Comprendre ce qu’a été la colonisation française en Indochine

« Avant 1914, ils n’étaient que de sales nègres et de sales annamites, bons tout au plus à tirer le pousse-pousse et à recevoir des coups de cadouille de nos administrateurs. La joeuse et franche déclarée, les voilà devenus « chers enfants » et « braves amis » de nos paternels et tendres administrateurs. »
Ho Chi Mnh, Le procès de la colonisation française.

Le 7 mai 1954, date de l’assaut final de la bataille de Dien Bien Phu, marque la fin de la guerre de décolonisation entre la France et l’ancienne Indochine, et l’indépendance du Vietnam. Si beaucoup de choses ont été dites et écrites au sujet de la bataille en elle-même, la réalité de ce que fut la colonisation française en Indochine reste largement méconnue.En effet, l’essentiel des productions littéraires et documentaires françaises, et même cinématographiques, relatives à ce conflit, ne rend pas compte de façon globale et intelligible de ce que fut la colonisation française dans l’ex-Indochine, ni de ce que furent les enjeux et la signification de cette guerre de décolonisation pour le Tiers Monde anciennement colonisé et pour les minorités non-blanches dans le monde occidental[1]. C’est une réalité que reconnaissent d’ailleurs les historiens français eux-mêmes[2].

De plus, si des organisations comme le Parti des Indigènes de la République en revendiquent l’héritage symbolique, peu d’espaces permettent d’esquisser une compréhension propre et vulgarisée de cette histoire, pour un public asiatique, noir et arabe en France. Il m’a semblé important de m’y essayer dans le court article qui suit.

a029_indoFondée sur le credo de la « mission civilisatrice », la colonisation française en Indochine (de même d’ailleurs que l’ensemble des colonisations européennes), s’est caractérisée par des invasions militaires, une domination politique et culturelle, l’exploitation économique massive, et un état de droit marqué par le racisme, l’apartheid et la violence généralisés. Ces éléments sont aujourd’hui largement établis, tant politiquement par les nations anciennement colonisées, que « scientifiquement » par la majeure partie des recherches universitaires à l’échelle mondiale[3].

Les invasions militaires de l’ex-Indochine

L’Union Indochinoise française regroupait ce qui constitue actuellement les territoires nationaux de 4 Etats : le Vietnam, le Laos, le Cambodge et une partie du nord-est de la Chine, à savoir le Guang-Zou-Whan. Avant la colonisation française, il s’agissait d’une mosaïque de systèmes monarchiques et impériaux relativement complexes, prospères et exerçant des « suzerainetés » souples sur de vastes zones agricoles et rurales.Lancé en 1858, le processus d’invasion militaire française fut long et s’acheva officiellement en 1885. Il se prolongera en réalité jusqu’au début du XXème siècle, via les opérations militaires officieuses de « pacification » qui visaient à éliminer les derniers et nombreux îlots de résistances rurales et populaires.L’appellation d’ « Indochine » traduisait la vision occidentale de l’Asie du Sud-Est. Celle-ci est perçue comme un espace prétendument « barbare », vierge de toute civilisation, avec comme seul attrait de servir de route commerciale intermédiaire entre l’Inde, alors sous domination britannique, et la Chine placée sous le joug d’une alliance entre les puissances coloniales européennes.

IndochineCarte

Lithographie coloniale

L’exploitation économique massive

L’économie indochinoise visait, pour l’essentiel, à la satisfaction des besoins de consommation des populations françaises hexagonales, voire plus largement ouest-européennes et nord-américaines.

Les choix de production se faisaient exclusivement en fonction de ces besoins. Etaient notamment privilégiés : la riziculture, les cultures tropicales « innovantes » censées témoigner des « apports » de la civilisation française et sources de plus-values commerciales dans les échanges avec la métropole et intra-européens (telle que, pour exemple, la culture de l’hévéa[4]), le caoutchouc, l’opium…

L’opium, produit narcotique, fut un des éléments spécifiques et essentiels des colonisations européennes en Asie. Au cours du 19ème siècle, les britanniques transformèrent le pavot cultivé en Inde, pour aboutir à une production industrielle massive de l’opium. Ils obligèrent la Chine à accepter des traités commerciaux visant à sa distribution sur son territoire (ce processus est connu sous l’appellation de « guerres de l’opium »). La France en développera également la production et la distribution en Indochine, et mettra en place un monopole officiel en la matière, lequel lui permettra de financer massivement ses interventions militaires coloniales[5].

Les systèmes bancaires et monétaires, ainsi que la propriété des industries et zones d’activités, relevaient exclusivement des monopôles français, pour une part étatique, et pour l’autre part privée aux mains de « grandes » familles de colons.

Dans ce cadre, les populations anciennement indochinoises, en majorité rurales, se virent juridiquement dépossédées de la propriété de leurs terres, assignées à résidence pour travailler à la culture de celles-ci au profit des monopoles français, et astreintes à de lourdes taxations fiscales perçues sur les surplus résultant de leur production autonome mineure et destinée en principe à leur auto-subsistance.

Un système de « corvée » obligatoire, juridiquement équivalent à l’esclavage, permettait en outre leur réquisition gratuite et sans limite de temps pour la construction des grandes infrastructures (routes, ponts,…), destinées à permettre la circulation des produits et marchandises coloniaux.

Pauvreté et sous-alimentation chroniques constituaient ainsi l’ordinaire de la majeure partie des populations anciennement indochinoises.

Une partie mineure de celles-ci se vit néanmoins associée, en tant qu’intermédiaire et de façon limitée, aux bénéfices économiques. Ces « intermédiaires » étaient pour l’essentiel des populations urbaines, choisies parmi les populations chinoises, c’est-à-dire selon la logique coloniale, en fonction de critères ethniques de façon à créer et entretenir des tensions et divisions raciales au sein des populations.

Enfin, cette époque marque également les prémisses des immigrations asiatiques en France, qu’elles soient forcées[6] ou motivées par une volonté de sortir de la pauvreté[7].

La domination politique et culturelle

Techniquement, le pouvoir politique relevait des gouverneurs coloniaux. Certaines structures monarchiques furent néanmoins maintenues, notamment au Cambodge et au Laos, pour servir de relais au pouvoir colonial.Dans le même esprit, la création en très faible proportion d’établissements scolaires primaires et secondaires, pour l’essentiel concentrées dans quatre centres urbains (correspondant aux capitales actuelles des Etats devenus indépendants, à savoir Hanoï, Saïgon, Phnom Penh, et Vientiane), visait à la formation des cadres intermédiaires de l’administration coloniale, ou à minima à la formation d’une future main d’œuvre ouvrière.L’Indochine, dans sa totalité, comprenait au niveau de l’enseignement secondaire, moins de 10 lycées et collèges, et aucune université. Ce système scolaire n’avait ainsi accueilli qu’une infime proportion des populations indochinoises.

Le « savoir » enseigné était délivré en langue française, et visait exclusivement, dans sa dimension idéologique, à célébrer l’œuvre de la « mission civilisatrice » française.

Les systèmes scolaires propres aux peuples anciennement indochinois, en place au début de la colonisation et potentiellement concurrents, furent pour leur part systématiquement détruits ou fortement contrôlés et vidés de leur contenu pour prévenir tout risque de rupture idéologique. Il s’agit ici, pour l’essentiel, des structures religieuses bouddhistes, et des anciennes structures monarchiques formant leurs cadres administratifs selon des normes chinoises confucéennes.

Un alphabet latin fut ainsi imposé pour l’écriture des langues indochinoises. Le pouvoir colonial français imposera en 1918 le « Quoc Ngu », transcription latine de la langue vietnamienne introduite par les portugais au 16ème siècle, à la fois pour se doter d’interprètes locaux et afin d’éradiquer culturellement les mouvements indépendantistes utilisant jusqu’alors le « Chu Han », alphabet issu du chinois classique.

Tandis que la majeure partie des populations était maintenue dans l’analphabétisme, une infime partie d’entre elles était formée dans le mépris de soi.Enfin, toute opposition politique directe au système colonial était évidemment réprimée, au travers d’opérations militaires de « pacification », tortures, assassinats et emprisonnements politiques[8].

Racisme, apartheid et violences généralisés

Les populations anciennement indochinoises avaient le statut juridique d’ « indigènes ». Le droit colonial en vigueur reposait sur l’inégalité juridique entre colon européen, citoyen, et « indigène[9]- », sujet de l’Empire.Pour l’essentiel, ce statut confinait concrètement les populations indochinoises dans une situation d’apartheid spatial. Les mouvements de population, que ce soit sur le territoire indochinois ou entre l’Indochine et la France, étaient strictement encadrés.L’apartheid était aussi juridique et consacrait littéralement l’insécurité personnelle des populations indochinoises dans leurs relations avec les colons. Les innombrables cas de massacres collectifs, meurtres, viols, tortures, et de vols, ou autres crimes et délits commis par des colons, ou des gouverneurs, gendarmes, ou tout autre agent du pouvoir colonial sur la personne des indochinois, ne purent quasiment jamais donner lieu en pratique à la moindre poursuite. Le témoignage des « indigènes » étant dénué de toute valeur juridique.

Pour le reste, s’agissant des relations entre « indigènes », le système juridique colonial réactivait et renvoyait aux normes indochinoises les plus liberticides et arbitraires, conçues par ses agents de relais.

La vision française dominante voyait évidemment dans les populations indochinoises des êtres évidemment inférieurs, à la fois industrieux (l’image animalière de « fourmis » était récurrente), sournois (du fait de leur prétendu caractère impassible), et androgynes (les hommes anciennement indochinois se voyaient déniés toute virilité et assimilés à des « boys » féminisés, potentiellement soumis aux viols des colons, lesquels se niaient toute homosexualité).

Indochine Affiches colonialesLes appellations racistes les plus récurrentes, dans le vocabulaire colonial, à l’endroit des « indigènes » étaient celles de jaunes, « nha que » (littéralement paysan), et plus particulièrement s’agissant des femmes de « con-dhi » (putain) ou de « bouzou » (guenon).Plus généralement, la majeure partie des colons européens se targuaient individuellement d’une prétendue « expertise » (en réalité raciste et paternaliste dans son essence même) dans la compréhension de la psychologie et des aspirations de la totalité des populations anciennement indochinoises.Un racisme plus subtil et à prétention « philosophique » avait cependant court au sein de l’intelligentsia française de l’Hexagone[10], et dans l’inconscient de l’opinion publique hexagonale française.

Conclusion

Il apparaît aujourd’hui établi que le bilan de la colonisation française a constitué une régression manifeste pour l’épanouissement et le développement de la majorité des populations anciennement indochinoises, comparé à leur situation objective, en termes de niveau de vie, de protection juridique, d’épanouissement spirituel et artistique au moment des invasions coloniales françaises. Surtout, l’empire colonial français n’offrait, dans sa conception même, aucune perspective d’avenir pour ces populations.Une égalité politique stricte et la mise en place d’une union parlementaire politique réellement démocratique entre la France et son Empire colonial, auraient nécessairement aboutis à placer politiquement en minorité les populations françaises européennes, compte tenu de leur faible proportion. Cela aurait ainsi bouleversé radicalement et de manière révolutionnaire la structure des échanges économiques internationaux au sein de l’empire.Dans un tel cadre, les populations anciennement colonisées auraient en effet constitué l’opinion et le peuple politiques majoritaires[11]. Une réalité nouvelle, qui aurait marqué la fin de l’hégémonie française européenne, et que les gouvernements politiques et l’opinion publique françaises s’avéraient incapables d’appréhender, voire d’imaginer[12].

indigène x, le 09 mai 2014.

Notes

[1] Une majorité d’ouvrages rend compte de ce conflit du point de vue français officiel, c’est-à-dire colonial. Il insiste pour l’essentiel sur le « sacrifice » de l’armée française en vue de sauver l’une des colonies majeures de l’empire, en dépit de la « traîtrise » supposée du gouvernement socialiste de l’époque, perçu comme un prétendu « allié » des partis indépendantistes de l’ex-Indochine, et de l’indifférence de l’opinion publique hexagonale. Voir par exemple, L’humiliation de la guerre d’Indochine, de Lucien Bodard ; Commandos de choc en Indochine : les héros oubliés, d’Erwan Beyot et Marcel Bigeard ; ou encore, L’histoire héroïque de la légion en Indochine, de Pierre Dufour. D’autres ouvrages sont moins caricaturaux et se veulent plus mesurés. Mais ils éludent les perspectives nécessairement centrales de ce conflit, à savoir celles anciennement indochinoises et colonisées (voir notamment les deux ouvrages Les guerres d’Indochine, de Philippe Franchini et Pierre Jurnoud qui en font une analyse au mieux eurocentrée, limitée à une lecture de ses incidences sur les relations diplomatiques franco-vietnamiennes et à sa place dans le cadre de la guerre froide américano-soviétique). Si des ouvrages historiques français présentent cependant une certaine pertinence, ceux-ci demeurent pour l’essentiel techniques et ponctuels (portant sur des points limités et précis de la colonisation) et seront, dans la mesure du possible, cités en référence dans l’article.

Quant aux productions cinématographiques sur le sujet, l’œuvre la plus médiatisée en France reste le film « Indochine », sorti en 1992 et récompensé par 5 Césars. Son scénario, largement improbable, mêle la nostalgie coloniale au ressort classique du « héros masculin blanc », via la trahison d’un officier français ralliant par amour le mouvement indépendantiste mené par sa fille adoptive.
Enfin, les documentaires les plus fréquemment diffusés sur les chaînes publiques (France 3 et France 5), portent sur l’ « héroïsme » et le « martyr » des soldats français (voir « Nos soldats perdus en Indochine » et « Cao Bang, les soldats sacrifiés d’Indochine »).
[2] Benjamin Stora, Imaginaires de guerre, Algérie-Vietnam en France et aux Etats-Uni, éditions La Découverte.
[3] Pour les ouvrages politiques majeurs portant sur la dénonciation des colonisations française et européenne en Indochine et plus largement en Asie, voir Le procès de la colonisation française, d’Ho-Chi-Min, sorti en 1925 et récemment republié aux éditions Le Temps des cerises, et L’Asie sous la domination occidentale du 15ème siècle à nos jours, de l’indien K.M. Panikkar, publié dans les années 50 et aujourd’hui difficilement disponible. Pour de bonnes approches universitaires d’ensemble, voir Indochine : la colonisation ambigüe-1858-1954, de Pierre Brocheux et Daniel Hemery, aux éditions La Découverte, et surtout A new History of Southeast Asia, de Rickleffs, Lockhart, Albert Lau, Portia Reyes et Maitrii Aung-Thwin, aux éditions Palgrave (réalisé par un collectif de chercheurs issus exclusivement d’universités d’Asie du sud-est – ce type de perspective reste malheureusement indisponible en langue française).
[4] Pour un exemple d’exposé colonial de ces « innovations » à la limite de la caricature, voir Histoire de l’Indochine : la Perle de l’Empire 1624-1954, de Philippe Hedy. On retrouve ici un des ressorts classiques des discours des colons européens dans chacune des anciennes colonies, que ce soit au Maroc, à Madagascar, en Algérie, etc. visant à exalter l’importance de leurs prétendues prouesses industrielles à l’échelle de l’empire colonial français.
[5] Voir Quand l’opium finançait la colonisation française en Indochine, de Chantal Descours-Gattin, aux éditions L’Harmattan – Recherches Asiatiques ; et Monopole et prohibition de l’opium en Indochine, de Philippe Le Failler, du même éditeur.
[6] Il s’agit ici des travailleurs indochinois transplantés de force en France hexagonale lors de la Seconde Guerre mondiale, pour servir de main-d’œuvre ouvrière dans les usines d’armement, et qui introduisirent gratuitement la riziculture en Camargue, laquelle riziculture constitue encore actuellement une source de production industrielle importante de cette région. Voir le documentaire « Cong Binh : travailleurs indochinois », ou encore l’ouvrageImmigrés de force : les travailleurs indochinois en France (1939-1952), de Pierre Daum, aux éditions Actes Sud.
[7] A l’image de nos propres ascendants, certaines populations anciennement indochinoises choisirent de « s’exiler » temporairement en France pour tenter de se constituer un certain capital économique destiné à l’entretien de leurs familles. Voir Domestiques Indochinois, de Solène Granier, aux éditions Vendémiaire.
[8] Voir notamment les procès largement médiatisés d’Hanoï de juin 1933 (acquittement de légionnaires français ayant procédé à des massacres collectifs dans plusieurs villages indochinois) et de Saïgon en mai 1933 (condamnation à mort de militants indochinois indépendantistes du fait de leurs activités politiques).
[9] La dimension raciale et inégalitaire de ce système juridique était évidente, comme le montre l’ouvrage d’Emmanuelle Saada, Les Enfants de la colonie : les métis de l’Empire Français, entre sujétion et citoyenneté, aux éditions La Découverte.  
[10] Un exemple en est donné par l’un des « classiques » de la littérature française, le roman La voie royale, d’André Malraux, sorti en 1930. Il retrace, d’après une expérience de vie authentique de l’auteur en 1923, le parcours narcissique d’un « surhomme » libre penseur et anticonformiste, amoureux des anciennes civilisations asiatiques, et qui relate sa grande aventure existentialiste, soit plus concrètement, le pillage de vestiges archéologiques cambodgiens. Les populations indochinoises y sont totalement invisibles, ou au mieux sont dépeintes à certains passages comme traîtres, sournoises et sanguinaires.
[11] Voir l’ouvrage déjà cité A new History of Southeast Asia. Cette analyse fut également partagée par la quasi-totalité des intellectuels issus des anciennes colonies. Pour un exemple au titre évocateur, voir Guerre et révolution : la nuit coloniale, de Ferhat Abbas, publié en 1962 et qui porte sur la colonisation française en Algérie.
[12] Les ouvrages français anticolonialistes, relatifs à l’Indochine à la veille de la guerre d’Indépendance, visaient simplement à condamner les « excès » du système colonial et à plaider pour des « réformes », mais non à en remettre en cause les fondements mêmes. Etant précisé que ces productions restèrent au demeurant largement minoritaires. Voir Indochine SOS, d’André Viollis, publié en 1935.