Condamnations des attentats et cérémonies de soumission des musulmans

Le même scénario, immuable, semble se répéter après chaque tuerie ou attentat perpétré par des « musulmans ». Au concours de superlatifs des politiques et médias pour condamner l’attaque, répond une fuite en avant raciste et sécuritaire du gouvernement qui vise des musulman-e-s à qui on demande par ailleurs – ou qui se sentent obligé-e-s – de se désolidariser de l’acte commis par l’un des « leurs ».

Le dernier épisode en date de ce rituel de la désolidarisation mis en place par les instances officielles de l’ « islam de France », est peu glorieux. A la suite du meurtre particulièrement violent d’un homme d’église de 86 ans, Jacques Hammel, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a invité les musulman-e-s à assister partout où ils et elles le pouvaient à la messe du dimanche. Un geste symbolique conçu comme un moment de partage et de fraternisation, mais qui a parfois pris des allures de cérémonie de soumission.

A Aubervilliers, par exemple, un prêtre s’est adressé aux musulman-e-s présent-e-s pour leur demander « d’abolir certains versets violents du Coran ». Un rabbin présent au même office a quant à lui pris la parole pour regretter que « les Arabes ne condamnent pas davantage les attentats djihadistes[1] ».

Les images de musulman-e-s prenant l’hostie ou se prosternant devant un prêtre ou un curé ont ainsi tourné en boucle durant le week-end dernier. Si la plupart de celles et ceux qui ont participé à ces offices étaient animé-e-s de bonnes intentions, nous sommes nombreux à avoir jugé ces images dégradantes. A y avoir vu une énième humiliation des musulman-e-s, un épisode de plus à mettre au chapitre du ressentiment. Et l’on sait comment l’exploitation du ressentiment peut mener aux pires horreurs.

Le rituel de la « désolidarisation »

Au cours des dernières années, le CFCM, les instances qui lui sont rattachées, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) et d’autres associations musulmanes, ont mis un soin particulier à organiser et mettre en scène la condamnation des meurtres commis par (ou attribués à) des musulmans.

Commencées de suite après la tuerie de Toulouse en 2012, c’est surtout après le meurtre d’Hervé Gourdel que ces initiatives ont gagné en importance et en visibilité, ce qui coïncide avec la montée en puissance et en médiatisation de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) à partir de l’été 2014.

Le vendredi 26 septembre 2014, plusieurs rassemblements en hommage au guide français tué en Algérie ont eu lieu dans différentes villes de France, notamment à Paris où des centaines de personnes se sont réunies devant la Grande mosquée. Ce rassemblement surfait ainsi sur la campagne de « désolidarisation » initiée en Angleterre, avec le slogan « Not In My Name (Pas en mon nom).

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Rassemblement à l’appel du CFCM devant la Mosquée de Paris, le 26-09- 2014 (Photo France24)

Le même rituel a ensuite eu lieu après les tueries de janvier 2015 à Paris, puis après les attentats de novembre dans la capitale. Des notables de l’ « islam de France » sont venus entonner une Marseillaise devant le Bataclan, et les Etudiants musulmans de France (EMF, organisation rattachée à l’UOIF) ont réalisé une vidéo pour condamner les attaques et populariser le slogan « Nous Sommes Ensemble ».

Magnanville

Le 15 juin 2016, soit deux jours le double meurtre perpétré par Larossi Abballa à Magnanville (Yvelines), le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve est venu sermonner la « communauté musulmane » lors de l’iftar (rupture du jeûne) organisé par le CFCM dans un salon cossu du 8ème arrondissement de Paris[2].

« J’attends de tous les Français, et pas seulement les Français de confession musulmane, qu’ils marquent cet attachement inconditionnel à la République française. […]
J’appelle les organisations musulmanes à faire preuve de la même intransigeance républicaine à l’égard de ceux qui, au sein de votre communauté, sans approuver les actes terroristes, leur trouvent des explications et des excuses ».

Mais l’humiliation ne s’arrête pas là, puisque le sermon de Cazeneuve s’est poursuivi plus de 20 minutes après l’horaire de rupture du jeûne, sans que quiconque dans l’assemblée n’ose l’interrompre. Un épisode particulièrement insultant qui a choqué bon nombre d’entre nous et suscité de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux. L’un d’eux a parfaitement résumé la chose : « En acceptant le déshonneur, pour éviter la mise au ban, [ces musulmans] récolteront au final le déshonneur et la mise au ban ».

Toujours après la tuerie de Magnanville, une manifestation à l’appel du président de la mosquée de Mantes Sud, Abdelaziz El Jaouhari, a réuni près de 5 000 personnes, qui ont défilé derrière le portrait du couple de policiers tué, et une banderole condamnant la barbarie. Une manifestation qualifiée de « touchante » par la journaliste du Monde, Florence Aubenas[3], alors qu’on peut là aussi y voir un énième épisode de cette politique de respectabilité.

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Marche à la mémoire des deux policiers tués à Magnanville (Photo Marc Chaumeil / Le Monde)

Certes, A. El Jaouhari est responsable d’une mosquée située dans une ville où se trouve le seul maire FN d’Ile de France. Certes, nous pouvons comprendre qu’au niveau local, la désolidarisation soit un passage quasi obligé pour éviter que l’association qui gère la mosquée soit exposée à des mesures de rétorsion (tracasseries administratives, gel des subventions, etc.) et la population musulmane de la ville à une répression accrue des forces de police.

Mais en offrant le spectacle d’une mise en scène de la soumission des musulman-e-s, ces manifestations renvoient un message paradoxal : si les musulmans n’ont rien à voir avec ces tueries, pourquoi sortent-ils dans la rue pour le dire ? Surtout, de telles manifestations ne sont pas sans rappeler les cérémonies de reddition d’antan organisées pour marquer la sujétion au pouvoir colonial.

Cérémonies de soumission en Algérie colonisée

« Il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part » affirmait Fanon dans son allocution au 1er Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à Paris. La sanglante répression militaire et judiciaire commencée lors des défilés du 08 mai 1945 en Algérie, s’est accompagnée de véritables séances de soumission, qu’on appelait au début de la conquête du pays « cérémonies d’aman » :

« Mise en scène du pardon accordé aux vaincus, la cérémonie d’aman accompagnait au siècle précédent toute reddition de tribu à la fin d’une révolte. Pour les tribunaux français, l’aman avait force de droit. Mais la République avait mis fin à la reconnaissance du droit à l’insurrection sur laquelle la cérémonie reposait. Devenues simples spectacles, les cérémonies ont disparu au cours des années 1880.
Ressuscitée en 1945, la cérémonie permet à l’armée de reprendre la posture du vainqueur, par-delà les décennies écoulées, avec une certaine ostentation[4]. »

La première cérémonie a lieu le 12 mai 1945 à Tachouda, à l’est de Sétif. Après une marche éprouvante en plein soleil, cinq tribus y sont emmenées et obligées par le colonel Bourdila à crier « Maudit soit Messali Hadj ! Maudit soit Ferhat Abbas ! Vive la France ! », puis à se prosterner devant lui, tandis que le drapeau tricolore montait au mât.

Couv Sétif Chihab EditionsLe 15 mai s’en tient une autre, cette fois dans la vallée de Kherratta et dans un décor qui se prête davantage à la mise en scène. Pas moins de 10 000 « insurgés » (en réalité tous des figurants) y sont regroupés. Les militaires français leur fournissent de vieux fusils déchargés et le Service cinématographique des armées immortalise la remise de ces armes aux militaires. Là aussi on leur fait répéter : « Maudit soit Messali Hadj ! Maudit soit Ferhat Abbas ! Vive la France ! »

La dernière cérémonie, grandiose, a lieu le 22 mai. 15 000 hommes, femmes et enfants des villages environnants de Sétif sont emmené-e-s de force jusqu’à la plage de Melbou, au nord de Kherrata, pour assister à une parade militaire. Le contre-torpilleur Tigre, les chasseurs-bombardiers et les navires de guerre sont les clous de cette démonstration de force. Le général Henri Martin menace puis sermonne les Algérien-ne-s présent-e-s, leur rappelant la puissance de feu des militaires français. Il leur « conseille » enfin « pour leur bien » de ne pas suivre les nationalistes, ces « pharmaciens qui font des discours ou des gazettes au lieu de préparer des remèdes bienfaisants[5] ».

Après l’écrasement militaire et les massacres commis par les milices de colons, ces cérémonies étaient destinées à offrir le spectacle d’une autorité coloniale toute-puissante, et de colonisé-e-s résigné-e-s qui avaient accepté leur sort et admis la supériorité à la fois militaire et morale de leurs oppresseurs. Il fallait marquer en une image le retour au calme, la fin des hostilités, et l’acceptation de l’ordre colonial par les colonisés eux-mêmes.

Aujourd’hui, la mise en scène de l’acceptation de l’ordre républicain par les communautés musulmanes installées en France se fait à travers la gestion officielle du culte musulman par les autorités. Une gestion qui s’opère par l’entremise du Conseil français du culte musulman (CFCM), à la tête duquel se trouve depuis un an Anouar Kbibech, et les institutions de l’ « islam de France », dont la première a été la Mosquée de Paris.

Les instances néocoloniales de l’ « islam de France »

« L’institution d’une mosquée à Paris est un de ces actes politiques qui satisfont surtout ceux qui les préconisent et les mettent en œuvre, et très peu ceux à qui on les destine. » Ces propos tenus en 1925 par un spécialiste français de politique musulmane[6] expriment bien les visées politiques qui président à la mise en place d’une telle institution, conçue dès l’origine par les pouvoirs publics comme un outil de contrôle, de surveillance et d’encadrement des populations musulmanes en France.

9782213628547FSLes origines coloniales de cet « islam officiel » sont claires, depuis la nomination des agents du culte dans l’Algérie colonisée, jusqu’à l’inauguration en juillet 1926 de la Mosquée de Paris (« édifice facile à surveiller » selon l’expression de Lyautey), en passant par la nomination à sa tête en 1957 de Hamza Boubakeur (père de Dalil Boubakeur), pour ses multiples services rendus à la France lorsqu’il était encore à Skikda, en Algérie. H. Boubakeur s’est d’ailleurs distingué à partir de mai 1957 par la participation sans faille de la Mosquée de Paris à la traque des militants FLN[7].

La mise en place chaotique d’instances officielles de l’« islam de France » a obéi à la même logique de contrôle et d’encadrement. Il n’est pas nécessaire de rappeler dans le détail les circonstances de la création de ce Conseil par Nicolas Sarkozy en 2003. Ce dernier voulait naturellement, à travers une meilleure « institutionnalisation de l’islam de France », créer en réalité des « bureaux arabes » modernes.

En matière d’islam, les autorités se réservent donc le droit de choisir et placer leurs interlocuteurs « en fonction de critères politiques et administratifs sensiblement différents des exigences morales et intellectuelles requises pour une vraie représentation de l’islam en tant que religion[8] ». Le vieux projet d’une « fondation de l’islam de France », réactivé après la tuerie de Saint-Etienne-du-Rouvray, est le dernier épisode en date de cette volonté de mise sous tutelle des communautés musulmanes installées en France.

Une mise sous tutelle parfaitement inefficace, à travers des instances qui ne représentent qu’elles-mêmes, mais qui vient accroitre le ressentiment légitime éprouvé par de nombreux musulmans.

Et l’on sait aujourd’hui que l’exploitation de ce ressentiment peut conduire aux pires horreurs.

Notes

[1] Elvire Camus, Condamner les attentats au nom de leur religion : le dilemme des Français musulmans, Le Monde, 01.08.2016.
[2] La cérémonie, qui a débuté par une minute de silence en hommage aux victimes du terrorisme, a réuni quelques 150 invité-e-s, parmi lesquel-le-s des représentant-e-s du CRIF et des personnalités politiques à l’islamophobie débridée comme Valérie Pécresse. Voir le compte-rendu détaillé de cette rencontre par Hanan Ben Rhouma publié le 16 juin 2016 sur le site SaphirNews.
[3] Magnanville : les fractures françaises au grand jour, Florence Aubenas, Le Monde, 21 juin 2016.
[4] Jean-Louis Planche, Sétif 1945, Histoire d’un massacre annoncé, Chihab Editions, Alger, 2006, p. 225.
[5] Ibid., p. 227. Des mots qui, toutes choses étant égales par ailleurs, rappellent à bien des égards ceux prononcés 60 ans plus tard par Bernard Cazeneuve lors de l’iftar organisé par le CFCM.
[6] Voir Sadek Sellam, La France et ses musulmans, Un siècle de politique musulmane 1895-2005, Casbah Editions, p. 318.
[7] Traque à laquelle son prédécesseur, le pourtant très loyaliste Ahmed Benghabrit, avait refusé de participer.
[8] Voir Sadek Sellam, La France et ses musulmans, Sadek Sellam, La France et ses musulmans, op., cit., p. 318.