Coincés entre le devoir et le déclin : à propos de « Wajib » d’Annemarie Jacir
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  • 28 novembre 2018
  • « Wajib: L’invitation au mariage », écrit et réalisé par Annemarie Jacir, Philistine Films (2017)

    Pour son troisième long métrage, la réalisatrice Annemarie Jacir a envoyé un père et son fils dans un voyage où ils se suivent et se fuient à la fois.

    (Bien qu’elle ne soit nullement impliquée dans la production ou l’écriture de Wajib, l’auteure de cette critique a travaillé et travaillera à nouveau en collaboration avec plusieurs des artistes impliqués dans la réalisation de ce film).

    Jacir a écrit le scénario en ayant à l’esprit l’acteur Saleh Bakri – déjà apparu dans ses films – pour jouer le rôle du fils, Shadi. Le candidat le plus évident pour jouer le père de Shadi était aussi le plus risqué : le père de Saleh, l’acteur et réalisateur Mohammad Bakri.

    Jacir a hésité car elle ne savait pas s’ils seraient « capables de se pousser et de s’ouvrir mutuellement » et a craint que ce ne soit trop pour qu’ils puissent être vulnérables et sensibles face à la caméra. Ses doutes ne se fondaient pas sur les capacités de Mohammad, sur lesquelles elle n’avait aucun doute, mais sur le fait de mettre père et fils pour la première fois ensemble à l’écran.

    Alors Mohammad est venu à elle dans un rêve et elle a su que c’était lui. « Chaque fois que je rêve d’un acteur, je l’engage », a-t-elle déclaré. Quand il a été contacté, Mohammad a saisi l’opportunité, affirmant qu’il avait toujours voulu travailler avec son fils.

    Ce n’était pas une mauvaise décision. Wajib a représenté la Palestine à la cérémonie des Oscars en 2018 et le film ainsi que ses acteurs ont remporté de nombreuses récompenses dans des festivals internationaux.

    Ni désuet, ni pittoresque

    Wajib est un terme arabe traduit vaguement par « devoir social ». En Palestine, il peut faire référence à la tradition des hommes de la famille délivrant personnellement des invitations de mariage; vu qu’il est inacceptable de les envoyer par la poste ou de les faire livrer par quelqu’un d’autre.

    Jacir a eu l’idée de ce thème après que sa belle-sœur se soit fiancée et qu’il incombait à son mari et à son père de remettre les invitations en main. La réalisatrice a accompagné le père et le fils durant cinq jours à travers Nazareth et ses villages environnants. En tant qu’observatrice silencieuse, l’expérience fut selon Jacir « parfois amusante et parfois pénible ».

    Nazareth, où se déroule Wajib, est la plus grande ville palestinienne en Israël avec une population à majorité musulmane et chrétienne. Une colonie juive voisine, construite dans les années 1950, empiète sur la ville.

    Dans un style similaire à celui d’Eclair de lune (1987), qui décrit la vie des Italo-Etatsuniens de New York dans les années 1980, Wajib est le portrait d’une ville et de ses habitant.es à l’heure actuelle. Les personnages principaux s’engouffrent dans les maisons et les commerces en même temps qu’ils témoignent de la vie populaire d’une ville qui croule sous le poids d’un nouvel État hostile construit sur elle.

    Noël approche et les grottes de Noël en plastique et les peluches du Père Noël ornent les intérieurs des appartements modestes visités par le duo. Une hôtesse, qui a remporté un prix pour ses décorations, sert des liqueurs fluorescentes dans des verres en cristal taillé tandis que ses perroquets se pavanent sur les épaules de Shadi et s’en prennent à ses doigts.

    Il n’y a aucune intention dans Wajib de faire paraître cette ville biblique comme ancienne, désuète ou pittoresque. La caméra s’attarde sur le kitsch et le trash, souvent vus avec condescendance à travers les yeux de Shadi, un architecte revenu de Rome pour aider son père à préparer le mariage.

    « Ce magnifique bâtiment enlaidi par une bâche en plastique », se plaint Shadi en faisant référence aux bandes de bâche bleue recouvrant les balcons. « Pourquoi les gens font ça? »

    « C’est pratique », répond son père.

    « Ça ne ressemble à rien », répond Shadi.

    Le film tourne autour d’échanges similaires, Shadi observant la société qu’il a quittée à travers le point de vue excessif du rapatrié et Abu Shadi expliquant patiemment à son fils la manière dont les choses se passent, même s’il ferme les yeux sur de gros inconvénients.

    D’une simplicité trompeuse

    Seuls deux Israéliens juifs apparaissent dans le film : des soldats mangeant du hoummous dans un restaurant palestinien. Abu Shadi est plus disposé à les accepter que son fils, qui les considère avec une hostilité totale.

    Les particularités de l’oppression nazaréenne imprègnent cependant le film. Le malaise est dépeint, par exemple, lorsqu’un jeune homme en surpoids évite les invités, passant devant la caméra pour aller ne rien faire dans sa chambre du haut, ce qui donne une idée de la vie indigente et déprimée des jeunes. Ce malaise apparaît également au détour de conversations et d’émissions radio.

    C’est un monde de querelles, de petites violences, d’interdictions, de permissions, de municipalités négligentes et de déchets en décomposition. À bien des égards, ce film, avec son atmosphère de délabrement, traite des mœurs et coutumes qui persistent, en dépit des divisions sociales, historiques et politiques.

    Il est courant que le cinéma arabe dépeigne des coutumes et traditions répressives, en particulier en ce qui concerne les femmes. Ce n’est pas tout à fait évité dans Wajib ; cela se voit dans les conséquences dévastatrices d’une histoire d’amour ratée, mais l’accent est davantage mis ici sur la manière dont les traditions peuvent souder la société.

    Contrairement aux hommes de Lamma Shoftak (2012), qui portent des keffiehs ou des Kalachnikovs, Shadi et son père versent une crème épaisse sur leur cappuccino, servi dans des gobelets jetables. Mais alors que Shadi peste contre les injustices politiques, c’est son père qui commet des actes de résistance discrète.

    Abu Shadi essaie d’empêcher l’aggravation de certaines situations, de permettre aux Palestinien.nes et à leurs enfants de rester à Nazareth en réglant les différends, en préservant la paix, la compréhension et le pardon, même si sa propension à pardonner et à s’accommoder est parfois rejetée par les autres.

    Abu Shadi dit à un hôte de cesser de crier et de jurer sur ses voisins lorsque des ordures sont jetées par une fenêtre dans sa cour. Essayant de calmer les choses, Abu Shadi déclare que le problème est que les gens sont sous-éduqués.

    L’hôte tourne en ridicule Abu Shadi : « Quoi, tu as besoin d’un diplôme universitaire pour savoir que tu ne devrais pas jeter tes ordures sur ton voisin ? », soulignant peut-être où le monde de la gentillesse s’arrête et où la nécessité d’une municipalité pleinement opérationnelle commence.

    L’apparente simplicité de ce film – deux hommes, une voiture, une journée – est trompeuse. C’est un film large et profond qui réussit à garder un lien émotionnel étroit. Wajib à la fois émeut et amuse avec des performances inoubliables de Mohammad et Saleh Bakri.

    Notes

    Source : The Electronic Intifada.
    Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.

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