobilisations noires étatsuniennes qui croit au progrès et à l’amélioration des conditions des Noir-es. La réussite de certain-es Afro-Etatsuniens ne doit pas occulter en effet que 4 millions d’enfants noirs vivent dans la pauvreté, qu’un million de personnes noires sont incarcérées et que 240 000 ménages noirs ont perdu leur maison à la suite de la crise des subprimes (p. 328).

La libération noire ne peut être, dans ces conditions, qu’un « projet global de libération humaine et de transformation sociale ». C’est la raison pour laquelle, selon l’auteure, cette libération ne pourra faire l’économie des alliances avec d’autres groupes subalternes, en particulier les classes populaires blanches. La convergence des luttes doit prendre appui sur l’expérience commune de l’oppression et de l’exploitation. Taylor fait par ce biais un appel du pied à la gauche radicale blanche étatsunienne, très mobilisée dans le mouvement anticapitaliste Occupy Wall Street[7]. Si l’objectif stratégique est habile et avisé, il est cependant beaucoup plus difficile à réaliser comme l’attestent les échecs aux Etats-Unis mêmes, mais aussi en Espagne (Movimiento Okupa) ou en France avec Nuit Debout. Car comme le disait Stokely Carmichael, le racisme n’est pas une question d’attitude, c’est une question de pouvoir.

Adria Fruitos

Quels enseignements dans le contexte français ?

L’ouvrage de Keeanga-Yamahtta Taylor montre que la question raciale étatsunienne n’est toujours pas une affaire résolue. Les Etats-Unis ne sont pas entrés dans une ère post-raciale, ils vivent dans une société indifférente à la race, ce qui est une manière d’entretenir les inégalités en refusant de s’attaquer à leur base structurelle. En France en revanche, la réflexion sur le racisme institutionnel et les processus de racialisation ont longtemps été bannis du débat public. De nombreuses voix se chargent aujourd’hui de mettre ces questions à l’ordre du jour. Ce sont donc presque deux évolutions inverses que l’on peut observer des deux côtés de l’Atlantique.

D’autre part, la généalogie de la lutte pour l’émancipation des Afro-Etatsunien-ne-s que propose Taylor vise à montrer la continuité et la cohérence du mouvement sur la longue durée. L’auteure peut le faire car le corps politique dont il est question aux Etats-Unis a deux traits distinctifs. Ses membres sont tout d’abord unis par une histoire commune, celle de l’esclavage. Mais ils sont en même temps des nationaux étatsuniens. En France, les mobilisations antiracistes se caractérisent à l’inverse par leur pluralité qui est le résultat d’une histoire coloniale et postcoloniale complexe. Les groupes subalternes de France viennent d’horizons géographiques différents et ont des référents politiques divers. Enfin, faire l’histoire des mobilisations des racisé-e-s revient encore en France à écrire une histoire autre, celle des non-Français. Dans ces conditions, faire corps entre racisés, même d’un point de vue théorique, constitue un défi qu’il faut relever.

Notes

[1] L’expression désigne un ensemble d’arrêtés et de règlements émis par des municipalités ou les Etats du Sud des Etats-Unis. Le nom provient du personnage d’une chanson de 1828 intitulée « Jump Jim Crow » qui raconte les tribulations de Jim Crow, un Noir du Sud. Ces lois interdisaient notamment les mariages interraciaux et imposaient une séparation entre Noirs et Blancs dans les transports, les lieux publics et les établissements scolaires.
[2] Cité par Taylor, p. 85.
[3] Cité par Taylor, p. 103.
[4] Stokely Carmichael, Charles Hamilton, Black Power: The Politics of Liberation in America, New York, Random House, 1967, p. 5-7.
[5] « Un Afro-Américain sur trois finit-il en prison aux Etats-Unis ? », Libération, 19 janvier 2016.
[6] Alicia Garza, « A Herstory of #BlackLivesMatter Movement », Feminist Wire, 7 octobre 2014, cité par Taylor, p. 283-284.
[7] Occupy Wall Street (OWS) est un mouvement contestataire anticapitaliste organisé à partir de septembre 2011 aux Etats-Unis. Très actif sur les réseaux sociaux, il popularise le slogan « Nous sommes les 99% ».

 

Biographie

Militante antiraciste, féministe et anticapitaliste, Keeanga-Yamahtta Taylor enseigne au Département d’études afro-américaines de l’université de Princeton. « Black Lives Matter », son premier livre, a reçu de nombreux prix et a été plusieurs fois réimprimé depuis sa sortie aux États-Unis.

 

Black Lives Matter, Le renouveau de la révolte noire américaine

Keeanga-Yamahtta Taylor
Editions Agone
2017
408 pages

24 €
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Lissell Quiroz

Lissell Quiroz est docteure en histoire et maîtresse de conférences en civilisation latino-américaine à l’Université de Rouen Normandie. Elle est spécialiste de l’histoire de la médecine et du genre du Pérou des XIXème et XXème siècles.

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