En octobre, quelques jours après les frappes aériennes états-uniennes sur un hôpital de Médecins sans frontières (MSF) à Koundouz, le général John Campbell a été auditionné lors d’une séance du Sénat sur l’effort de guerre états-unien en Afghanistan. Les activistes qualifièrent le tir de crime de guerre, mais cet air de controverse ne semblait pas influencer les perceptions sécuritaires des décideurs politiques. À un moment, le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham, a poussé Campbell à développer sur la nécessité d’une présence états-unienne en Afghanistan :

Graham : Il n’y a pas de substitut aux forces antiterroristes états-uniennes qui permettrait de protéger la patrie. Cela a-t-il du sens ?

Campbell : Monsieur, je crois que nos forces antiterroristes sont les meilleures au monde.

Plus tard au cours de cette séance, Graham poursuivit : « J’essaie d’argumenter du mieux que je peux sur le fait que nous serions idiots de ne pas avoir une force antiterroriste en Afghanistan, une présence US d’une force antiterroriste pour nous assurer que nous n’aurons pas un autre 11 septembre. »

Quelques semaines plus tard, d’autres détails sordides sur la frappe ont été révélés : les Etats-Unis ont tiré sur le personnel de MSF alors que celui-ci fuyait pour raisons de sécurité ; l’équipage de l’hélicoptère de combat US a ouvert le feu sur un grand bâtiment, prenant l’hôpital pour un site taliban. Le lendemain a connu le même scénario qu’à la suite d’autres frappes aériennes US : excuses et remords envers les civils qui ont été tués, promesses de comprendre ce qui a mal tourné, et une réaffirmation de la mission US en Afghanistan et au Pakistan et plus largement sur la guerre contre le terrorisme. Lors de la séance, le sénateur Jeff Sessions, de l’Alabama, a exprimé la pensée que mettent souvent en avant les Etats-Unis lors d’événements similaires : « Il s’agit d’une bonne guerre ».

Rien qu’en Afghanistan et au Pakistan, la bonne guerre au moyen de frappes aériennes a tué environ deux mille civils. Les frappes aériennes en Syrie, destinées à frapper l’Etat Islamique (EI), ont tué deux cent cinquante civils. Et pourtant, plus de 10 ans de morts de civils n’ont soulevé que peu de protestations aux Etats-Unis ; au lieu de cela, la tactique a été poursuivie avec une complaisance et un racisme plus grand auprès du public. Dans un effort pour combattre la « bonne guerre », les politiciens ont confondu les terroristes et la plupart des musulman-e-s et fait des déclarations allant de l’absence totale de pitié (pas de réfugié-e-s admis-es dans notre pays) à celles qui donnent le frisson (évoquant les camps d’internement japonais comme une solution) jusqu’au surréalisme (interdire aux musulman-e-s d’entrer aux États-Unis).

Tandis que Washington définit ces politiques éthiquement et juridiquement obscures, les films et programmes télévisés hollywoodiens aident à les justifier auprès du public. Nul doute qu’aucun programme n’a fait autant pour formuler la guerre américaine contre le terrorisme et le cliché qui veut que musulman égal terroriste, que Homeland. C’est l’une des séries les plus regardées sur Showtime, qui diffusera l’épisode final de la saison 5 ce dimanche, et a remporté six Emmy Awards et été nominé pour treize autres. Le Times publie des récapitulatifs hebdomadaires des épisodes. Le président Obama l’a une fois mentionnée parmi ses émissions préférées. Mais la série a également été appelée le programme le plus bigot à la télévision. Compte tenu de sa popularité et de son succès, Homeland apparait également comme l’un des programmes les plus pernicieux.

La série insiste sur une image des pays musulmans comme étant homogènes – bruyants, surpeuplés, et agressifs – et des musulman-e-s comme extrêmement sadiques, barbares et moralement en faillite. La dernière saison balaie de manière infâmante la diversité linguistique, géographique, et culturelle du Pakistan – un pays de cent quatre-vingt-deux millions de personnes – qui a eu une profonde influence sur l’histoire et l’évolution du pays. Dans une scène, l’otage Saul Berenson (Mandy Patinkin), ancien directeur de la CIA, passe du temps dans la maison d’un terroriste appelé Haissam Haqqani, où il devient « familier » avec l’ennemi. Quand il arrive le premier, le fils de Haqqani, vêtu d’une coiffe religieuse, jette une chaussure à Berenson. Haqqani le réprimande, présentant Berenson comme leur hôte et forçant le petit à présenter des excuses. La série se moque ensuite de cette hospitalité dans une scène de sexe entre Haqqani et son épouse. L’étreinte est bruyante et passionnée, et Berenson est forcé de s’asseoir inconfortablement dans le coin de la même pièce, menotté à un tuyau. La scène suggère que les terroristes, et même leurs familles, sont sauvages et hypocrites – les moments dans lesquels ils affichent leur humanité relèvent simplement de la comédie. Maintenant que Berenson en est témoin, cela est confirmé. Les producteurs « prennent les stéréotypes raciaux binaires et les légitiment » m’a dit Jack Shaheen, un chercheur de longue date sur la représentation des Arabes et musulman-e-s à Hollywood.

La simplification du terroriste comme un étranger dans Homeland dénature non seulement la réalité (des chercheurs ont constaté que la plus grande menace terroriste aux États-Unis provient des groupes nationaux d’extrême-droite) mais renforce aussi l’industrie florissante de la lutte contre le terrorisme bâtie après le 11 septembre. Une enquête menée en 2010 par le Washington Post a constaté que les États-Unis ont affecté plus de 1 200 organisations gouvernementales et 1 900 entreprises privées à la lutte antiterroriste. Les programmes sont tellement secrets que leurs dépenses et leur efficacité sont difficiles à déterminer. Et pourtant, une série comme Homeland laisse constamment entendre aux téléspectateurs que ces organismes sont nécessaires.

Une des raisons pour lesquelles Homeland marche, c’est que la série est intelligente, faisant écho à l’actualité et reconnaissant la propre culpabilité des Etats-Unis dans des crimes horribles contre des civils. Dans la dernière saison, on voit l’agent de la CIA Carrie Mathison (Claire Danes) ordonner une frappe aérienne qui finit par tuer plus de quarante participant-e-s d’une fête de mariage dans la région montagneuse entre l’Afghanistan et le Pakistan. Dans la saison actuelle, Carrie travaille en Allemagne pour une organisation privée et part visiter un camp de réfugiés syriens au Liban. La CIA, quant à elle, essaie de trouver le meilleur moyen de lutter contre l’EI et de faire face à un hacker qui a publié des dossiers de la CIA. « Homeland est unique en ce que la série est subtile. Elle donne l’impression d’être équilibrée, et les gens intelligents l’apprécient », déclare Shaheen. « Mais, si l’on demande : « Qui sont les méchants ? Qui nous menace ? », la réponse reste la même ».

S’il y a de la nuance dans Homeland, elle est réservée à la narration américaine. Dans un épisode de la saison la plus récente, Carrie se bat avec sa culpabilité pour les cent soixante-sept tué-e-s dont elle est responsable (le fait qu’elle ait tenu un décompte précis est un clin d’œil à son humanité). Sa culpabilité verse dans la paranoïa, et elle est convaincue que ces gens qui ont été tués vont la hanter et vouloir sa mort. Son complexe de culpabilité reflète une réalité communément admise : il y a toujours quelqu’un qui veut faire du mal à l’Amérique.

Dans un moment qui préfigurait la lutte de Carrie dans la dernière saison, la quatrième saison a pris fin avec un spécialiste américain des opérations secrètes, Dar Adal, lui disant « Les décisions que nous prenons ne sont pas toutes frappées du sceau de la clarté morale ». En dépit de leurs scrupules, chaque personnage (Carrie, Quinn, Saul) continue de retourner à son obligation de protéger la patrie. La dernière saison se termine avec un personnage de Saul à l’air grave – lui qui avait déjà hésité entre ses responsabilités au travail et sa femme, et qui a eu une expérience douloureuse comme otage du réseau Haqqani – le voilà qui déclare « Je veux y retourner. Je veux le faire de la bonne façon » (souligné par moi). Cette saison, il est de retour à la CIA, déterminé, agressif, et en colère. Il n’a aucun scrupule vis-à-vis des exécutions extrajudiciaires secrètes. Il n’y a peut être pas de clarté morale dans cette vision de la guerre, mais il y a une justice morale.

Certes, à un certain niveau, Homeland est un divertissement, une simple émission de télévision. Mais il est décourageant de constater comment, avec la justice toute personnelle de Saul, Homeland concorde de nouveau avec les politiques nébuleuses des Etats-Unis de lutte contre le terrorisme. L’administration Obama refuse de divulguer combien de civils son programme de frappes de drones a tué au Pakistan, en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Au lieu de cela, le gouvernement a jugé que tout jeune homme « en âge de combattre » dans une « zone de combat » est un militant. À la télévision et dans la vie réelle, les États-Unis sont déchargés de la responsabilité de tuer des civils.

Dans la vision du monde de Homeland, les personnages américains combattent des personnes qui veulent toujours tuer des innocents. Les musulmans sont agressifs et prédestinés à la mort, soit entre les mains de leurs propres coreligionnaires ou entre celles des aux États-Unis. Lors de la dernière saison, les deux seuls personnages musulmans sympathiques ont été tués par d’autres musulmans, ce qui suggère un subtil commentaire déprimant : les Etats-Unis ne tuent que les mauvais musulmans. Mais Homeland va encore plus loin, suggérant un fatalisme sous-jacent dans la guerre contre le terrorisme : les musulman-e-s seront toujours une menace pour l’Amérique parce que l’islam lui-même est une menace.

Dans une des scènes les plus largement partagées de cette saison, Peter Quinn, un agent des opérations secrètes, fait un briefing à la CIA sur la situation en Syrie. Frustré, il dit de l’EI :

Ils se réunissent en ce moment à Raqqa par dizaines de milliers, se cachant au sein de la population civile, nettoyant leurs armes, et ils savent exactement pourquoi ils sont là […]. Ils appellent cela la fin des temps. Que pensez-vous des décapitations ? Des crucifixions […] du retour de l’esclavage ? Pensez-vous qu’ils font cette merde comme ça ? Tout est dans le livre. Leur putain de livre. Le seul livre qu’ils aient jamais lu, ils le lisent tout le temps. Ils n’arrêtent jamais. Ils sont là pour une raison et une raison seulement : mourir pour le califat et conduire à un monde sans infidèles. Voilà leur stratégie, et cela a été ainsi depuis le VIIe siècle.

En réalité, les chercheurs ont constaté que la plupart des membres de l’EI ne lisent pas vraiment le Coran. Pourtant, la stratégie de Quinn est de « raser Raqqa pour en faire un vaste terrain vague ». Son cynisme choque la salle et impose un silence ; personne n’a d’autres idées. Homeland rend évident le fait qu’il y a peu d’échappatoire, parce que la menace pèse sur nos villes – de la part de personnes comme les djihadistes syriens qui, sous couvert d’aider à guérir Quinn, envisagent de l’utiliser pour attaquer Berlin – et parce que la menace est éternelle. Un membre du Hezbollah dit à Carrie cette saison « Vous avez tué mon fils à Beyrouth. Je vous combattrai à jamais ».

Actuellement dans sa cinquième saison, Homeland continue de refléter une variété de menaces, du Hezbollah et de l’Iran jusqu’au réseau Haqqani et à l’EI, mais recycle une pensée éculée et paresseuse sur les musulman-e-s et l’islam. Après une saison de loyautés suspectes et de solutions incertaines entre ses personnages principaux, le dénouement de la série promet une source de suspense familière : Carrie va sauver une ville occidentale d’une attaque djihadiste ? Voilà le modus operandi de la série, et ce depuis la première saison. À tout le moins, pour les besoins du divertissement, il serait peut être temps de tirer définitivement le rideau.

Notes

Source ; The New Yorker.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : Joe Alblas / Showtime / Courtesy Everett.