De Shéhérazade à Capharnaüm : cinéma de la misère, misère du cinéma libéral
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  • 16 novembre 2018
  • Donner à voir des aspects méconnus d’une société, sa part invisible, ses bas-fonds, suffit-il à faire un bon film ?

    Le périple de Zein dans les faubourgs de Beyrouth ; de Rahil et son bébé, une Ethiopienne venue travailler au Liban, ou encore de Zac et Shéhérazade dans les quartiers Nord ou le centre-ville populaire de Marseille. Réalisés par Jean-Bernard Marlin et Nadine Labaki, Shéhérazade et Capharnaüm, sortis en France à quelques semaines d’intervalle, ont en commun de montrer des aspects méconnus de sociétés très différentes à travers la mise en scène de personnages très jeunes, enfants ou adolescents.

    De ces images, on retiendra des parcours de vie, des histoires touchantes, peut-être même des noms. L’ambition est évidente : donner un visage humain à des statistiques, incarner ce qui n’est le plus souvent évoqué qu’à travers des documentaires à sensation, des chiffres et des données sur la misère ou la primo-délinquance. A l’heure où les franchises et blockbusters étatsuniens écrasent le marché, les deux films détonent par leur réalisme.

    Shéhérazade : photo de Dylan Robert & Kenza Fortas (Copyright Ad Vitam)

    Mais ces représentations de la misère qui font marcher le spectateur à l’émotion, espérant emporter l’adhésion par la puissance d’incarnation des acteurs non professionnels et une large place laissée à l’improvisation, ont leurs limites. Des histoires réappropriées, une scénographie répétitive de personnages esthétisés, objets-victimes à qui l’on fait tenir un discours très convenu, font de Shéhérazade et Capharnaüm des œuvres qui épousent les présupposés d’une vision libérale de la pauvreté.

    Les personnages sont là et doivent se débrouiller comme ils le peuvent dans un environnement hostile, sans que jamais les réalisateurs ne questionnent le contexte dans lequel ils évoluent, si ce n’est en accablant leur entourage immédiat. Ces parcours sont pourtant les effets connus, caractéristiques, documentés, d’un système organisé qui tire sa solidité de ses bases légales, politiques et sociales. Les seuls gens qui l’ignorent sont ceux qui au Liban ou en France évoluent dans des bulles coupées des réalités du pays, ou un public international parfaitement étranger.

    Si les intrigues ont lieu à Marseille et Beyrouth, elles auraient pu concerner n’importe quel quartier défavorisé ou pauvre tant le propos des réalisateurs est d’exposer une misère, plutôt que de développer une réflexion qui pense une situation. Shéhérazade et Capharnaüm masquent davantage les réalités qu’ils traitent qu’ils ne les montrent. Ailleurs on a appelé cela « pornographie de la misère[1] ».

    Capharnaüm : photo de Yordanos Shifera (Copyright Alamode Films)

    Vivre d’amour et d’institutions

    L’envers du décor d’un système d’exploitation, ses dimensions institutionnelles, les lignes de divisions raciales, l’organisation pyramidale de l’exploitation : N. Labaki et J-B Marlin survolent leurs propos et prennent soin d’isoler leurs personnages au point de les fragmenter et de leur ôter tout contexte qui permettrait de commencer à comprendre qu’elles et ils ne portent pas la responsabilité de leur misère mais sont bien le produit d’un contexte historique, d’un système social.

    Shéhérazade donne à voir des policiers, surveillants de prison, éducateurs spécialisés, juges, avocats et même médecins, qui sont au mieux benveillant.es, au pire neutres. Capharnaüm n’est pas en reste : un juge tout en bonhommie prêt à instruire une plainte de Zein prévue nulle part dans le Code pénal libanais, des surveillants pénitentiaires presque invisibles, des policiers qui sauvent des migrant.es des griffes des trafiquants… « La société n’existe pas. Il y a seulement des individus… et leurs familles » déclarait en son temps Margareth Thatcher.

    Les problèmes que rencontrent les pauvres viennent avant tout de leurs familles dysfonctionnelles et de parents démissionnaires totalement caricaturés. Le père de Zac est absent sans que l’on sache vraiment pourquoi. Sa mère est sur la corde raide et met son fils mineur – qui sort pourtant de prison – à la porte, prenant fait et cause pour les « voyous » contre son fils. Nadine Labaki pousse la caricature à l’extrême en faisant des parents de Zein des êtres absolument détestables sur qui elle fait reposer la responsabilité des malheurs de leur famille.

    Capharnaüm – Copyright Mooz Films

    L’escalade sans limite, caricaturale, de la violence physique et verbale de la famille de Zein fait écho à celle tout aussi caricaturale des amis d’enfance de Zac, amis qui constituent sa « véritable famille ». Dans les deux cas, le seul remède à cette violence jamais dépeinte comme institutionnelle, est l’amour. Celui de Rahil pour son fils unique, qui contraste avec la manière avec laquelle les parents de Zein traitent leurs « trop nombreux » enfants. Celui que se portent Shéhérazade et Zac contraste ici aussi avec le manque d’attention de sa mère, la violence et les crasses de ses copains de quartier. L’enfer des pauvres, c’est eux-mêmes.

    Les spectateurs n’ont ainsi aucune possibilité de comprendre pourquoi les personnages agissent comme ils le font, si ce n’est parce qu’ils sont médiocres ou mal intentionnés. En un mot, Shéhérazade et Capharnaüm naturalisent l’ordre social. Les pauvres qu’ils montrent semblent avoir toujours été comme ça et ne pourront jamais connaitre autre chose que leurs conditions. La misère leur va si bien, en somme, et la manière dont se créent, circulent et se reproduisent les hiérarchies sociales et raciales est totalement évacuée.

    Auteur.e et autorité

    Bien que Zein, Rahil, Zac et Shéhérazade soient omniprésent.es à l’écran, les deux films échouent à donner la parole à celles et ceux dont les voix sont étouffées au Liban ou en France. Comme dans toute reproduction ratée d’une réalité ignorée, reconstruite et fantasmée, nous en apprenons d’avantage sur les représentations des milieux dont sont issus les réalisateurs que sur les réalités des personnages qu’ils mettent en mouvement. L’auteure Africaine-Etatsunienne bell hooks décrivait de façon saisissante cette logique substitutive dans un texte publié en 1990 et dont une partie seulement a été traduite en français :

    Je n’ai aucun besoin d’entendre ta voix car je peux parler de toi bien mieux que tu ne pourrais le faire toi-même. Je n’ai aucun besoin d’entendre ta voix. Parle-moi seulement de ta douleur. Je veux connaître ton histoire. Et ensuite je te la redirai d’une nouvelle façon. Je te la raconterai de telle sorte qu’elle sera devenue mienne, à moi. En te ré-écrivant, je m’écris à nouveau. Je suis encore l’auteur, l’autorité. Je suis encore le colonisateur, le sujet qui parle, et tu es maintenant au cœur de mon exposé.

    bell hooks, Marginality as a Site of Resistance, 1990.

    Ni le noir ajouté au visage de Zein, ni ses cheveux ébouriffés et plus largement sa performance d’acteur ne parviendront à dissiper le profond malaise face à la musique omniprésente et un scénario cousu de fil blanc. Faire dire à un enfant de son âge et de sa condition que « les pauvres ne devraient plus procréer » est très problématique de la part de Nadine Labaki. Sans parler de la chute « happy-end » carrément invraisemblable, qui à elle seule suffit à émietter la crédibilité du film.

    Capharnaüm – Copyright Farés Sokhon

    Lorsque le cinéma joue à ce point de cette « individualisation sentimentale » pour s’assurer adhésion et succès, devient-il autre chose que propagande libérale sous couvert d’humanisme ? Pour poser la question de manière plus directe : un tel spectacle vaut-il mieux que rien ? Si ce type de films permet a minima d’ouvrir le débat sur des sujets cruciaux trop peu traités au cinéma, il ne parvient qu’à donner l’illusion d’une réflexion profonde sur la misère et finit par détourner encore plus la discussion.

    La manière dont Capharnaüm a été encensé par une partie de la critique (il a obtenu le prix du jury à Cannes) et présenté comme la figure de proue d’un cinéma alternatif et audacieux, pose là aussi question. Pour qui ce film, qui fait la fierté des autorités libanaises et au sujet duquel même le Hezbollah a fini par faire son mea culpa, est-il véritablement audacieux ?

    Dans un tout autre contexte, Shéhérazade a été accueilli par la critique sous l’angle du « coup de cœur » et salué pour son côté « incandescent » (Les Inrocks), « électrisant » (Libération) et son « énergie folle » (Le Parisien). Un vocabulaire qui ne dit rien sinon la pensée qui se fige sous le coup de l’émotion comme si les critères de jugement habituellement employés étaient suspendus pour ce type de films.

    Shéhérazade – Copyright Ad Vitam

    Sortir des représentations polarisées

    Il existe une image souvent binaire du Liban. D’un côté, le Liban des factions armées, de la violence et de l’obscurantisme. De l’autre, celui de la culture, des arts, et de l’émancipation. L’opposition enjoint implicitement à qui prétend être du côté de la culture de donner un soutien sans condition à Capharnaüm. Le film ne fait pourtant qu’effleurer du bout des doigts les grandes problématiques et mobilisations du Liban d’après-guerre (réfugié.es, système de kefala, violences policières et domestiques, mariages forcés des mineures, etc.). Si ce n’est la longueur, rien ne le différencie d’un clip de sensibilisation de l’ONU ou de n’importe quelle organisation de soutien aux migrants.

    Dans un autre contexte, Marseille fait l’objet en France d’une représentation tout aussi polarisée. Une image surannée du Marseille provençal de Marcel Pagnol est supplantée par une représentation de la ville dépeinte comme l’épicentre des règlements de comptes, du grand-banditisme et d’une immigration synonyme de paupérisation et de violence. Parce qu’il entend, à l’instar de Chouf, donner un visage plus humain et nuancé de ces réalités, Shéhérazade est présenté comme une œuvre courageuse qui s’écarte des représentations stéréotypes de la ville et de ses habitant.es.

    Ces injonctions au soutien sont problématiques. Elles impliquent de baisser les critères d’attente. Le contenu du message et la qualité de la production artistique ne comptent plus autant que le simple fait que de tels films existent. Comme si ces œuvres étaient écrasées par les sujets qu’elles traitent. Porter une critique, la revendiquer, c’est refuser ces critères implicites et ces injonctions au soutien. C’est considérer ce type de cinéma au même titre que n’importe quel autre. Et rappeler qu’un autre cinéma existe. Fut-il moins médiatisé.

    Stéphanie Khouri & Rafik Chekkat

    Notes

    [1] Ibrahim Elariss, « Capharnaüm », l’habileté de tout suggérer et de ne rien dire (article en arabe) www.alhyat.com.

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    Cet article a 2 commentaires

    1. Des critiques polarisées en même temps que vous accusez ces films par des représentations polarisées. J’imagine que la polarisation n’est en effet qu’une projection de votre état d’âme envers ce que vous assistez. Ces films, comme tout autre film, ont des défauts sans le moindre doute. Mais fixer un préjuger et l’élaborer en maintenant une myopie inégale vers l’ensemble de ce que présente ces films n’est pas tolérable. Je n’ai pas eu l’occasion de regarder Shéhérazade, mais Capharnaüm est loin de ce que vous l’accusez. En effet, la société est tenue coupable grandiosement dans ce film. Les scènes des prisons surpeuplés ne montrent que les failles de la société. Raconter comment les personnes sont emprisonnées pour le simple crime de ne pas avoir un papier, n’est-il pas une mise en relief suffisante contre une telle injustice? etc. Les exemples qui réfutent votre thèse ne manquent pas, il suffit juste d’oublier les préjugés avant de commencer votre « critiques » quand vous décidez d’étudier un film.

    2. Bravo enfin un article qui dit les choses

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