De la nécessité d’abolir le système pénal : entretien avec Gwenola Ricordeau (1ère partie)
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  • De la nécessité d’abolir le système pénal : entretien avec Gwenola Ricordeau (1ère partie)

  • 22 janvier 2019
  • Abolir le système pénal ? La question parait absurde tant nous sommes conditionné.es à penser qu’une société sans prisons et sans police serait synonyme de chaos et d’arbitraire. Le système pénal produit pourtant quantité de souffrances, posant ainsi la question de sa nécessaire abolition. Cette première partie de l’entretien réalisé avec Gwenola Ricordeau, professeure en justice criminelle, est consacré à la définition et à l’historique d’un courant de pensée et de luttes largement méconnus en France.

    Source : The Politic

    Essai de définition

    Etat d’Exception : Qu’appelle-t-on l’abolitionnisme pénal ? Pouvez-vous le définir ?

    Gwenola Ricordeau : Il faudrait plutôt parler d’abolitionnismes au pluriel, parce que cette expression d’abolitionnisme pénal renvoie à de nombreux développements théoriques aussi bien qu’à des luttes extrêmement diverses. Voilà pourquoi je préfère parler des abolitionnismes.

    Une remarque importante : il y a des développements théoriques d’un côté, et de l’autre des mouvements abolitionnistes. Ils sont articulés, mais pas toujours. Que ce soit au niveau des développements théoriques comme des mouvements, il y a de fortes divergences en leur sein. Il est donc difficile de définir de manière synthétique ce qu’est l’abolitionnisme.

    Toutefois, pour être pédagogique, j’estime que l’abolitionnisme peut se définir par cinq aspects :

    1. L’abolitionnisme pénal, aussi bien les développements théoriques que les luttes, part d’une critique du fonctionnement de la justice pénale comme n’étant pas juste d’un point de vue social, c’est-à-dire qu’elle participe des oppressions liées à la race, au genre et à la classe en particulier.
    2. Un autre aspect commun aux abolitionnismes consiste à réfuter l’idée que l’abolition serait un idéalisme ou une forme d’utopie : l’abolition est au contraire considérée comme un objectif réaliste qui peut être mis en pratique. Tout le monde convient que le système pénal crée des problèmes ; les abolitionnistes rétorquent que le meilleur moyen de les résoudre concrètement est d’abolir ce système pénal.
    3. Le refus d’une position « angélique » consistant à dire qu’après la révolution tous les problèmes posés par le système pénal seront résolus. Les abolitionnistes affirment que les conflits (appelés « situations problématiques ») sont inhérents à la vie sociale et que l’abolitionnisme pénal est une manière de les régler sans passer par l’État.
    4. Le refus de déléguer à l’état ou à des experts la résolution de ces situations problématiques. L’idée est que les personnes concernées (qu’elles aient causé ou subi des torts) sont les mieux placées pour aider à la résolution de la situation problématique. L’abolitionnisme refuse de déléguer (comme c’est le cas avec le système pénal) à une institution ou des personnes extérieures à la situation problématique sa résolution.
    5. Contestation de l’idée que la prison puisse être réformée. On connait la phrase de Michel Foucault dans Surveiller et punir: « La « réforme » de la prison est à peu près contemporaine de la prison elle-même. Elle en est comme le programme ». C’est l’idée sur laquelle se fonde la position abolitionniste pour se distinguer de la position réformiste. Partant de là, il y a un refus de remplacer la prison (et par extension le système pénal) par quelque chose d’autre. Si on considère que la prison et le système pénal font du tort à la société, en particulier à certaines catégories de la population, il ne faut pas remplacer ces institutions, mais bien les supprimer.

    EE : Justement, qu’entend-on par la suppression du système pénal ?

    GR : Le système pénal est un ensemble d’institutions qui vise la répression (par exemple par la peine de prison) de ce qui est défini comme des infractions dans le Code pénal (principalement les délits et les crimes). Les abolitionnistes s’attaquent à trois niveaux du système pénal : les infractions, les peines et la prison :

    • Le premier niveau c’est la contestation de la définition des infractions, principalement parce que ce qui fait du tort ne peut être figé ou défini par des personnes autres que celles qui expérimentent ce tort. Les catégories d’infractions sont nécessairement réductrices, étrangères à l’expérience des individu.es et façonnées par des rapports de domination.
    • Le deuxième niveau c’est celui de la prise en charge de ces infractions. Les abolitionnistes disent : la punition ne résout rien, raison pour laquelle des approches non punitives sont prônées. Les abolitionnistes reconnaissent la portée du tort et disent justement que ce tort n’est pas pris au sérieux par le système pénal qui ne propose que la punition qui ne marche pas – comme le démontre l’étendue de la récidive. C’est pourquoi les abolitionnistes travaillent à développer des approches non punitives par exemple des préjudices sexuels.
    • Le troisième niveau consiste à dire que l’approche punitive par la prison fonctionne particulièrement mal, que la prison cause du tort à la société. En ce sens, on peut penser l’abolitionnisme carcéral comme une sous-catégorie de l’abolitionnisme pénal.
    Photo : Steve Snodgrass

    Historique de la pensée abolitionniste

    EE : Dans quel contexte historique et social ce courant de pensée est-il né ?

    GR : Des contestations de la prison sont nées dès l’apparition de cette institution au début du 19ème siècle. Il n’était pas du tout acquis que la prison rencontrerait le succès qu’elle a eu. Si la prison a pu être présentée comme un progrès par rapport aux châtiments corporels, des prises de position contre l’enfermement ont eu lieu tout au long du 19ème siècle. Mais on ne peut pas parler de pensée abolitionniste pour autant. Cette pensée est beaucoup plus récente et se constitue dans les années 1960 et 1970. Là aussi il faut distinguer les développements  théoriques des luttes abolitionnistes.

    D’un point de vue très centré sur l’Occident, on voit émerger des luttes autour de l’enfermement qui vont relativement converger et s’attaquer à toute une série d’institutions : prison, hôpitaux psychiatriques, écoles, armée, etc. Tout cela dans un contexte général de remise en question des institutions et de l’État.

    À partir des années 1970, on assiste à la naissance des premiers mouvements abolitionnistes, notamment aux États-Unis, en particulier sous l’influence des Quakers (Société religieuse des Amis) et les premières formulations du refus de la prison. Un livre extrêmement important parait en 1976 : Instead of Prisons: A Handbook for Abolitionists. Les Quakers contribuent à l’organisation au début des années 1980 de la première conférence pour l’abolition des prisons, qui va devenir ensuite la Conférence internationale pour l’abolition du système pénal (ICOPA : International Conference for Penal Abolition), qui est à ce jour le plus grand réseau abolitionniste au monde.

    Les luttes abolitionnistes se développent dans les pays occidentaux en étant très marquées par les histoires politiques nationales respectives. En France, Italie et Espagne par exemple, l’abolitionnisme est très lié à l’anarchisme, tandis qu’aux États-Unis la question de la race est aujourd’hui primordiale à travers la façon dont l’abolition des prisons est pensée, c’est-à-dire comme un prolongement de la lutte pour l’abolition de l’esclavage.

    À côté de cela, il y a une circulation internationale et des réseaux internationaux autour de l’abolitionnisme pénal, mais il y a une grande difficulté à élargir les discussions au-delà des pays occidentaux, même si des conférences d’ICOPA ont eu lieu au Nigéria ou en Équateur.

    EE : Quelles sont aujourd’hui les principales et les principaux théoricien·nes de l’abolitionnisme pénal aux États-Unis et en France ?

    Les luttes abolitionnistes se sont développées à partir des années 1970, les avancées théoriques ont aussi émergé au tournant des années 1960-1970. Elles ont été portées en particulier par des criminologues (le néerlandais Louk Hulsman et les norvégiens Nils Christie et Thomas Mathiesen), restés longtemps méconnus en France car peu (ou pas encore) traduits. En France, il y a des critiques de la prison, on peut citer par exemple l’ouvrage d’Alain Brossat (Pour en finir avec la prison), mais peu de personnes sont investies pour faire avancer théoriquement l’abolitionnisme pénal.

    Il y a une seconde génération de théoricien.nes abolitionnistes avec Angela Davis, Beth E. Richie, Julia Chinyere Oparah et Ruth Wilson Gilmore. Il s’agit de femmes africaines-étatsuniennes qui sont en première ligne pour porter aussi bien l’articulation de l’abolitionnisme pénal avec le féminisme, et la continuité historique de la lutte pour l’abolition de l’esclavage avec la lutte pour l’abolition du système pénal.

    Propos recueillis par Lissell Quiroz et Rafik Chekkat.

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