Game of Thrones a un problème de racisme

Game of Thrones n’a pas seulement un « problème de diversité », il a un problème de racisme. Les questions liées au casting et au manque de caractères racisés* bien développés sont celles qui s’attirent le plus de critiques, mais ce ne sont que la partie immergée de l’iceberg de racisme qui se trouve sous la surface du programme. Cet iceberg ne reflète pas seulement les problèmes de race de l’Amérique moderne, il reflète aussi le privilège blanc et une manière raciste eurocentrée de penser le monde qui remonte au Moyen Âge.

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L’affiche promotionnelle de la saison 1 ne contient qu’un acteur racisé, Jason Momoa, qui joue le rôle de Khal Drogo

La pointe de l’iceberg raciste est importante, et constitue un bon point de départ. Game of Thrones ne passe même pas ce que Manohla Dargis a appelé le « test DuVernay » (calqué sur le test Bechdel). Le test Bechdel offre un moyen simple de déterminer si les femmes sont représentées comme des personnages complets et à part entière. Le test DuVernay (du nom du réalisateur du film Selma, Ava DuVernay) fait la même chose pour les personnages issus des minorités raciales.

Bien qu’elles ne l’aient pas appelé le « test DuVernay », Nadia et Leila Latif ont souligné à quoi pourrait ressembler un tel test dans un article paru dans The Guardian lors de la controverse #OscarsSoWhite :

Y a-t-il deux personnages racisés dont on connait le nom ? Ont-ils un dialogue? Sont-ils liés de façon romantique l’un à l’autre ? Ont-ils un quelconque dialogue qui conforte ou supporte un personnage blanc? L’un des deux est-il totalement ordinaire?

Après six saisons, Game of Thrones n’est pas fini. Missandei et Gray Worm, les seuls personnages racisés importants (qui ont récemment été décrits comme des « personnages vraiment profonds » par la directrice de casting Nina Gold), ne sont pas « assez profonds » pour que la série franchisse le premier palier décrit par les sœur Latif. Et il ne semble pas y avoir de changement à venir ; les deux n’avaient pas plus d’une ligne de dialogue à échanger dans le premier épisode de la saison 7.

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Missandei et Gray Worm, deux personnages racisés restants dans Game of Thrones. Ils sont également dans une sorte de relation amoureuse, et la grande majorité de leurs échanges concerne Daenerys

Grey Worm, Missandei – et avant cela Khal Drogo – sont quelques-uns des personnages racisés les plus développés dans le programme. Mais ces personnages n’existent qu’en tant que figurants dans l’histoire de Daenerys Targaryen, le (probable) dernier membre d’une famille que Nina Gold a décrit comme « des personnes qui dans les livres sont totalement blanches ».

Les voyages de Daenerys à Essos sont le principal moyen par lequel les personnages racisés soient inclus dans la série ou les livres (l’arc narratif de Dornish est l’autre moyen, et il a ses propres défauts). Le problème est que son histoire est essentiellement celle de l’intrigue du « sauveur blanc », un archétype dans lequel un étranger blanc sauve une communauté non-blanche d’un terrible sort, gagnant ainsi au cours des événements du prestige, du pouvoir et de la conscience de soi; songez donc aux films Lawrence d’Arabie, Danse avec les loups et Avatar.

Bien que les problèmes de Daenerys gouvernant la Baie des Serfs aient été pris comme une subversion de l’intrigue du sauveur blanc, à la fin de la saison six, au moins avait-elle enclenché des démarches en vue d’une négociation et a navigué vers Westeros avec ses dragons et son armée. C’est ici que le racisme structurel – la partie de la glace qui se trouve sous l’eau – apparait. Tout ce que Daenerys a fait à Essos est au service de son but : revendiquer le trône de Westeros. Les racisés d’Essos deviennent son armée, un outil à utiliser pour atteindre ses fins.

Le dispositif de l’intrigue du sauveur blanc remonte au moins aux romans croisés qui sont apparus à la fin du XIIe siècle. Dans un seul d’entre eux, le légendaire chevalier anglais Guy of Warwick (ou Gui de Warewic comme il était appelé dans le poème anglo-normand original) a sauvé le royaume chrétien de Constantinople d’une armée sarrasine (les vrais croisés l’ont en réalité mis à sac).

C’est là que certains récits de sauveurs blancs pourraient se terminer. Mais l’histoire de Guy continue, tout comme celle de Daenerys une fois qu’elle a libéré les populations de la Baie des Serfs. Guy bat un dragon et un géant, gagne du pouvoir au Moyen-Orient avant de rentrer chez lui en Angleterre pour sauver la nation des envahisseurs du nord (Vikings) et fonder une dynastie. Il commence dans la vie comme un archétype d’« écuyer de basse extraction », incapable d’avoir une femme ou un pouvoir réel en Angleterre, mais gagne les deux par ses aventures outre-mer.

Cela vous semble familier ? Daenerys n’a pas encore sauvé Westeros des Marcheurs Blancs (pour le moment), mais dans le dernier épisode, nous avons découvert qu’elle s’asseyait littéralement sur une montagne de Verredragon, la seule arme dont nous savons qu’elle fonctionne contre eux. Son attention, comme celle de Guy dans la fiction médiévale, a toujours été axée sur « l’intérieur ». Tout ce qui s’est passé, et tout le monde qu’ils ont rencontré sur le chemin, est un outil pour y retourner et accumuler du pouvoir.

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Guy of Warwick. Illumination in BL Royal MS 15 E v.

Je ne dis pas que Daenerys soit délibérément calquée sur Guy of Warwick ou toute autre figure médiévale spécifique, qu’elle soit fictionnelle ou historique. Le fait est que la culture occidentale a durant des siècles vu les « autres » lieux et populations comme une source de pouvoir à utiliser pour ses propres fins : dans le cas de Guy, cela s’étend sur un millénaire. Cette perspective est celle qui a soutenu la colonisation européenne et l’impérialisme pendant des siècles, avec des effets dévastateurs encore en cours dans le monde entier.

L’idée que Game of Thrones et les romans de George R. R. Martin décrivent « le vrai Moyen Age » est souvent utilisée pour esquiver les critiques sur le manque de diversité raciale (et le haut niveau de violence, surtout contre les femmes). Mais comme nous l’avons exploré tout au long de cette série d’articles [l’auteure fait ici référence à une série de textes parus sur The Public Medievalist, NdT], l’idée que le « vrai Moyen Age » était totalement blanc a plus à voir avec les fantasmes modernes sur la pureté raciale qu’avec la réalité historique. Si nous voulons regarder le Moyen Age pour expliquer les relations raciales dans Game of Thrones, c’est la littérature médiévale et non l’histoire médiévale que nous devrions lire.

Game of Thrones et les romans de Martin ne sont pas des aberrations, ils reflètent une façon de penser le monde qui se concentre sur l’Europe et les Européens et voit les Autres soit comme des outils pour servir les besoins d’une personne blanche et son pouvoir, soit comme  étant sans importance. C’est une façon de penser qui est au moins aussi ancienne que le Moyen Age. Game of Thrones a des problèmes de racisme parce que le monde a des problèmes de racisme.

Notes

* Nous avons choisi de traduire « of colour » par le terme « racisé-e ». Malgré l’anachronisme d’un tel mot pour évoquer l’époque médiévale, il nous est paru plus opportun que l’expression « de couleur », beaucoup plus problématique et connotée en français qu’en anglais.

Source : The Public Medievalist.
Traduit de l’anglais par SB et RC, pour Etat d’Exception.