« Divines » : on n’est jamais mieux sali que par soi-même

Affiche DivinesChroniquer un film comme Divines, c’est véritablement toucher aux limites de l’exercice. Rarement un long-métrage sur la banlieue n’a été aussi loin dans l’obscénité, dans l’exotisation et l’érotisation des corps des femmes noires et arabes. De la scène d’ouverture dans une mosquée, au dénouement final au cœur d’une émeute, Houda Benyamina ne nous épargne rien. Comme spectateur, on en sort épuisé. Et consterné.

Surtout quand on repense au tapage qui a accompagné le film. A l’accueil enthousiaste et presque unanime de la presse à sa sortie en salles, fin aout. A la prestation gênante de la réalisatrice quelques mois plus tôt à Cannes, au moment de recevoir la Caméra d’or.

Les récompenses décernées la semaine dernière lors de la cérémonie des Césars sont venues parachever ce triomphe médiatique : meilleur premier film, meilleure actrice dans un second rôle pour Déborah Lukumuena (Maïmouna), meilleur espoir féminin pour la petite sœur de la réalisatrice, Oulaya Amamra (Dounia).

La question que nous sommes beaucoup à s’être alors posé-es est : comment a-t-on pu encenser et donner une portée politique et sociale à un film à ce point médiocre, pathétique et sans espoir ?

Nos mots paraissent excessifs. Aucun qualificatif n’est pourtant assez dur pour exprimer ce que l’on ressent face à un tel spectacle, au cours duquel la réalisatrice enfile les clichés les uns après les autres. Au point de faire de Divines un film ringard, une compilation des scènes ratées et gênantes de tous les films sur la banlieue sortis depuis 20 ans.

Sur fond d’histoire d’amour douteuse dans une cité improbable, trois jeunes femmes ont pour unique préoccupation de se faire de l’argent. Et vite. « Money! Money! Money! » répète inlassablement Dounia, jusqu’à ce que son rêve s’exauce quand, après avoir été tabassé et échappé de justesse à un viol, elle se retrouve dans une baignoire de billets. Une scène d’une incroyable vulgarité, digne de l’esthétique pornographique des pires clips de Gangsta Rap.

vlcsnap-2017-02-27-17h35m51s121Mais qu’importe après tout la vraisemblance du film, de ses décors et de ses personnages. Il s’agit d’une œuvre de fiction, non d’un documentaire et Divines n’est pas plus réaliste que n’importe quel film de François Ozon. Se demander si ça se passe vraiment comme ça au quartier n’a pas grand intérêt. Ce qui retient notre attention, c’est l’intention de la réalisatrice.

Des femmes qui doivent se faire une place dans un univers masculin ultra violent, on a déjà vu ça des dizaines de fois au cinéma. Quel est l’intérêt aujourd’hui de nous montrer les péripéties de dealeuses qui imposent leur loi au quartier et font jeu égal en matière de violence avec les hommes ? Quel est le propos de Houda Benyamina et quel public ce propos vise-t-il ? En un mot, pour qui ces femmes sont-elles divines ?

Parce qu’il est réalisé et interprété par des Arabes et des Noires, et qu’il traite d’un sujet de société, le film a été qualifié d’œuvre courageuse, progressiste et même féministe. Un féminisme que viendrait illustrer la fameuse réplique « T’as du clitoris, j’aime bien ! ».

Les personnages masculins sont au mieux absents ou bien totalement négatifs dans le film. A l’exception de « Djigui » qui fait office de chevalier blanc, et du personnage du travesti arabe chanteur dans un cabaret et dépeint comme sympathique, tous les hommes sont lâches, sexistes, violents et stupides. Sur ce point également, Divines n’apporte rien de neuf.

vlcsnap-2017-02-27-17h37m46s013Pire que le portrait peu flatteur que la réalisatrice dresse de ses congénères masculins, est selon nous l’obscénité avec laquelle elle traite ses personnages féminins. Car l’inversion des genres qu’opère Houda Beyamina n’est qu’apparente. Rebecca (la tête de réseau), Maïmouna et Dounia se comportent en réalité comme des caricatures de dealeurs de banlieue. Elles s’achètent des Air Max et rêvent de beaux mecs (blonds), de Ferrari et de vacances à Phuket.

A côté de ces personnages que la réalisatrice exotise et érotise en permanence, il n’y a rien. Ou presque. La mère de Dounia est entraineuse dans un cabaret (comme le personnage de la mère de Leïla Bekhti dans Tout ce qui brille). Celle de Maïmouna est l’épouse de l’imam (sa fille la soupçonne d’ailleurs de lui avoir jeté un sort). Et le dernier personnage féminin à avoir une maigre scène au début du film, c’est la prof de lycée pro, humiliée devant ses élèves et décrite comme une perdante.

Pour résumer, en dehors des trois jeunes personnages principaux qui font tout comme les hommes, les seules figures féminines que donnent à voir la réalisatrice, sont une fonctionnaire dépressive, une prostituée et une sorcière.

Ce choix de la réalisatrice est tout sauf fortuit. Son incapacité à mettre à l’écran un rôle féminin positif lui permet de se placer au-dessus de la mêlée et d’apparaitre comme la seule alternative possible à ces rôles caricaturaux. Une démarche d’une suffisance totale.

vlcsnap-2017-02-27-17h49m41s118Si un Blanc s’était amusé à compiler autant de clichés racistes et sexistes dans un long-métrage, à faire preuve d’une telle complaisance vis-à-vis de la violence, constamment euphémisée et esthétisée, beaucoup auraient crié au scandale. Au lieu de cela, certain-es ont préféré déterrer des tweets racistes postés par l’actrice principale quand elle avait 14 ou 15 ans.

Comme si ces messages d’adolescente avaient le même impact qu’une œuvre de fiction encensée de toutes parts et qui délivre un message à ce point toxique. Car le plus triste et dangereux dans cette valorisation de la médiocrité, c’est le signal qu’elle envoie aux racisé-es qui veulent faire un film, trouver des financements.

Si vous voulez que votre projet aboutisse, voici la marche à suivre. Pour les racisé-es, le ticket d’entrée consiste le plus souvent à devoir cracher sur leur communauté, à répondre au cahier des charges raciste et sexiste, aux codes implicites et puissants qui jouent à plein dans la-grande-famille-du-cinéma-français.

C’est triste. Mais cela montre bien comment en France la médiocrité est organisée en matière culturelle. De la même manière que les politiques publiques organisent la misère en banlieue. C’est sans doute le seul intérêt politique du film que d’exposer aussi crument au spectateur la fabrique de la pauvreté culturelle et de la relégation sociale.