L’Occident est aujourd’hui considéré comme le foyer des valeurs progressistes (liberal*) : la tolérance, les droits des femmes et des homosexuels, la compassion et l’empathie dans les sphères démocratiques. L’Islam a été placé comme l’autre du progressisme : intolérant, misogyne, homophobe et cruel.

Le nouveau livre de Joseph Massad, Islam in Liberalism, fait valoir que toutes ces qualités ont été « projetées sur l’Islam et que c’est seulement à travers cette projection que l’Europe pouvait émerger comme démocratique, tolérante, philogéniste et homophile, en bref sans Islam. »

Massad ne cherche pas à fournir une généalogie du progressisme ou de l’Islam. Le livre examine plutôt les manières dont l’« Islam » a été fixé par le progressisme comme une entité unique, connaissable, tout en signifiant différentes idéologies à travers le temps. Il fait remarquer qu’au début de la guerre froide, en particulier dans les années 1950, les Etats-Unis ont soutenu « l’émission de fatwas religieuses contre le communisme local et international ». En cette période, l’Islam était un outil pouvant être déployé dans les intérêts de l’impérialisme états-unien : un « bon » Islam, si vous voulez.

Dans les décennies plus récentes, et surtout après le 11 septembre, l’Islam a été dépeint comme l’autre démoniaque et mauvais et est devenu la cible plus ou moins explicite de la « guerre contre le terrorisme ». L’engagement de l’Occident pour la « démocratie », une valeur progressiste première, est aussi malléable que l’Islam qu’il crée pour poursuivre ses fins, écrit-il. Islam in Liberalism est au fond une étude de la production du savoir, une analyse de la façon dont le progressisme « représente l’Islam en se représentant lui-même ».

En cinq chapitres, Massad étudie l’histoire des concepts et des mouvements qui définissent le progressisme : la démocratie, les droits des femmes, des homosexuels, la psychanalyse et la notion de « sémite ». C’est une tâche compliquée parce que Massad n’aborde pas ces termes comme s’ils étaient évidents mais montre comment ils sont créés à travers des histoires de pouvoir et de domination.

Un des fils conducteurs de son travail est la montée du discours sur les droits humains et la montée parallèle d’un réseau mondial d’organisations non gouvernementales (ONG). Les « droits de l’homme » sont loin d’être une catégorie universelle, mais une catégorie certainement universalisante. Citant l’historien Samuel Moyn, Massad souligne que la notion de droits de l’homme dans les années 1940 « implique une politique de la citoyenneté à l’intérieur de ses frontières », mais dans les années 1970 elle est venue signifier « une politique de la souffrance à l’étranger ».

La volonté états-unienne d’exporter les « droits de l’homme » est évidente dans les derniers discours du président Barack Obama aux Kenyans où il les critique pour leur supposé manque de soutien pour les droits des homosexuels. Ces proclamations sont souvent accompagnées de menaces explicites : en 2011, Hillary Clinton alors Secrétaire d’Etat états-unien, a promis à l’ONU que « les droits des homosexuels sont des droits humains et que les droits humains sont les droits des homosexuels » et que l’administration Obama « envisagerait la question des droits des LGBT dans un pays avant de prendre des décisions à propos de l’aide étrangère ».

Effacer le travail des femmes

Sur le plan intérieur, le progressisme occidental a permis aux États-Unis et aux pays européens d’endiguer ou de contrôler les populations immigrées et de les rendre effectivement impropres à bénéficier de prestations dont le reste de la population profite, le tout sous couvert de l’avancée des droits des personnes marginalisées.

Ce que Massad appelle « l’autoréalisation » de l’Occident est exprimé par exemple dans son besoin d’affirmer constamment que ses femmes sont fondamentalement plus libres et plus libérées que les femmes musulmanes. Une des conséquences de cela est que l’Occident ne va dépeindre les femmes migrantes musulmanes qu’à travers des questions comme le voile tout en effaçant leur travail – essentiel pour de nombreuses économies occidentales – en tant que travailleuses migrantes.

Une question économique – le flux néolibéral de migrant-e-s se déplacent vers l’Europe et se faisant exploiter – est rabattue en un ensemble de problèmes culturels, de symptômes dont l’« Islam » devrait être purgé en contraignant les immigrant-e-s à adhérer à la perception que se fait l’Occident de sa meilleure nature.

En revanche, les preuves des violences endémiques domestiques faites aux femmes en Occident ne provoquent pas de panique sur des questions « culturelles ». Au lieu de cela, la violence est traduite dans le langage des pathologies et des problèmes individuels.

Pour Massad, l’impératif essentiel est de faire participer la société et la culture au « monde islamique », sans vouloir recréer les vies musulmanes et les gens à l’image de chrétiens progressistes. Au contraire, il insiste sur le fait que les chercheurs doivent « être attentifs aux facteurs sociaux et économiques, aux facteurs et acteurs géographiques et historiques, à la culture comme une entité dynamique qui produit et qui est produite par des facteurs et des acteurs sociaux, économiques, historiques et géographiques. »

C’est un livre dense et densément argumenté, de la meilleure façon qui soit, plein d’histoires vivantes des rebondissements politiques, intellectuels et culturels qui ont permis au progressisme occidental de dominer clairement le discours sur l’Islam et d’en faire le parfait opposé maléfique alors qu’en fait l’Occident se nourrit de cette projection pour se renforcer.

Islam in Liberalism fournit un ensemble sophistiqué d’analyses et de critiques pour celles et ceux qui sont aux prises avec le progressisme qui recouvre les questions internationales, en particulier sur Israël et la Palestine.

Les gays et les lesbiennes progressistes où qu’ils soient sont invités à soutenir Israël et sa politique de destruction en raison de son soutien présumé aux droits des homosexuels, contrairement à la prétendue homophobie palestinienne. Mais cela ne tient pas compte des réalités de l’homophobie généralisée israélienne, ou du fait que les « réfugiés » palestiniens homosexuels sont encore persécutés parce que palestiniens.

Si nous prêtons attention aux contextes et aux histoires, comme le travail de Massad nous prie de le faire, nous sommes plus efficacement en mesure de contrer le pinkwashing comme énième outil des machinations d’Israël pour consolider le soutien à ses politiques sous couvert d’un programme progressiste.

Dans la même veine, cet outil est également essentiel à des groupes comme l’ONG queer palestinienne alQaws qui, fait-il remarquer, ne fait jamais référence à la résistance à l’occupation militaire israélienne dans sa déclaration de base « Nous sommes », choisissant plutôt de mettre l’accent sur les notions progressistes de « diversité ». La finalité de tout cela est d’examiner comment le progressisme profondément ancré est advenu et comment son langage pourrait dicter la marche à suivre de tous les côtés.

« Muscularité »

Là où Massad vacille parfois, c’est à propos de la façon dont l’exportation de ce progressisme aurait pu jouer dans des contextes non occidentaux et en Occident même. Prenant Helem, l’organisation non gouvernementale LGBT libanaise en exemple, il écrit que le féminisme façon années 1970 exporté des États-Unis a « décalé les stratégies et objectifs existants de l’activisme local » dans une grande partie du Tiers Monde et que les organisations locales qui y sont encore plongés opèrent effectivement dans une séquence « insensible aux critiques formulées par la théorie queer depuis les années 1990 ».

Bien que cela puisse être vrai en certains endroits, si le progressisme survit en dehors des États-Unis et de l’Europe, c’est précisément parce que sa muscularité, pour reprendre une expression horrible du Premier ministre britannique David Cameron, est telle qu’elle s’adapte rapidement aux changements. La structure des ONG dans des endroits comme l’Inde par exemple, est gérée par des gens parfaitement bien versés dans les analyses les plus à jour de la théorie queer contemporaine et qui produisent une partie de l’analyse la plus avant-gardiste.

Cela est utilisé contre l’ONG-fication de l’activisme queer, et cela est aussi utilisé pour la poursuivre davantage. De même, de nombreux chercheurs et activistes queer aux États-Unis n’ont aucun problème à utiliser des causes progressistes comme le mariage gay pour au final faire avancer un agenda néolibéral des « droits humains » et de l’« égalité ».

La victoire du mouvement gay sur le mariage s’est faite au prix de l’interruption de sa lutte pour élargir la gamme des structures familiales en dehors du modèle nucléaire et de sa lutte, enracinée dans la crise du SIDA des années 1980, d’exiger des soins de santé universels pour tous.

En lieu et place aujourd’hui, c’est une capitulation selon laquelle les familles gays « normales » et nucléaires méritent une protection et que les homosexuels devraient être autorisés à se marier afin d’accéder à des soins de santé et autres avantages. Tout cela renforce un système de privatisation des ressources où la famille est le seul garant de prestations : la marque de fabrique du néolibéralisme.

En outre, un féminisme attentif aux critiques contemporaines n’est pas nécessairement un féminisme qui se sépare des intérêts de l’Etat. Chaque année aux États-Unis seulement, des milliers de diplômés de programmes d’études queer et d’études de genre transnationales rejoignent le réseau insidieux non lucratif comme la Human Rights Campaign et The Feminist Majority Foundation dédiés à l’ « égalité » des femmes, gays, lesbiennes et aux intérêts d’autres minorités aux USA et à l’étranger.

Ils peuvent être à titre individuel critiques du travail qu’ils font, mais le fait que de telles organisations existent et prospèrent même après des décennies de critique en dit long sur l’emprise du progressisme classique sur le secteur non marchand.

Si nous voulons répondre à l’appel de Massad et être attentifs à la façon dont le progressisme fonctionne pour rendre continuellement étranger l’Islam, nous ferions mieux de comprendre qu’il n’est pas une entité statique, mais une entité capable de s’adapter rapidement et efficacement en vue d’assumer le pouvoir.

Tout cela étant dit, cela reste un livre profondément important, un de ceux qui doit être étudié et son contenu sans cesse débattu afin de comprendre les véritables dangers du progressisme.

Les doux appels pour l’homme et la réforme dissimulent le fait que le progressisme et sa construction de l’Islam nous condamne tous à la guerre et la terreur perpétuelles.

Notes

[*] Les termes « libéral » et « libéralisme » n’ont pas le même sens en France (où les termes renvoient davantage à une doctrine économique) qu’aux Etats-Unis (où ils sont employés par opposition à « conservateur » et « conservatisme »). Pour éviter toute confusion, nous avons choisi de les traduire par « progressiste » et « progressisme » (N.d.T.).

Source : The Electronic Intifada.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par SB, pour Etat d’Exception.

Joseph Massad - Islam in Liberalism

University of Chicago Press
2015
384 pages
40 $