« La bande-annonce est trompeuse, le film est plus complexe et subtil que ça ». Les acteurs de Cherchez la femme ont répété cette phrase durant toute la tournée promotionnelle qui a accompagné la sortie en salles du premier long-métrage de Sou Abadi. Ils ont parfaitement raison. Le film est plus subtil et complexe. En réalité, il est même pire.

Un grand frère, Mahmoud, « radicalisé » après un séjour de 10 mois au Yémen. Une sœur, Leila, a-religieuse, « émancipée », étudiante à Sciences-Po. Un petit ami (Armand), lui aussi étudiant à Sciences-Po. La réalisatrice franco-iranienne n’a pris aucun risque. Ses personnages correspondent aux trois figures emblématiques de la guerre contre le terrorisme : le « dangereux » musulman, la musulmane « en péril », et l’Européen « civilisé[1] ».

Le discours, déployé pour justifier aussi bien la guerre que les mesures légales prises contre les musulman-es, a si bien imposé la présence de ces rois figures allégoriques dans le paysage social, qu’on les retrouve également dans le champ cinématographique. Et plus encore dans les comédies, un genre qui repose en grande partie sur des archétypes.

Avec l’humour, tout passe

L’humour a toujours été un des canaux principaux par lesquels les représentations dominantes, qu’elles soient sexistes, racistes, « classistes », etc., circulent et se reproduisent. Et ce n’est pas un hasard si la question raciale est souvent abordée à travers des comédies.

Cette légèreté apparente, permet tout à la fois de charrier les pires clichés (ici sur les musulman-es, le hijab, la banlieue, les immigré-es originaires du Maghreb, etc.) et de désamorcer toute critique en se cachant derrière cette forme a priori calme et pacifique.

Dans l'ombre de l'occident« La représentation, écrivait E. Said, plus particulièrement l’acte de représenter (et donc de réduire), implique presque toujours une violence envers le sujet de la représentation : il y a un réel contraste entre la violence de l’acte de représenter et le calme intérieur de la représentation elle-même, l’image (verbale, visuelle, ou autre) du sujet[2]. »

Un exemple : Mahmoud est décrit comme s’étant « radicalisé » au Yémen. L’affirmation parait anodine. Le pays, qui est loin de l’univers culturel et géographique du public européen, est réduit à un foyer de « radicalisation », un territoire menaçant et exotique. Exit alors les bombardements en cours, menés par l’Arabie Saoudite avec l’assentiment (et les armes) des Etats-Unis et de l’Europe. Exit les souffrances terribles infligées aux Yéménites. Exit le choléra et la famine[3]. Avec la désinvolture que permettent la comédie et le prêt-à-penser raciste, l’un des berceaux du monde arabe (et pas seulement), est sorti de l’humanité.

« Islam des Lumières » contre « Islam des banlieues »

Poursuivons sur cet exemple. Si le terme « radicalisation » est à ce point utilisé par les comédiens, la réalisatrice et les journalistes dans leur présentation du film, c’est que sa signification leur parait évidente (précisons toutefois qu’il n’est jamais question dans le film de la préparation ou commission d’actions violentes par les « radicalisés »).

Le calme et la certitude avec lesquels le mot est employé masque le fait qu’il est avant tout une construction politique qui se focalise sur un seul côté d’une relation complexe[4]. La « radicalisation » désigne ici une pratique jugée excessive de l’islam, qui peut mener au terrorisme. Le film épouse là encore une idée répandue, jusqu’au sommet de l’Etat (voir la vidéo ci-dessous), selon laquelle le terrorisme a une essence islamique.

Il est évident que l’un des ressorts principaux de Cherchez la femme soit l’islamophobie. Mais la réalisatrice ne procède pas à un rejet en bloc de l’islam et des musulmans. Elle trie parmi eux ceux qui peuvent être sauvés et à qui on peut encore inculquer le « bon islam ». Un islam érudit, élitiste, ramené à sa seule dimension individuelle, spirituelle, philosophique même, par opposition à un islam des banlieues, grossier, collectif, social, voire même politique.

Ce clivage est si présent que la réalisatrice va jusqu’à montrer une conférence à Sciences-Po de Leili Anvar, traductrice du célèbre livre soufi de Farid ud-Din’ Attar, Le Cantique des Oiseaux. Un islam méditatif, en quête permanente de soi, dont Armand fait la promotion en permanence, alors qu’il n’est pas musulman et qu’il a découvert cette religion sur le tard (preuve s’il en était qu’un étudiant non-musulman de Sciences-Po comprendra toujours mieux cette religion que des « racailles réislamisées de banlieue »).

Derrière le racisme, le mépris de classe

Le Cantique des OiseauxLa vision strictement individualiste de la religion développée de manière appuyée et didactique dans le film (les personnages parlent constamment comme s’ils récitaient leur texte), n’est pas seulement excluante. Elle est surtout conforme à la volonté normative de l’Etat moderne de gouverner des citoyens coupés de leurs pairs, sans attaches, dont l’identité unique est l’appartenance à la nation (à plusieurs reprises, il est dit que la foi relève du privé et qu’aucun usage public ne doit en être fait).

Ce partage entre privé et public revient constamment à travers les références appuyées à la République islamique d’Iran, que les parents d’Armand ont fui après l’arrivée au pouvoir de Khomeiny. Sou Abadi a voulu faire un film sur le voile et l’islam politique (elle le dit dans différentes interviews) et pour cela elle a transposé la situation iranienne à la banlieue française. Toute l’absurdité du film est là.

Plutôt que de situer son propos, d’assumer sa subjectivité, de traiter d’une situation qu’elle connait bien (les Iraniens de la diaspora, l’exil en Europe, l’acculturation, la transmission, etc.), elle a préféré céder à la facilité en recyclant les poncifs islamophobes sur les banlieusards, qu’elle ridiculise du début à la fin. Une énième représentation autoritaire et méprisante dont on se serait bien passé.
Plan CLF

Notes

[1] Ces trois personnages, souligne Sherene H. Razack dans La chasse aux Musulmans, « ont fait leur apparition dans un grand nombre de lois occidentales, en vertu desquelles on expulse aujourd’hui les Musulmans du genre humain, et on leur refuse la citoyenneté consentie aux autres. »
[2] Edward Said, Dans l’ombre de l’Occident, Petite bibliothèque Payot, 2014, p ; 12-13.
[3]  Paul Benkimoun,  Le Yémen en proie à une épidémie de choléra et menacé de famine, lemonde.fr.
[4] Arun Kundnani, L’islamophobie et le mythe de la radicalisation, www.mo.be. Voir également du même auteur, La violence revient à la maison, etatdexception.net.