Il faut reconnaitre à Roschdy Zem le mérite de centrer le propos de ses long-métrages sur la question du racisme et des relations raciales. De Mauvaise foi, le premier film qu’il réalise en 2006, jusqu’à Omar m’a tuer et maintenant Chocolat, ce fils de marocains né à Gennevilliers en 1965 n’hésite pas à aborder des thématiques périlleuses.

Car le soupçon d’exagération, de manque d’objectivité, voire de communautarisme pèse sur tout-e racisé-e qui aborde de manière un peu trop franche la question raciale. Pour ne pas voir notre travail disqualifié, nous anticipons le plus souvent ces critiques, nous nous autocensurons et finissons par diluer notre propos pour le rendre à la fois acceptable pour un public blanc et conforme à l’image que la France se donne d’elle-même. A la fragilité blanche répond le refoulement racisé, et Chocolat n’échappe malheureusement pas à la règle.

Un héros trop discret

Sorti en salles le 3 février 2016, ce 4ème long-métrage de R. Zem revient sur le destin hors du commun de Rafael Padilla, alias « Chocolat » (Omar Sy), fils d’esclaves cubains devenu clown et qui a connu un grand succès à la fin du 19ème siècle à Paris sur la scène du Nouveau Cirque dans le duo ambigu qu’il formait avec George Foottit (James Thiérrée).

Ce biopic efficace, quoiqu’un peu lisse, est une tentative de réhabilitation d’une figure tombée dans l’oubli. L’historien Gérard Noiriel, auteur de deux livres sur « Chocolat » et qui a participé à l’écriture du film, le dit clairement dans les colonnes du journal Libération :

« Cela permettra peut-être à certains de s’identifier alors qu’ils ne s’identifieraient pas à Jeanne d’Arc ou à Napoléon. On est dans une société très diversifiée, mais ce sont toujours les mêmes héros qui sont mis en avant. Il ne suffit pas de rajouter des chapitres dans les manuels d’histoire, il faut aussi créer des héros. »

Le film peine pourtant à restituer le parcours extraordinaire de Padilla, vendu par une vieille cubaine à qui ses parents esclaves fugitifs l’avaient confié, et qui se retrouve garçon de ferme près de Bilbao (Espagne) alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Après avoir fui les brimades des paysans basques, il se retrouve livré à lui-même à 14 ans et vit de petits boulots (chanteur de rue, porteur de bagages, mineur). C’est là qu’il est repéré et emmené en France où il débarque sans parler un mot de la langue du pays.

Dans Chocolat, Padilla ne s’exprime jamais en espagnol et évoque encore moins son parcours. Par son français impeccable teinté d’un accent parisien, le personnage qu’incarne Omar Sy manque cruellement d’épaisseur et de crédibilité. Et malgré une reconstitution historique aboutie du Paris de la Belle Epoque, la performance de celui qui a été révélé au grand écran dans Intouchables nous ramène systématiquement au temps présent. Dommage.

Racisme populaire

Si le film est de bonne facture dans l’ensemble, il reste constamment en surface. Roschdy Zem installe dès les premières minutes son dispositif (le goût de R. Padilla pour les femmes et le jeu, les ambitions de Foottit, leur relation inégale et ambigüe, etc.) et déroule ensuite son récit de manière chronologique et très linéaire. Seuls quelques flashbacks – malheureusement ratés – montrant l’enfance de Rafael Padilla à Cuba, viennent entrecouper ici et là un récit sans grande surprise.

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Rafael Padilla amusant les enfants à l’hôpital Hérold à Paris

L’identité et la singularité de Padilla, son épaisseur et sa complexité sont à ce point gommés qu’il en devient presque un français ordinaire, qui subit en tant que Noir le racisme ordinaire, assimilé dans le film au racisme des gens ordinaires, l’œuvre de personnes de peu de culture et de sensibilité.

Passent à la trappe le racisme très distingué d’un Toulouse-Lautrec, qui dans une caricature parue en 1895 dans la Revue blanche (revue de gauche dirigée alors par Léon Blum), montrait « Chocolat » en singe, ainsi que les propos de Jean Cocteau qui après avoir vu le tandem au Nouveau Cirque a écrit :

« D’un toréador, Foottit avait les paillettes, la souplesse, le charme, la gloire et le prestige. Chocolat, nègre stupide en culotte de soie noire collante et frac rouge, servait de prétexte aux brimades et aux taloches.»

Le danger du communautarisme

Malgré une volonté de traiter avec sincérité de sujets difficiles, le cinéma de Roschdy Zem est souvent un cinéma bavard, appuyé, qui veut absolument dire quelque chose. Et qui pense que la meilleure manière de le dire est de le faire dire par ses personnages, non de l’incarner. Etre Noir se confond alors avec le fait de tenir un discours politique sur les Noirs. Le personnage de Victor, que joue l’acteur Alex Descas, en est la parfaite illustration.

35 RHUMS, PHOTOCALL. 65TH VENICE FILM FESTIVAL« C’est toi l’artiste qui se fait botter le cul par un Blanc ? » lance Victor à Rafael alors qu’ils partagent la même cellule minable. Rafael a été arrêté parce qu’il n’a pas de papiers et parce que sa réussite dérange. Victor est emprisonné pour « propos subversifs ». Et effectivement, il parle comme un militant. « Ta réussite est une insulte pour les Blancs. N’attends jamais rien d’eux, mon frère. » Victor dit à Rafael qu’il est Noir. Rafael lui répond qu’il est artiste. Etre Noir, se dire Noir, apparait dès lors comme une identité exclusive et donc « excluante ».

De manière scolaire, le film donne à voir trois types de personnages : 1) les Blancs racistes, 2) les Blancs qui ne sont pas racistes mais qui sont totalement colorblind et n’évoquent jamais la question, et 3) le personnage de Victor, obsédé lui par la race. Padilla est piégé entre racisme, bienveillance colorblind et communautarisme, manière assez schématique de présenter les choses. Toute conscience raciale mène droit à l’enfermement et au communautarisme :

« C’est pour ça que je suis engagé dans une logique de « désidentification », note Gérard Noiriel dans Libération à propos de ses livres sur « Chocolat ». Cette désidentification permet une émancipation, elle permet de choisir. On ne peut pas échapper à l’identité, mais on peut trouver des identités souples, relatives, distanciées. Une identité distanciée est une identité dont on est capable de se moquer. Cela veut aussi dire pouvoir épouser l’identité de l’autre, pas promouvoir une identité contre une autre. »

Traité à longueur de temps de « nègre », « gorille », « primate », « singe », Padilla ne renvoie jamais les Blancs à leur blancheur, ne parle presque pas d’eux, ni de son expérience de Noir plongé dans un monde blanc. Il se contente de sourire et de faire le pitre. Quand il proteste, c’est toujours en vertu de son humanité intrinsèque, jamais en évoquant la question raciale. Dans le film, Padilla est le témoin muet d’une oppression qu’il ne nomme jamais.

Le piège de l’objectivité

Au final, Chocolat n’est là que pour servir un propos sur la France. Au lieu de nous plonger dans le quotidien d’un ancien esclave plongé dans une France qui connait alors une prodigieuse expansion coloniale (que n’évoque que la scène totalement ratée de l’exposition coloniale), R. Zem est obsédé par le fait de « sauver les Blancs ». Il prend soin d’inclure entre les scènes de brimades, d’autres où l’on se montre bienveillant à l’égard de Padilla. Si un Noir a pu être si célèbre à cette époque, c’est que la société française n’était au fond pas si raciste.

9782757841686Or, s’il est des Blancs à se comporter sainement en face de Noirs, relevait Fanon dans Peau noire, masques blancs, il faut les abandonner à leur normalité. Les actes racistes –quand bien même ils ne seraient le fait que de quelques Blancs – entrainent pour ceux qui les subissent des conséquences désastreuses, qu’il s’agit de mettre à jour et de « liquider ».

Une appréhension du racisme à partir de la perspective dominante, blanche, tâchera toujours de mettre en avant le caractère isolé de celui-ci, tandis que les racisé-e-s (Fanon n’employait pas ce terme) relèveront qu’ils doivent composer toute leur vie avec le racisme et la question raciale, et que c’est cette réalité-là qui réclame la plus grande attention.

Voilà pourquoi Fanon n’a jamais prétendu à l’objectivité et s’est efforcé de « ressentir par le dedans le désespoir de l’homme de couleur en face du Blanc ». De « toucher la misère du Noir », « tactilement et affectivement ». Dans un monde défini comme blanc, l’objectivité aurait justement consisté à se nier en tant que Noir et c’est la raison pour laquelle Fanon affirme qu’elle lui a été de toute façon refusée.

Cette subjectivité pleinement assumée fait tout l’intérêt d’une œuvre comme Peau noire, masques blancs. Elle manque cruellement dans Chocolat. Malgré un projet ambitieux et courageux (ce n’est pas comme s’il sortait un film par semaine sur cette thématique), Roschdy Zem est passé à côté de son sujet. Dommage.

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