Juifs européens opposés au mouvement sioniste naissant : une histoire oubliée ?

L’idée sioniste est plus ancienne que le mot, qui fut employé en public pour la première fois par Nathan Birnbaum au cours d’une réunion qui se tint à Vienne dans la soirée du 23 janvier 1892. L’ironie veut que cet homme deviendra par la suite, pour des raisons religieuses, un antisioniste acharné.

Herzl - L'Etat des JuifsC’est aussi dans les dernières années du XIXème siècle qu’eurent lieu les deux événements fondateurs du sionisme politique : la tenue du premier congrès sioniste mondial à Bâle en 1897 précédée, un an plus tôt, par la publication du Judenstaat (L’Etat des Juifs) de Theodor Herzl, œuvre fondatrice du sionisme politique.

Pourtant, « l’opposition au sionisme est aussi ancienne que le sionisme même[1] ». En raison de son caractère colonial, l’entreprise sioniste n’a pu que provoquer, dès le départ, une vive hostilité de la part des populations arabes, spécialement de Palestine[2].

Mais au sein même des communautés juives d’Europe, les critiques furent nombreuses et provenaient principalement de trois milieux : les assimilationnistes, les religieux orthodoxes et les révolutionnaires de gauche.

Les assimilationnistes

Tout en reconnaissant la gravité de l’antisémitisme, les assimilationnistes critiquaient le caractère éternel que lui attribuaient les sionistes ; ils ne voyaient dans cet antisémitisme que des manifestations de croyances héritées des temps anciens, amenées naturellement à disparaître. Pour eux, l’assimilation était partout en marche en Europe et il serait vain, voire même dangereux, de s’y opposer :

« Certes, autrefois, l’émancipation des Juifs dépendait du bon vouloir du prince et ce qui avait été donné pouvait toujours être repris. Certes encore, l’antisémitisme moderne pouvait rendre l’assimilation plus difficile en fermant, par exemple, certaines professions aux Juifs. Il pouvait la freiner mais il ne pouvait pas l’empêcher. Car l’émancipation des Juifs n’était plus fondée sur des facteurs subjectifs mais sur les tendances économiques et sociales de l’histoire du monde et sur le progrès irrésistible de la civilisation. » (W. Laqueur, p. 567)

Bien entendu, cette critique libérale était beaucoup plus répandue en Europe occidentale et centrale et aux Etats-Unis – la majorité des juifs de ces pays se sentant enracinée dans son pays respectif – qu’en Europe orientale où la situation sociale des juifs était beaucoup plus précaire.

De même que cette critique libérale et assimilationniste au sionisme n’était pas dépourvue d’arrières pensées racistes. L’argument de la laïcité, ou devrions-nous plutôt dire du sécularisme, était ici brandi contre l’appartenance juive. L’opposition au sionisme pouvait ainsi aller de pair avec la négation de soi en tant que juif.

Les religieux orthodoxes

De nombreux religieux juifs critiquèrent très tôt le projet de création d’un foyer national juif en Palestine en raison de sa contradiction avec la promesse messianique de la Bible et des autres sources du judaïsme, qui conditionnaient le retour en eretz israel (littéralement terre d’Israël) à l’avènement du messie et non aux actions humaines.

Ces critiques expliquent pourquoi les dirigeants de la communauté juive de Munich s’étaient opposés à la tenue dans leur ville du premier congrès sioniste mondial, qui s’est finalement ouvert à Bâle le 29 août 1897.

Ces critiques des juifs orthodoxes à l’égard du sionisme rejoignaient parfois celles des milieux libéraux sur la question spécifique de l’attachement des populations juives à leur patrie, le sionisme ne pouvant que créer une double allégeance néfaste, qui entraînerait un regain d’antisémitisme.

C’est ce que déclarait, par exemple, le rabbin américain Isaac Wise peu après le premier congrès sioniste mondial : « Nous dénonçons toute cette affaire d’un Etat juif comme étrangère à l’esprit du Juif moderne de ce pays, qui considère l’Amérique comme sa Palestine et dont les intérêts sont situés ici », (W. Laqueur, p. 567)

Certains juifs orthodoxes voyaient en outre d’un très mauvais œil le caractère séculier de l’idéologie nationaliste sioniste naissante, qui ne manquerait pas d’entrainer une perte d’influence de ces autorités religieuses au sein des populations juives :

Laqueur« Les théoriciens de l’aile ultra-orthodoxe, comme Isaac Breuer, considéraient les Juifs comme une nation religieuse, c’est-à-dire comme une nation différente de toutes les autres en ce que la religion était son seul contenu. Le sionisme voulait laisser la religion en dehors de la renaissance nationale, ce qui faisait que la nation deviendrait une coquille vide. Sans religion, en effet, toute l’histoire juive pendant des milliers d’années n’avait aucun but. La nation juive avait refusé de périr parce qu’elle voulait sauver sa religion ; inversement, la religion avait sauvé la nation juive. Après avoir tant souffert pendant deux mille ans, n’était-ce pas une folie de faire des Juifs une nation comme toutes les autres, de les politiser, de créer un Etat qui serait neutre en matière de religion ? Selon cette doctrine, le sionisme dépouillait la nation juive de son véritable contenu culturel en empruntant à l’Europe occidentale le nationalisme moderne. Il s’était ainsi lancé dans la pire sorte d’assimilation ». (W. Laqueur, p. 596-597)

Pourtant, après une lutte acharnée – sur les détails de laquelle il n’est pas possible de revenir ici – la majorité des orthodoxes (spécialement ceux de l’« Agoudat Israël ») se ralliait à l’Etat d’Israël au moment de sa création, au prix d’une certaine réinterprétation de la réalité : « A leurs yeux, Israël n’avait pas vu le jour comme résultat des efforts des sionistes mais comme un don du ciel ». (W. Laqueur, p. 603)

Les milieux révolutionnaires de gauche

Enfin, si le sionisme ne manqua pas d’attirer sur lui les critiques des milieux révolutionnaires de gauche, les différences étaient là aussi très grandes selon que l’on provenait d’Europe centrale et occidentale ou d’Europe orientale :

On pourrait synthétiser la situation des Juifs de l’Est européen dans les termes suivants : une structure sociale formée essentiellement par un prolétariat d’origine artisanale et par une petite bourgeoisie appauvrie, un processus d’assimilation très faible ou inexistant, la conservation du yiddish en tant que langue nationale, un attachement important à la tradition religieuse et une identité ethnique influencée par un contexte largement imprégné d’antisémitisme.

Le judaïsme d’Europe centrale présentait des caractères différents : une prédominance des classes moyennes et bourgeoises, un très haut niveau d’urbanisation, un processus d’assimilation linguistique et culturelle complètement achevé et, enfin, l’abandon du yiddish et de l’orthodoxie religieuse[3].

Et c’est précisément en Europe centrale et orientale que « s’esquissaient les traits d’une nouvelle question juive fondée sur la dialectique nationalité-assimilation[4] » et à propos de laquelle s’affrontaient les conceptions bundistes et marxistes :

Le Bund (Union générale des ouvriers juifs de Pologne, Russie et Lituanie), fondé en 1897 (soit l’année même du premier congrès sioniste mondial), se situe « au carrefour du socialisme et de la judéité[5] ». S’il a largement contribué à fonder le POSDR (parti ouvrier social-démocrate de Russie), il n’en a pas moins revendiqué une certaine autonomie vis-à-vis de ce dernier.

Recrutant principalement dans les milieux artisanaux et les petites entreprises, le Bund s’est nettement opposé au sionisme lors de son quatrième congrès de 1901, en adoptant une résolution visant l’autonomie culturelle extraterritoriale, qui s’articulerait autour de ces trois revendications :

  • la transformation de l’empire russe multinational en une fédération de peuples ;
  • le droit à l’autonomie nationale pour chacun de ces peuples, indépendamment du territoire d’implantation
  • ’attribution aux Juifs du statut de nation à part entière[6].

L’originalité des bundistes tenait donc à « leur tentative de penser différemment la nation » : l’autonomie juive n’était pas pensée comme territoriale mais comme nationale-culturelle, et le yiddish, véritable langue nationale, y tenait une place très importante.

Bund

Rassemblement de l’organisation de jeunesse du Bund (Varsovie, juin 1932)

Pour ce qui est des marxistes, leurs positions à l’endroit de la question juive restaient somme toute prisonnières du prisme de l’assimilation, considérée unanimement comme un progrès de l’histoire, ce qui les conduisit à critiquer le sionisme dans des termes parfois très proches de ceux, des intellectuels juifs libéraux.

Sans revenir sur l’ensemble des positions des marxistes au sujet des questions juive et nationale[7],  il sera simplement question ici des écrits de celui qui a su le mieux, parmi les socialistes, théoriser la question nationale[8] et qui, même s’il n’était pas juif, a exercé une influence importante parmi certains socialistes juifs d’Europe sur les questions du sionisme et du Bund : Vladimir Lénine.

Lénine RougePourtant, la position que défendit Lénine a souvent été mal comprise et surtout critiquée comme ayant conduit à opposer marxisme et nationalisme[9]. Or, la réflexion de Lénine sur ces sujets a toujours été empreinte de pragmatisme et a donc évolué au fur et à mesure que la situation politique évoluait elle-même. Aux premières interventions polémiques à l’endroit des conceptions sionistes et de celles défendues par le Bund – surtout après la scission entre ce dernier et le POSDR – ont laissé place des publications au ton plus mesuré, dans lesquelles Lénine reconnaissait l’existence du concept de nation juive.

En fait, pour comprendre ce qui peut être apparaître comme des hésitations de sa part, il est utile de rappeler la double approche dans laquelle s’inscrivait constamment ses réflexions sur la question nationale et sur la question juive.

D’une part, il défendit vigoureusement le principe du droit à l’auto-détermination des peuples opprimés (s’opposant sur ce point précis à Rosa Luxemburg). A l’appui de ce principe, Lénine affirmait que cela aidait à la prise de conscience politique des travailleurs, qui se rendaient compte qu’ils avaient la même nationalité que ceux qui dirigeaient l’Etat oppresseur (mais pas les mêmes intérêts). En agissant ainsi, les socialistes de l’Etat oppresseur encourageaient l’internationalisme aussi bien au sein de leur propre classe ouvrière que dans celle de la nation opprimée[10]. Lénine fondait donc sa position sur le principe de la lutte contre les idées réactionnaires au sein de la classe ouvrière de la nation dominante.

D’autre part, Lénine rejeta la conception de Bauer d’une « autonomie nationale culturelle » en raison des concessions qu’elle faisait au nationalisme bourgeois. C’est donc dans cette perspective que s’inscrit son opposition aux conceptions bundistes, opposition davantage fondée sur des considérations de stratégie révolutionnaire et de tactique plutôt que sur des principes généraux.

Car la critique de Lénine fut élaborée dans le contexte particulier du mouvement révolutionnaire socialiste russe (plus précisément à la suite du IIe congrès du POSDR de 1903 et la scission intervenue avec le Bund). Lénine reprenait ainsi des critiques émises par des socialistes russes juifs comme Martov et Trotsky à l’encontre du Bund : on reprochait à ce dernier son séparatisme qui affaiblissait le mouvement socialiste russe dans son ensemble.

Pour Lénine, il s’agissait de faire une distinction claire entre, d’une part, la lutte contre chaque élément de discrimination à l’encontre de tout groupe sur la base de sa langue ou de sa culture, et l’exaltation, d’autre part, de cultures nationales particulières.

Notes

[1] Walter Laqueur, Histoire du sionisme, Vol. I &II, Gallimard, 1994, p. 561.
[2] Voir notamment le livre de Rashid Khalidi, L’identité palestinienne, la construction d’une conscience nationale moderne, La Fabrique, 2003.
[3] Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive, La Brèche PEC, 1990, p. 31.
[4] Ibid., p. 25.
[5] Claudie Weil, Les cosmopolites, Socialisme et judéité en Russie (1897-1917), Syllepse, 2004, p. 99.
[6] E. Traverso, Les marxistes… op. cit., p. 117-118.
[7] Nous renvoyons sur ces questions le lecteur à l’ouvrage déjà cité d’Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive, ainsi qu’à celui de Georges Haupt, Michael Lowy et Claudie Weil, Les marxistes et la question nationale, L’Harmattan, 1997.
[8] Nous n’oublions pas que Trotsky, à la fin de sa vie, commença à développer une analyse très pertinente du fascisme et de la question nationale. Voir Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme ?, Ecrits sur l’Allemagne (1930-1933), Les Editions de la Passion, 1993 ; voir aussi Léon Trotsky, Question juive/Question noire (textes annotés et présentés par Danièle Obono et Patrick Silberstein), Syllepse, 2011.
[9] « Il soutenait que, même sous sa forme la plus justifiée et la plus inoffensive, le nationalisme était incompatible avec le marxisme. », in W. Laqueur, op. cit., p. 620.
[10] « Le renforcement de l’oppression nationale à l’époque de l’impérialisme commande à la social-démocratie, non pas de renoncer à la lutte « utopique », comme le prétend la bourgeoisie, pour la liberté de séparation des nations, mais au contraire, d’utiliser au mieux les conflits qui surgissent également sur ce terrain, comme prétexte à une action de masse et à des manifestations révolutionnaires contre la bourgeoisie », Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, OEuvres choisies, Editions du Progrès, Moscou, 1968, p. 155.