« Seul le crime paie, aucun remord pour mes pêchés
Tu m’connais, j’suis assez bestial pour de la monnaie. »
Lunatic, Le crime paie.

On mesure le décalage qu’il y a à citer un morceau vieux de 20 ans, qui plus est de rappeurs de la banlieue ouest parisienne, pour parler du dernier film de Karim Dridi, tourné dans les Quartiers Nord de Marseille. Pourtant, ces paroles caricaturales reflètent bien l’image que reportages et documentaires à sensation donnent à longueur de temps des jeunes de cité impliqués dans le trafic de drogue : des individus égoïstes, capitalistes et violents.

Et malheureusement, ces paroles reflètent tout aussi bien la manière dont le réalisateur de Khamsa a dépeint dans son dernier long métrage ses personnages : égoïstes, capitalistes et violents. La journaliste de RFI Elisabeth Léqueret ne s’y est pas trompée :

« Votre film est d’un réalisme incroyable. Moi j’avais le sentiment de voir pour la première fois à l’écran tout ce que j’avais pu lire… ce que j’avais pu lire sur les cités marseillaises ».

Karim Dridi a voulu faire un film sur le trafic de drogue et les « règlements de comptes » dans les Quartiers Nord. Soit. Le problème c’est qu’il a utilisé toutes les ficelles de l’actualité pour conforter les clichés véhiculés sur la cité phocéenne : Marseille, c’est la violence et le trafic de drogue. Et uniquement ça. Dès la première scène de la bande-annonce, le ton est donné.

Oui, Marseille crève de ses « règlements de comptes ». Marseille crève de l’image qu’elle a. Mais Marseille crève surtout du chômage, de la pauvreté et du clientélisme. Elle crève de l’incompétence et de la corruption inouïes de sa classe politique, féroce quand il s’agit de défendre ses intérêts, mais incapable de formuler le moindre projet cohérent. Elle crève de ses associations socioculturelles bidons arrosées de subventions. Elle crève de sa ségrégation raciale, urbaine et spatiale. Elle crève de son manque d’infrastructures, de bibliothèques, de lieux de savoir et d’apprentissage, de lieux de rencontres et d’échanges. En un mot, Marseille crève de son sous-développement.

Traiter tous ces sujets à la fois en 1h30 est impossible, c’est vrai. Mais il y avait au cinéma quelque chose de mieux à faire sur toutes ces questions. La possibilité de faire autre chose que du BFM TV ou Lundi investigation. La possibilité de faire ce que les médias ne font pas. Ou plutôt, de défaire au cinéma ce que font les médias.

the-wire-affichePeut-être que le format d’une série aurait été plus adapté au sujet. Malgré tous ses défauts (et ils sont nombreux), David Simon avait réussi dans The Wire à montrer de manière implacable l’interdépendance de milieux et d’institutions que l’on a tendance à traiter de manière séparée : trafic de drogue, police, syndicats, école, classe politique, journalistes.

Dridi a voulu faire « un film noir, un western urbain », qui donne en même temps « à réfléchir sur certaines choses ». On est bien en peine de savoir lesquelles tant le propos du film colle au discours dominant sur les Quartiers Nord, leur violence et leur business, à l’instar de Made in France de Nicolas Boukhrief, qui traite lui aussi d’une question (la violence dite « djihadiste ») en l’isolant de toutes les autres.

Tout dans Chouf vient insulariser la question du trafic de drogue (réduit au seul trafic de cannabis). La cité que nous donne à voir Dridi est presque déserte. Pas d’écoles ou de centres aérés, de marchés, de services publics, de commerces (hormis le snack qui sert de couverture et de lieu de rendez-vous). Pas de mamans qui se croisent en bas de l’immeuble et qui tchatchent un peu. Pas de minots qui jouent au foot. Rien qui puisse incarner et nous faire sentir ce que signifie grandir et vivre au quartier. Toute la cité est abandonnée au deal.

Le film a les défauts de Dheepan sans en avoir les qualités. Il partage avec le film primé à Cannes une vision réactionnaire de la banlieue et de ses habitants, mais est loin d’atteindre le cinéma d’incarnation dans lequel excelle Jacques Audiard. D’un point de vue formel, le dernier long-métrage de K. Dridi est raté dans les grandes largeurs : un scénario sans aucune surprise, une intrigue poussive, des acteurs assez mauvais (à l’exception du rôle de « Marteau ») peu servis il est vrai par des dialogues pauvres et répétitifs et une mise en scène laborieuse, des rôles féminins totalement sacrifiés…

la-cite-de-dieu-afficheMême la ville de Marseille est sous-exploitée. Là où La cité de Dieu, auquel on pense immanquablement en voyant l’affiche de Chouf, avait réussi à tirer profit des paysages et quartiers de Rio pour traiter d’un sujet sensiblement identique, Dridi nous enferme dans un huis-clos dans la cité, privilégiant les scènes en tête-à-tête et ne se hasardant que de rares fois en dehors des Quartiers Nord de la ville. Le manque de moyens ne peut pas tout excuser.

On l’aura compris, Karim Dridi a raté une vraie occasion de traiter d’un vrai sujet. L’attente autour d’une question aussi brûlante que celle des « règlements de comptes » est forte. Au final, la déception est à la hauteur de l’attente. Immense.