Demandez aux spectateurs qui sortent d’une projection de Coexister s’ils pensent avoir assisté à un spectacle raciste, sexiste[1], à une ode néolibérale sur les vertus de la concurrence et de la course au buzz, et l’on vous répondra certainement que le film n’a rien de tout cela, et qu’il faut être un peu tordu pour adresser de tels reproches à une comédie inoffensive.

On vous dira aussi qu’il s’agit d’un divertissement antiraciste, qui fait avec humour la promotion de la tolérance et du vivre-ensemble. Film raciste ou antiraciste ? Nous voilà à nouveau au cœur du malentendu entretenu en France autour de ce que sont la race et le racisme. Et quand le rire s’en mêle, la situation se complique encore.

Humour et racisme

Que ce soit à travers le stand-up, les Youtubeurs ou les longs-métrages, la comédie sert aujourd’hui de levier privilégié pour exprimer des stéréotypes raciaux sans encourir l’accusation de racisme. D’autant que c’est le seul style qui permet d’aborder frontalement la question raciale sans paraitre plombant.

C’est parce qu’elle permet de faire des choses qui paraitraient impensables dans un tout autre contexte, que Fabrice Eboué a choisi la comédie pour ses trois premiers films : Case départ (coréalisé avec Thomas N’Gijol et Lionel Steketee), Le crocodile du Botswanga (coréalisé avec Lionel Steketee), et Coexister (qu’il réalise seul).

Mais si l’humour permet de s’affranchir d’un certain nombre de règles et de discours polis sur le racisme, cela ne signifie pas qu’il existe hors de tout contexte. Au même titre que le racisme, l’humour est une construction, qui subit le sort de l’ensemble culturel qui l’informe[2]. L’examen du contexte compte autant – si ce n’est plus – que le contenu d’une comédie[3].

L’humour raciste a ses codes

Quand on multiplie les stéréotypes autour d’un prêtre, d’un rabbin et d’un imam, devinez qui sera la cible privilégiée ? L’imam Moncef (Ramzy Bedia) a presque tous les défauts : il n’est pas imam (mais chanteur de cabaret), il boit, fume, mange du porc et fait très régulièrement appel à des prostituées durant la tournée. Il est aussi homophobe, et complotiste[4].

Comme beaucoup d’humoristes de sa génération, Fabrice Eboué justifie ce type de stéréotypes par la nécessité de se confronter aux vraies choses. Ce qui lui permet de forcer à ce point le trait sur l’imam, c’est qu’il n’épargne aucun personnage, même si la dissymétrie est flagrante.

Ces précautions (ou ces codes), permettent au film d’apparaitre aux yeux du grand public et de la critique comme étant davantage « drôle » qu’ « insultant ». Coexister oscille pourtant en permanence entre des situations trash – certaines sont très drôles – et un discours assez convenu sur le racisme et le vivre-ensemble.
1031878.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

 

« Tensions communautaires »

Une des grosses ficelles du film, c’est de réduire le racisme à des tensions communautaires. Ici, les communautés seraient formées par les pratiquants des trois religions monothéistes. La figure du musulman se confond en permanence avec celle de l’Arabe : tous les musulmans du film sont arabes (les jeunes sont des racailles, les vieux ont l’accent du bled).

Les conflits entre les trois hommes, les stéréotypes qu’ils ont les uns sur les autres (c’est surtout l’imam qui en a), sont là pour illustrer les tensions qui existeraient au sein de la société entre ces trois « communautés ». De ces différences entre ces groupes, de ces tensions intercommunautaires, naitrait le racisme. Dans les faits, c’est pourtant l’inverse qui se produit.

Contrairement à une idée répandue, c’est bien le racisme qui crée la race, et non l’inverse. Le racisme sert à justifier et légitimer le traitement inégal et discriminatoire dont sont victimes différents groupes de personnes[5]. En matière de racisme, l’exemple vient d’en haut[6] et les institutions de l’Etat jouent un rôle crucial. Elles sont pourtant totalement absentes du film.

L’essence du néolibéralisme

En réalité, ce ne sont à aucun moment les communautés qui coexistent dans le film, mais seulement 3 personnages qui s’avèrent être coupés des leurs. Sans communauté de rattachement, avec la disparition de toutes les solidarités anciennes, qui sont autant de forces de résistance, vous ne pouvez coexister que sous la coupe du patronat et de la finance.

C’est l’essence même du néolibéralisme[7] : un programme de destruction des structures collectives – y compris celles de l’Etat – capables de faire obstacle à la logique du marché pur. Voilà pourquoi le film est incapable d’aborder la question même du « racisme institutionnel », étant donné que l’Etat a tout simplement disparu du paysage.

En jouant un agent contraint de faire un succès pour conserver sa place dans la maison de disques, F. Eboué opère une mise en abîme pas très fine de son propre rôle de réalisateur, contraint lui aussi de jouer sur des registres grossiers (un prêtre, un rabbin, un imam) pour attirer le public le plus large qui soit. Le buzz dans le film et celui pour le film se confondent. « Ça c’est de la merde, ça peut cartonner », lance-t-il dans le film. On le croit volontiers.Processed with VSCO with a9 preset

 

Notes

[1] Cette question du sexisme pourrait faire l’objet d’un texte à elle seule tant le traitement réservé aux personnages féminins est insultant dans les longs métrages de Fabrice Eboué, en particulier les deux derniers. Les femmes y sont soit vénales (épouse du dictateur dans Le crocodile du Botswanga, PDG dans Coexister), soit des prostituées. Le seul personnage féminin significatif dans Coexister est Sabrina, une assistante aux « mœurs légères » qui parle sans cesse de sa vie sexuelle débridée, et qui finit par séduire le prêtre.
[2] Frantz Fanon, Racisme et culture, intervention au 1e Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à Paris (1956), in Pour la révolution africaine, Maspero, 1969, p. 34.
[3] Elliott Oring, Engaging Humor. University of Illinois Press, 2003.
[4] C’est la première fois à notre connaissance que la figure du banlieusard complotiste est campée dans une comédie grand public.
[5] Rafik Chekkat, La race, une obsession pas seulement américaine, Etat d’Exception.
[6] Jacques Rancière, Racisme, une passion d’en haut, intervention prononcée le samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93), lors du rassemblement « Les Roms, et qui d’autre? », consultable sur le site de Mediapart.
[7] Pierre Bourdieu, L’essence du néolibéralisme, Le Monde diplomatique, mars 1998.