Chute d’Alep : le jour d’après

Au moment où j’écris ces lignes, les résidents d’Alep-est sont évacués ou déplacés de force après des années de siège par le régime d’Assad, et le bombardement général de la plus grande ville de Syrie par des avions russes et syriens de la partie autrefois contrôlée par les rebelles. Les convois transportant des centaines de blessés sont déposés dans des zones d’Alep-ouest tenues par des rebelles ou dans la province d’Idlib, dominée par Jabhat Fatah al-Sham (anciennement al-Nusra), branche syrienne d’al-Qaïda. L’évacuation survient quelques jours après qu’au moins 82 civils, dont 13 enfants, aient été exécutés froidement par les forces du régime et les milices irakiennes alliées. « De nombreux corps sont étalés dans les rues », a déclaré la Commission des droits de l’homme de l’ONU, dans un de ses récents rapports.

Alors que les gens de l’est d’Alep pleurent la perte de leurs maisons, ou de ce qui leur a été enlevé, ainsi que les vies de leurs proches, les images d’Alep-ouest tenue par le régime montrent des gens célébrant les événements. Cela s’explique peut-être par le fait qu’au cours des dernières années, des bombardements réguliers des rebelles de la partie est de la ville ont tué des centaines de civils dans l’ouest et en ont blessé des milliers d’autres.

Tout en insistant sur le fait que les personnes qui ont perdu la vie ne sont pas de simples chiffres, il faut noter que sur près d’un demi-million de tués, les actions du régime d’Assad sont responsables de la plupart d’entre eux (plus de 90%), suivies par les factions armées d’opposition (1,81%) puis par les forces russes (1,71%). Cela montre l’ampleur des atrocités du régime contre les civils ordinaires, tout en soulignant l’impossibilité d’une réconciliation significative sous le règne d’Assad.

Assad et ses soutiens étrangers, principalement la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais, appellent cela la « libération » d’Alep. Cela marque un développement significatif en faveur d’Assad dans cette guerre brutale de 6 ans, mais la Syrie est encore loin de toute apparence de stabilité.

Les rebelles armés contrôlent toujours des parties du sud, du centre et du nord de la Syrie, y compris des enclaves autour de la capitale Damas. Les Kurdes détiennent un territoire important dans le Nord, et l’Organisation Etat islamique (OEI) occupe encore de vastes étendues de terre dans l’est du pays. En outre, avec les milices irakiennes / iraniennes, le Hezbollah et les Corps des Gardiens de la révolution islamique d’Iran opérant dans tout le pays, rétablir toute crédibilité dans la tyrannie d’Assad est une possibilité éloignée.

La chute de l’enclave d’Alep-est pourrait conduire à deux grands développements à l’avenir, tous deux désastreux pour la résolution de ce conflit inextricable.

Tout d’abord, le régime d’Assad et ses partisans étrangers sont maintenant encouragés à employer leur tactique de siège brutal, de famine et de bombardements pour forcer la reddition dans d’autres régions encore entre les mains de l’opposition ou sous le contrôle de groupes comme Jabhat Fatah al-Sham et l’OEI.

Une ville comme Idlib, qui est principalement contrôlée par Fatah al-Sham et ses alliés, compte près d’un demi-million de résidents. Une situation similaire à celle d’Alep sera sans doute plus catastrophique à Idlib en termes de victimes civiles. De plus, contrairement à Alep, peu d’États viendront à la rescousse d’Idlib compte tenu des affiliations anciennes d’al-Sham avec al-Qaïda. La chute d’Alep sert aussi le discours du régime consistant à confondre l’opposition légitime et le terrorisme.

Le régime va se concentrer sur la prise de contrôle totale du pays et ce à tout prix, tandis que les soutiens étrangers de l’opposition sont trop occupés ailleurs pour présenter un obstacle significatif : la Turquie est bloquée dans sa guerre contre le PKK et sa persécution contre les Kurdes ordinaires, les Etats du Golfe sont occupés à tuer et affamer les Yéménites, et les États-Unis se concentrent sur Mossoul et la transition. Si le passé est une indication, cela signifie finalement la perte de plus de vies innocentes.

Deuxièmement, après la chute, les groupes à dominance étrangère auront une crédibilité accrue et des défections à grande échelle dans des groupes comme al-Sham et l’OEI pourraient avoir lieu dans un avenir proche. Cela permet, une fois de plus, aux éléments pro-régime de justifier l’utilisation d’une force mortelle disproportionnée, sinon absurde, et de tuer d’innombrables innocents dans l’opération.

La révolution populaire en Syrie, qui s’est transformée en une guerre laide, principalement due à la politique de la terre brûlée du régime d’Assad et à l’ingérence étrangère opportuniste, est loin d’être terminée. Il en va de même de l’immense souffrance du peuple syrien qui subit des épreuves quotidiennes sous la forme de la mort, des blessures, de la torture, du viol, de la faim, de l’emprisonnement et de l’expulsion.

La chute d’Alep ne devrait pas rétablir la foi dans un criminel de guerre comme Assad, dont les forces ont commis des crimes contre l’humanité et ont détruit la nation pour créer un vide, permettant à des groupes comme l’OEI d’émerger. En outre, la vulgarité des allégations russes selon lesquelles ils sont en Syrie pour lutter principalement contre l’OEI, est attestée par le fait que tandis qu’Alep-est, où il n’y avait aucune présence de l’OEI, était décimée par les avions russes, l’OEI a repris grâce à une avancée fulgurante la très ancienne ville syrienne de Palmyre.

Il est trop tard pour chercher une stabilité sous le régime Assad. Le processus politique qui mène finalement à une transition de la tyrannie vers une démocratie significative en Syrie doit commencer non pas sur des bases sectaires, ni sur les bases d’une myriade d’intérêts étrangers, mais bien sur les bases du peuple syrien, qui a perdu tant de sang et de larmes au cours de ces six dernières années.

Notes

Source : openDemocracy.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.

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