« Jusqu’ici tout va bien » : la diversité c’est bon pour le business
  • Films
  • « Jusqu’ici tout va bien » : la diversité c’est bon pour le business

  • 5 mars 2019
  • En France, la manière privilégiée d’évoquer le racisme au cinéma, c’est à travers des comédies. Le sujet est si brûlant, que nous devrions le traiter avec humour, tendresse et légèreté. Cet humour – souvent mauvais – finit par rendre risible la question même du racisme et sert la plupart du temps à renforcer et à légitimer les stéréotypes existant.

    Etant donné la prolifération ces dernières années de ces comédies dites « communautaires », on peut se demander s’il existe en France les structures de financement et l’espace de diffusion pour faire autrement. Peut-on proposer autre chose qu’un discours dépolitisant qui fait du racisme une simple question de préjugés dont une audience blanche peut rire sans se sentir mise à l’index ?

    Pour bénéficier des exonérations de charges des zones franches, une start-up parisienne est contrainte de s’installer à La Courneuve (93) et d’y embaucher un tiers de ses salarié.es. Malgré quelques aléas, les préjugés sur les banlieusards cèdent la place à une saine entente, et les nouvelles recrues s’avèrent même être bénéfiques pour les affaires de l’entreprise.

    Jusqu’ici tout va bien, à l’instar de beaucoup de « comédies communautaires » (Marly Gomont, Bienvenue chez les Ch’tis, Intouchables, Neuilly sa mère…), repose sur l’opposition entre deux mondes, en l’espèce la banlieue et l’entreprenariat parisien. Un contraste qui crée des décalages propices à toute une série de situations comiques. Le degré de formatage de ces comédies est tel, que l’on ressort d’une projection du film avec la fâcheuse impression d’avoir déjà vu une dizaine de fois les mêmes ficelles, le même scénario.

    D’autant que pour créer ces situations de décalage, Mohamed Hamidi a été contraint de forcer le trait sur chaque personnage qui devient littéralement non plus seulement un archétype (la plupart des comédies reposent après tout sur des archétypes) mais une caricature. Les habitant.es de La Courneuve paraissent coller encore plus au stéréotype des « banlieusard.es ». Une réassignation problématique qui contredit l’intention affichée par le réalisateur de casser les préjugés.

    Malik Bentalha et Mohamed Hamidi – Copyright Quad Films

    D’un point de vue cinématographique, c’est le néant, ou presque : des dialogues plats, des personnages mal écrits et tout aussi mal interprétés, un scénario cousu de fil blanc et une mise en scène qui ne présente aucune originalité. NTM et Barry White en bande-son donnent même un aspect désuet à un film dont tout l’intérêt réside dans ce qu’il révèle et dit à son insu.

    Pour Mohamed Hamidi, son film propose « une vraie réflexion sur le potentiel des quartiers, sur l’énergie incroyable qui est gâchée, sur la frustration de gens qui ne se sentent pas utilisés à leur bonne valeur[i]. » C’est là tout le message de Jusqu’ici tout va bien. Les « banlieusards » n’ont de valeur qu’économique, qui est fonction de leur niveau d’employabilité (les salarié.es de la start-up) ou de l’argent qu’ils génèrent (les dealers qui financent l’entreprise).

    Un message en droite ligne avec la rationalité politique néolibérale qui fait du taux de croissance le critère d’évaluation de toute chose et de la concurrence l’unique mode de relation aux autres. La diversité n’a pas de valeur en soi, mais seulement parce qu’elle favorise la croissance économique. En bref, le racisme est une mauvaise chose qui nuit au business.

    Dans un ouvrage récemment traduit en français et publié aux éditions Amsterdam[ii], Wendy Brown montre notamment comment l’efficacité a été érigée partout au rang de valeur suprême :

    L’économisation néolibérale remplace le lexique politique par le lexique du marché. La gouvernance remplace le lexique politique par le lexique du management. La combinaison des deux transforme la promesse démocratique d’un pouvoir partagé en promesse d’entreprise et de gestion de portefeuilles tant au niveau individuel que collectif.

    La raison néolibérale tend à tout reconfigurer, y compris le racisme et l’antiracisme. A partir du moment où les buts et priorités de l’Etat sont devenus indissociables de ceux des entreprises, la lutte contre les discriminations est présentée comme un moteur de la croissance économique.

    Cette vision libérale (de la banlieue) se double chez Mohamed Hamidi d’une conception simpliste des enjeux politiques et économiques propres à ces territoires et ses habitant.es. Mais le fait qu’il vienne du 93, qu’il ait enseigné 14 ans à Bobigny et qu’il soit un des co-fondateurs du BondyBlog, lui confère une légitimité pour traiter le sujet.

    Cette étiquette de premier concerné lui permet de tenir avec autorité un discours pourtant caricatural sur son milieu d’origine. On voit ici comment ce concept de premier concerné se retourne au final contre nous, en présentant des personnes comme légitimes, alors même qu’elles légitiment le racisme en le présentant comme un simple problème de connaissance de l’autre.

    Notes

    [i] Mohamed Hamidi : « Jusqu’ici tout va bien, c’est l’achèvement de 25 ans de militantisme dans les quartiers », entretien réalisé avec Ilyes Ramdani, BondyBlog, 28 février 2019.

    [ii] Wendy Brown, Défaire le démos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Amsterdam, 2018.

    Tant que vous êtes là...

    Pas d'abonnement payant pas de publicité. Etat d'exception entend rester libre. Cela signifie que nous comptons sur vous, nos lecteurs, pour obtenir de l'aide. Si vous aimez ce que vous lisez ici, aidez-nous à le garder gratuit pour tous en faisant un don. Aucun montant n'est trop petit. Vous nous aiderez à cultiver une sphère publique qui honore le pluralisme de la pensée pour un public diversifié et exigeant.

    Laisser un commentaire

    .