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Il n’y a pas de problème musulman, seulement un problème français

Rafik Chekkat 21 octobre 2014
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A Maurice Nadeau lui demandant à son arrivée Gare Saint-Lazare à Paris en 1945, si le problème noir aux Etats-Unis était en voie de règlement, Richard Wright eut cette réponse : « Il n’y a pas de problème noir aux Etats-Unis, seulement un problème blanc[1]. » Pas plus, pourrions-nous dire 70 ans après, qu’il n’y a de problème musulman en France. Seulement un problème français.

Pareille intuition guide Edwy Plenel, tout au long des 130 pages de l’essai qui vient de paraitre aux éditions La Découverte, Pour les musulmans. A lui seul, le titre détone avec le climat délirant sur l’Islam. Un délire que le matraquage politique et médiatique voudrait bien rendre collectif, et contre lequel s’érige le co-fondateur et patron de Mediapart.

Comme toute initiative qui permettrait un reflux de la lame de fond islamophobe qui déferle en continu depuis des années, ce livre est sans nul doute nécessaire. Le style y est enlevé, le verbe particulièrement élégant. Comme pour mieux répondre à ceux qui convoquent en permanence les belles lettres du « génie français » pour justifier leur obsession antimusulmane.

Le livre souffre pourtant quelques défauts. En plus d’une focalisation excessive sur l’extrême-droite, l’auteur convoque en permanence l’idéal républicain, que le racisme, notamment antimusulman, viendrait trahir, En ce sens, E. Plenel s’en tient le plus souvent à un discours de principe, qui l’empêche de mener une véritable réflexion politique, pourtant nécessaire pour repenser les rapports de domination et lutter efficacement contre l’islamophobie.

« Un cri de colère contre un sale climat »

Pour les musulmans, comme on avait écrit il y a plus d’un siècle Pour les juifs. Si le pamphlet de Zola – et son fameux J’accuse… – sont aujourd’hui célébrés, ils lui valurent à l’époque bien des ennuis, et une condamnation à un an de prison et un exil forcé à Londres. Revendiquant pleinement cette filiation, E. Plenel voit dans l’islamophobie actuelle une persistance de l’antisémitisme : le racisme antimusulman occuperait la place laissée vacante par la réprobation qui frappe désormais l’antisémitisme.

« Il y a un problème de l’islam en France »… D’avoir, une énième fois, entendu ce refrain qui, sans entrave aucune, met la France en guerre contre une religion, l’acclimatant au préjugé, l’accoutumant à l’indifférence, bref l’habituant au pire, m’a donc décidé à écrire ce livre. A cette banalisation intellectuelle d’un discours semblable à celui qui, avant la catastrophe européenne, affirmait l’existence d’un « problème juif » en France, j’ai voulu répondre en prenant résolument le parti de nos compatriotes d’origine, de culture ou de croyance musulmanes contre ceux qui les érigent en boucs émissaires de nos inquiétudes et de nos incertitudes[2]. » (p. 17)

Emile Zola

Rappelant la tragédie qui avait présidé à l’acceptation passive de la construction d’une question juive en Europe, E. Plenel se livre à une réfutation passionnée de cette « insidieuse et insistante construction contemporaine d’une question musulmane. » Et pour ce faire, il choisit à l’instar de Zola, de s’adresser « explicitement aux siens » :

« Zola s’adresse explicitement aux siens, comme sans doute nous le faisons ici tant la question musulmane divise nos propres lecteurs, parfois même nos proches. Il évoque, d’ailleurs, ces « amis à moi » qui « disent qu’ils ne peuvent pas les souffrir ». Comme d’autres, aujourd’hui, autour de nous, ne supportent pas l’affirmation publique d’une foi ou d’une identité musulmanes. Comme d’autres, de nos jours, font de l’islam le « problème » de la France, son enjeu de « civilisation ». (p. 34-35)

Une démarche honnête dénuée de tout paternalisme

Cette honnêteté intellectuelle est à mettre au crédit d’E. Plenel, dont le propos ne verse jamais dans le paternalisme. En tant que Blanc, il parle « aux siens », aux autres Blan-he-s, tout en mobilisant des références bibliographiques elles aussi majoritairement blanches. Il évite ainsi de tomber dans le travers consistant à vouloir s’ériger en porte-parole de la cause musulmane. Pour le dire simplement, le patron de Mediapart ne parle jamais à notre place.

Le fait, d’ailleurs, qu’il soit très peu question dans le livre du mode de vie des populations musulmanes, vient appuyer cette idée simple, que nous partageons totalement : l’islamophobie a plus à voir avec la manière dont l’Europe, et plus particulièrement la France, se définit et définit son « identité », qu’avec un quelconque comportement des musulman-e-s.

Ces dernières ne souffrent donc pas d’un manque d’intégration, qui rendrait leur présence problématique. S’appuyant sur certains passages des Réflexions sur la question juive de Sartre, E. Plenel situe le nœud du blocage français dans « le refus d’admettre l’Autre comme tel, le souci de l’assimilation à soi, cet universel abstrait qui n’admet le juif, le Noir, l’Arabe qu’à condition qu’il se dépouille de son histoire et de sa mémoire » (p. 117). Et, poursuit Plenel (on excusera la longueur de la citation, mais le passage nous semble significatif) :

« C’est précisément ce que vivent, depuis si longtemps, nos compatriotes musulmans qui, dans le même mouvement, sont assignés à leur origine et empêchés de la revendiquer. A la fois, ethnicisés et stigmatisés. Réduits à une identité univoque, où devraient s’effacer leur propre diversité et la pluralité de leurs appartenances, et rejetés dès qu’ils veulent l’assumer en se revendiquant comme tels.
Nous voici au cœur d’un défi français depuis trop longtemps en souffrance : apprendre enfin à penser à la fois l’universel et le singulier, la solidarité et la diversité, l’unité et la pluralité. Et, par conséquent, refuser résolument l’injonction néocoloniale d’assimilation qui entend contraindre une partie de nos compatriotes (de culture musulmane, d’origine arabe, de peau noire, etc.) à s’effacer pour se dissoudre, à se blanchir en somme. Bref, qui ne les accepte que s’ils disparaissent. » (p. 118)

Le racisme : « crime contre la République » ?

C’est sans doute là que se loge la contradiction principale du livre, qui oscille en permanence entre une dénonciation de l’universalisme abstrait, et un éloge continu, presque une exaltation, de la promesse républicaine. Une promesse qui serait fondée sur l’« égalité des humanités, quelles que soient leurs origines, leurs races, leurs croyances, leurs cultures, leurs civilisations. » (p. 49)

En faisant de l’islamophobie une atteinte aux principes de la « grande France », généreuse, résistante et antiraciste, puis en préconisant un retour à l’esprit originel de la République, l’ancien rédacteur en chef du Monde commet selon nous une double méprise. Car cette « grande France » parée de toutes les vertus, n’a de notre point de vue jamais existé[3].

Quant à la République, profondément façonnée par l’expansion coloniale, elle est loin d’être ce creuset où viendraient se dissoudre toutes les appartenances et les identités, pour ne laisser que des citoyens égaux. Elle a plutôt constitué – à travers la notion d’universalisme – une modalité nouvelle d’appréhension de la question raciale, mais en aucun cas une négation de l’idée de race même. Le ver du racisme, si l’on peut dire, était dans le fruit républicain[4].

Les pages consacrées par E. Plenel aux propos de Claude Guéant sur l’inégalité des civilisations[5], peuvent dès lors apparaitre en contradiction avec le portrait ô combien élogieux qu’il fait de Jean Jaurès, auteur en son temps de sorties antisémites et ouvertement colonialistes, et qui a fait sa carrière politique durant la grande expansion de l’empire colonial français.

Nous disons cela sans esprit polémique. Notre propos n’est pas d’assimiler Guéant à Jaurès, mais de relever simplement que les deux ont en commun d’avoir un jour postulé la supériorité de la civilisation française. De notre point de vue de descendant-e-s de l’immigration coloniale, le personnage de Jaurès a une signification sensiblement différente de celle que lui donne E. Plenel et tant d’autres en France.

Pho-Jean--jaures
Pour autant, se contenter d’enregistrer l’incompatibilité des deux perspectives n’a pas grand intérêt. Car la politique prend précisément naissance « dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes » et « se constitue comme relation », selon l’acception qu’en avait Hannah Arendt[6]. Il s’agit dès lors de déterminer quelle lecture on peut construire aujourd’hui avec ces deux perspectives.

Limites et dangers de l’idéal républicain

Le racisme de l’ère Sarkozy, sur laquelle insiste un peu trop E. Plenel, est érigé en véritable « crime contre la République ». Si son mandat fut bien celui de toutes les outrances, du ministère de l’identité nationale, à la chasse aux Rroms et aux sans-papiers, en passant par le projet de déchéance de la nationalité française, et le « débat » sur l’identité nationale, s’en tenir à cette séquence nous fait retomber dans certains pièges du discours antiraciste.

Celui de l’inversion de la règle et de l’exception, par exemple, où le racisme est vu comme une anomalie du champ social, de la « République », voire de la « démocratie », indépendamment de ses fondements structurels. Celui aussi de l’étonnement et de l’indignation perpétuels, que peut résumer la formule : Comment de telles choses peuvent-elles être aujourd’hui possibles ?

Or, nous avertissait W. Benjamin à l’aube de la seconde déflagration mondiale, « s’effarer que les événements que nous vivons soient « encore » possibles […], c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. » Et de poursuivre en affirmant qu’ « un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable[7]. »

En affirmant cela, il ne s’agit pas pour nous de prêter à E. Plenel de mauvaises intentions. Encore moins de lui reprocher d’écrire en tant que Blanc, et plus ridicule encore, de lui reprocher de l’être. Sur une question aussi importante que celle de l’islamophobie, s’abandonner à cette fâcheuse tendance militante qui consiste à sur-interpréter les divergences, ce narcissisme de la différence, cette passion de la démarcation, est totalement contre-productif.

Mais le discours de Plenel étant clairement situé, nous aurions aimé qu’il le soit du début à la fin du livre. Que le patron de Mediapart ne s’en tienne pas à une position de principe, mais qu’il mène une réflexion politique à partir de la perspective qui est la sienne.

Et pour dire ce qui lui paraitrait pertinent à partir de sa position, un travail critique et réflexif sur ses propres milieux politiques – ceux de gauche – aurait été nécessaire. Car l’effet pervers consistant à s’en tenir à une dénonciation morale du racisme, c’est précisément de faire l’économie d’une véritable réflexion politique, et de prôner in fine un retour à un idéal républicain abstrait, précisément source d’islamophobie[8].

« I don’t have time to dream »

L’exigence d’une véritable réflexion politique est, à notre sens, l’enjeu véritable de la question de l’islamophobie. L’ouvrage d’E. Plenel s’avère certes bienvenu dans le « climat » actuel, et a le mérite incontestable de s’abstenir de toute approche paternaliste. Mais il entretient malgré tout l’illusion d’un retour à un idéal républicain, qui a pourtant été historiquement et demeure une source structurelle de racisme et d’islamophobie.

Hijab BBR
Nous aurions aimé au contraire que l’auteur évite le piège d’un tel discours libéral, et aille au bout de la logique que lui confère sa position (personne blanche non victime de racisme), pour s’essayer à une véritable réflexion politique de lutte contre l’islamophobie au sein même des partis politiques (de l’extrême gauche à l’extrême droite) et des institutions traversés par ce racisme.

Ce type de réflexion existe par exemple aux Etats-Unis, où des intellectuels blancs s’essayent à des analyses politiques en vue de réformer de l’intérieur les structures racistes des pouvoirs politiques en place, via des mesures combinant redistribution économique et reconnaissance politique des groupes discriminés, mesures susceptibles d’être adoptées directement par les institutions pour lutter contre le racisme structurel[9].

Nous avons donc besoin et en urgence de mesures concrètes, dont l’une des premières est l’abrogation des lois et mesures islamophobes. Quant à l’illusion de la promesse républicaine, elle est précisément l’écueil qu’il nous faut éviter en tant que musulmans. La lutte politique contre l’islamophobie structurelle ne pourra consister que dans notre auto-organisation et la réflexion politique que nous mènerons[10].

Pour reprendre une formule célèbre de Malcolm X sur l’action de Martin Luther King et des libéraux blancs, nous dirons que pour l’heure – et pour l’heure seulement : « Nous n’avons pas le temps de rêver ».

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Rafik Chekkat

Ancien avocat, diplômé en philosophie politique (Université Paris 7), Rafik Chekkat est cofondateur et chargé de publication du site Etat d'Exception.

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2 Comments

  1. Moksha 27 octobre 2014

    Pour affirmer ce que vous dites sur Jaurès je pense que vous ne connaissez ni son parcours ni comment il est arrivé en politique. En tous les cas ce que vous écrivait ne concerne que le premier mandat de Jaurès alors qu'il se destinait à une carrière d'enseignant en philosophie et non de politicien. Il avait 26 ans à l'époque et les discours de Jules Ferry l'avait fortement influencé. Lors de la deuxième partie de sa carrière politique, lorsqu'il a épousé la cause socialiste, il s'est opposé farouchement à la colonisation. Il n'aurait certainement pas été assassiné s'il avait été du côté des dominants.  Dommages, votre article est intéressant mais vous le disqualifiez en avançant cette thèse  inexacte. 

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  2. ghj 21 juin 2015

    Soyons donc pour les musulmans , et donc CONTRE l’islam !

    Répondre

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