« Je danserai si je veux » : sois libre et tais-toi

Je danserai si je veux afficheUne femme portant  un hijab, une bouteille de soda à la main et qui ne semble pas très à l’aise, est entourée de deux femmes qui fument et boivent de la bière. Dès l’affiche du film Je danserai si je veux, le ton est donné. Ce long-métrage qui se proclame ouvertement féministe, dresse le portrait de trois femmes palestiniennes vivant à Tel-Aviv.

Si le synopsis a tout pour être intéressant, il n’en ressort qu’une énième illustration de ce que le féminisme peut avoir de plus binaire, orientaliste, et caricatural. Le film a beau être réalisé par une Palestinienne, Maysaloun Hamoud, il reprend presque tous les codes du féminisme blanc normatif.

Le film illustre cette capacité de certains arabes, musulmans à se caricaturer eux-mêmes, et ce à double titre : la caricature proposée par la réalisatrice d’une part ; qui lui a value une condamnation du film par des dignitaires religieux, d’autre part.

Pourtant, la réalisatrice comme ceux qui l’ont condamnée ont au moins deux points communs : leur vision d’un islam dogmatique, superficiel, et la conviction que la valeur ou la liberté d’une femme se mesure selon qu’elle porte un voile, ou n’en porte pas.

Sauver la musulmane en péril

Salma et Leila, deux femmes palestiniennes sécularisées et fêtardes, piercing et tatouages sur la peau, vivent en colocation avec Nour, une palestinienne étudiante, voilée et très introvertie. De manière grossière, la liberté passe systématiquement par la cigarette, la drogue, et l’alcool.

Il n’y a pas un plan dans le film où Salma et Leila ne fument ou ne boivent pas, comme pour marquer à chaque instant leur courageuse subversion. Cette équation qui veut que la liberté de la femme arabe passe par l’alcool est affirmée de manière répétitive dans ce type de films : une répétition qui devient gênante dès lors qu’elle fait figure d’injonction.

Dans le cinéma se revendiquant féministe, il est intéressant de constater que rarement les femmes arabes ne sont libres et épanouies, jamais le portrait que l’on dresse d’elles, de leur liberté, ne sont flatteurs.

Surtout, jamais cette liberté des femmes arabes n’est profonde, substantielle. Elle ne relève souvent que de leur apparence, du détail, de leur port ou non-port d’un voile, du contenu de leur verre, du plongeant de leur décolleté. Jamais la quête de liberté n’évoque la liberté de penser, d’écrire, de questionner, la liberté d’exister en tant qu’individu. La liberté d’exister, seule, sans drapeau ni Coran à glorifier ou piétiner.

Ces représentations caricaturales de la femme arabe libre laissent peu de place à l’identification pour les femmes arabes/musulmanes dans toute leur diversité. Pire encore, à force d’accumuler ce type de portraits incarnant la liberté de manière exclusive, il n’en ressort qu’une injonction de plus faite aux femmes musulmanes : sois libre, et pour être libre, fais-ci, fais-ça. Non, pas comme ci, pas comme ça.

Le regard des deux Palestiniennes porté sur Nour est un peu moqueur au départ, quoi que très protecteur  et bienveillant à la fin. Néanmoins, nous sommes, une fois de plus, dans le schéma habituel de la musulmane silencieuse et passive. Cette musulmane en péril à sauver, de préférence par celles qui ont eu le cran de tuer leur père et leur Dieu.

Le voile de Nour est pesant, sa religiosité aussi. Nour est introvertie, elle baisse les yeux sans cesse, et elle est fiancée à un musulman. Le musulman n’est pas aimant, il ne sert pas la main, il est violent. Et finalement, le musulman est aussi un violeur.

Aussi, dans ce type de long métrage, la religion est systématiquement vécue soit comme un passe-droit vers la violence – comme pour le fiancé de Nour – soit comme une sorte de superstition naïve, comme pour Nour elle-même.

Au-delà du cliché, cette représentation de l’homme arabe, musulman, oppresseur est dérangeante pour au moins deux raisons : la première, c’est que le film repose sur une idée très simple qui veut que plus l’individu est musulman, plus il est exécrable. La seconde, c’est que le seul oppresseur identifié est ici l’homme arabe, qu’il soit fiancé/père/petit copain.

Pourtant, qui connaît un peu la situation des Palestiniennes en Israël sait qu’elles ont bien plus d’un oppresseur potentiel et qu’elles subissent des dominations multiples.

Encore une fois, que faisons-nous des musulmans qui ne correspondent ni à l’un ni à l’autre de ces deux archétypes ? Que faisons-nous des musulmanes qui cherchent à revendiquer leurs droits sans se départir de leur spiritualité ? Que faisons-nous de celles qui sont sécularisées et n’en subissent pas moins les dogmes des traditions patriarcales et de ce féminisme blanc normatif ? Elles sont tout simplement oubliées, invisibilisées.

Obsession du corps des femmes

En réalité, le message véhiculé par ce film n’est pas à jour des multiples enjeux actuels du féminisme arabe, islamique. Les nouvelles générations féministes racisées rejettent le patriarcat d’où qu’il vienne, et surtout elles ne sont pas dupes des instrumentalisations opportunistes dont elles font l’objet dès lors qu’elles s’élèvent – à raison – contre certaines de leurs traditions.

Le féminisme universel old school est quant à lui obsédé par les corps : couverts ou non, le corps des femmes musulmanes dit tout d’elles. Trop libre ou pas assez, le corps des femmes arabes est constamment objet de jugements, par les gardiens de leurs corps comme par leurs émancipateurs. Tous autoproclamés.

Il y a un paradoxe dans la capacité du féminisme occidental à enjoindre la liberté aux femmes arabes : interférons-nous de manière aussi violente dans la vie intime des hommes, même musulmans, comme nous le faisons à l’égard des femmes? Et s’il est vrai que les communautés arabo-musulmanes ne manquent pas d’obsédés du contrôle des corps, cette obsession inversée de la libération sexuelle aide-t-elle vraiment ? Puisqu’elle ne s’érige pas pour protéger le libre arbitre des femmes musulmanes, mais uniquement pour s’opposer aux premiers.

Cet hymne à la liberté sexuelle s’établit non comme une option, mais comme une injonction qui vient s’immiscer jusque dans l’intimité. Finalement, ce féminisme là ne soutient pas les femmes musulmanes dans leur développement personnel, leurs choix et leurs revendications. Ce féminisme traditionnel ne les écoute pas, il les renvoie à la qualité d’objets passifs et silencieux, objets de peurs. Et objets de débats idéologiques, depuis qu’Orient et l’Occident se font la guerre sur nos corps.

Invisibiliser la domination coloniale israélienne

Les Palestiniennes en Israël, qui habitent une société coloniale et ségréguée, sont sujettes à des dominations multiples, à la fois sexiste, raciste, ethnique et religieuse. Pourtant, Maysaloun Hamoud nous donne à voir trois femmes palestiniennes subissant des discriminations exclusivement intra-communautaires – à part la scène du restaurant où le fait de parler arabe pose problème. Leur bourreau est à chaque fois un fiancé, un père, un petit copain, et il est toujours arabe.

Tous les rôles du film ont du mal à exister autrement qu’en tant qu’archétypes utilisés contre leurs propres communautés arabes, sans jamais que ne soit évoqué le traitement de ces mêmes Arabes dans la société coloniale dans laquelle ils vivent.

Certes, comme toutes les femmes vivant dans une société patriarcale, les femmes palestiniennes subissent des discriminations de toutes sortes au sein de leur propre communauté. Il ne s’agit pas de le nier même si la ligne de crête semble étroite pour les femmes arabes, musulmanes, prises au piège d’un chantage permanent : taire les injustices dont nous sommes victimes dans nos propres communautés afin de ne pas empirer l’image de celles-ci, ou bien les dénoncer en prenant le risque de renforcer les discours paternalistes et néocoloniaux.

Les femmes palestiniennes sont d’autant plus sujettes à ce chantage qu’elles ne vivent pas dans un cadre postcolonial, mais dans celui d’une occupation coloniale stricte. Ainsi, les femmes palestiniennes d’Israël peuvent potentiellement être coincées entre une lutte de libération nationale à laquelle elles participent activement mais qui est parfois utilisée comme prétexte pour remettre à plus tard (c’est-à-dire après la Libération) la question de leurs droits en tant que femmes ; et une domination coloniale qui remet en question leur simple droit à exister en tant que Palestiniennes.

C’est là que l’approche intersectionnelle prend tout son sens. Elle permet aux femmes palestiniennes d’entrevoir des modalités d’action qui leur permettent d’échapper au chantage évoqué plus haut, et de revendiquer leurs droits, voire leur simple existence, sans complaisance ni envers les structures coloniales; ni envers leur communauté d’origine.

L’incapacité de ce film à soulever ces questions est très regrettable. En choisissant un personnage comme celui de Salma, Palestinienne chrétienne et lesbienne, la réalisatrice aurait pu dénoncer de nombreuses discriminations subies par celle-ci, parmi lesquelles la domination coloniale, la domination sexiste, mais aussi la domination hétérosexuelle, que ce soit dans son village d’origine ou dans la société israélienne. Au lieu de cela, la réalisatrice ne fait rien (ou presque) de ce personnage.

Je danserai si je veux vient ainsi allonger la liste des soupes orientalistes à destination d’un public occidental. En enfermant les femmes arabes dans une alternative étroite entre la délurée et la soumise, le film renforce les stéréotypes antimusulmans, qui viendront en retour légitimer toutes les mesures et violences faites à ces derniers.

« Une fois qu’on a exclu les Musulmans de la modernité, écrivait Sherene H. Razack, il est possible de justifier toutes les mesures prises à leur encontre ».