Kamel Daoud, informateur indigène

« Rien ne défigure plus l’image publique de l’intellectuel que le louvoiement, le silence prudent, le vacarme patriotique et le reniement théâtral. »
Edward W. Said, Des intellectuels et du Pouvoir.

Les débats autour de la série d’agressions sexuelles à Cologne le soir du nouvel an n’en finissent plus d’agiter les cercles intellectuels et médiatiques. Les « migrants » – principalement syriens et afghans – ont très vite été désignés comme les auteurs de ces attaques, dont il a également été dit qu’elles avaient été planifiées.

Même si les premiers éléments de l’enquête sont venus balayer ces accusation, en France la polémique a pris un tour nouveau à la faveur de la publication le 31 janvier par Le Monde d’une tribune du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud parue initialement dans le journal italien La Repubblica, et dans laquelle il attribue exclusivement ces violences aux rapports pathologiques que le « monde d’Allah » (ce sont ses mots) entretient avec les femmes. Extraits :

« On voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture […]. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme. »

« L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

« La liberté de la femme en Occident n’est pas vue comme la raison de sa suprématie mais comme un caprice de son culte de la liberté. »

« Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka. »

En guise d’analyse, Daoud enfile les unes après les autres les perles racistes, orientalistes, qui viennent toutes ressasser des théories éculées sur la misogynie arabe et musulmane. Une argumentation qui « ne fait qu’alimenter les fantasmes islamophobes d’une partie croissante du public européen, sous le prétexte de refuser tout angélisme » notent très justement les auteur-e-s d’une tribune parue elle aussi dans Le Monde (si nous partageons le fond de la tribune, sa forme interroge : écrire un texte collectif d’universitaires pour répondre à un article du seul Daoud revient un peu à « casser des œufs avec un marteau »).

41Asmg09FtL._SX306_BO1,204,203,200_Le propos de K. Daoud est tel, ses généralisations sur les « terres d’islam » si grossières, que les discussions autour de leur caractère raciste ou non nous paraissent à la fois surréalistes et profondément insultantes. Comme s’il était possible de s’affranchir de toute rigueur intellectuelle dès lors qu’il s’agit d’ « islam » :

« Si les généralisations douteuses sur les cultures étrangères ne sont officiellement plus tolérées en Occident, l’Islam constitue l’exception : le discours sur la mentalité, la personnalité, la religion et la culture musulmanes semblerait tout à fait déplacé dans un débat politiquement correct sur les Africains, les juifs, les Asiatiques ou d’autres peuples orientaux. » (Edward W. Said, L’Islam dans les médias)

Nombreux-ses sont pourtant celles et ceux qui sont monté-e-s au créneau pour disqualifier l’accusation d’islamophobie adressée au journaliste et écrivain algérien, crier à la censure, au « procès stalinien » ou même à la « fatwa laïque » (sic).

« Etre islamophobe en Algérie, en Egypte, au Maroc… n’a pas de sens » note le sociologue Lahouari Addi, pour qui « le concept d’islamophobie est inopportun s’il sert à mettre à l’abri de toute critique des comportements ou des schèmes culturels de groupes sociaux sous crainte de passer pour racistes. »

La journaliste Aude Lencelin estime quant à elle que le texte de Daoud, « immédiatement déchiqueté par tout ce que la gauche compte de bien-pensants bas de plafond, restera comme l’une des plus importantes contributions apportées à la douloureuse affaire de Cologne ». Pour elle, les tribunes de Daoud dans Le Monde et TheNew York Times ne font pas de lui un « vulgaire islamophobe ».

Même le premier ministre s’est senti obligé de venir au secours du soldat Daoud dans un texte publié sur Facebook et dans lequel il juge « consternantes » les « attaques » et la « hargne inouïe » dont ferait l’objet l’auteur de Meursault contre-enquête.

« Abandonner cet écrivain à son sort, écrit M. Valls, ce serait nous abandonner nous-mêmes. C’est pourquoi il est nécessaire, impérieux, et urgent, comme beaucoup l’ont fait ces derniers jours, de soutenir Kamel Daoud. Sans aucune hésitation. Sans faillir ».
Valls DaoudLui qui martelait à la suite des attentats du 13 novembre, qu’ « expliquer, c’est déjà un peu vouloir excuser », lui qui n’avait pas hésité à convoquer dans un temps record le Conseil d’Etat pour faire interdire le spectacle d’un humoriste et qui avait justifié la répression des manifestations pour Gaza en 2014 (en assimilant antisionisme et antisémitisme), voir Manuel Valls faire de vibrants appels au « pluralisme » ne manque pas de piquant.

Car si Kamel Daoud bénéficie de soutiens si importants et d’une surface médiatique aussi large (quel algérien peut aujourd’hui se targuer d’écrire dans Le Monde, La Repubblica, TheNew York Times, d’être reçu sur tous les plateaux télé d’Europe ?), c’est qu’il remplit une fonction bien précise : celui d’ « alibi ethnique qui vient à l’appui des discours culturalistes, racistes ou islamophobes » ainsi que le souligne le politologue Thomas Serres.

En dépit d’un style pamphlétaire qui manque nécessairement de rigueur ; en dépit de l’absence de base empirique et d’effort d’historisation dans ses écrits ; en dépit d’une connaissance souvent superficielle des sujets qu’il aborde, Kamel Daoud est perçu comme objectif, rigoureux et faisant autorité par sa seule appartenance raciale et son statut de « témoin de l’intérieur ». A l’instar des Abdelwahab Meddeb, Ayan Hirsi Ali, Irshad Manji, Fouad Ajami, Abdennour Bidar, Djemila Benhabib, Mohamed Sifaoui, Chahdortt Djavann, Malek Chebel, Lydia Guirous, et autres Fawzia Zouari, Kamel Daoud est un informateur indigène.

Informateurs indigènesSur l’islam, le monde arabe, les réfugiés, le colonialisme, la Palestine, il est celui qui sert à longueur de tribunes l’agenda impérial occidental et l’entreprise coloniale israélienne. Une pratique ancienne, souligne Deepa Kumar, tant le colonialisme s’est historiquement reposé sur des porte-parole et collaborateurs indigènes pour appuyer idéologiquement sa mission.

Là où d’habitude on brandit contre nous autres racisé-e-s qui traitons des questions raciales l’argument du « communautarisme » ou celui du « manque d’objectivité » (comme si, ainsi que l’a fait remarquer Amélie Koulanda, les Blancs étaient objectifs quand ils parlent de racisme, alors même qu’ils en bénéficient), on confère aux écrits de Daoud le statut d’expertise du simple fait qu’il « parle de l’intérieur ».

La « racialisation » dont nous faisons l’objet sert soit à discréditer nos propos (François Burgat l’a très justement rappelé lors de sa récente audition au Sénat), soit leur conférer une autorité exorbitante, quand bien même ce ne serait que du verbiage au service d’une pensée binaire  (« occident moderne » vs « orient archaïque »).

C’est pourquoi il nous a semblé plus opportun de souligner en quoi le discours Daoud est symptomatique d’une fonction précise, plutôt que de le réfuter sur le fond. Nous aurions pu rappeler à celui qui vient de recevoir le prix Jean-Luc Lagardère du meilleur journaliste de l’année pour ses chroniques au Point (sic), que « le sexisme n’est pas un produit importé » et que la France est elle aussi « empreinte de la culture du viol ». Mais nous savons pertinemment que ces questions ne l’intéressent.

samar-kaukab-author-photo_2_2S’il s’y intéressait réellement, relève Samar Kaukab, contributrice et membre du conseil consultatif du site altMuslimah, il aurait demandé comment les femmes et d’autres groupes privés de leurs droits dans les sociétés modernes musulmanes se confrontent à cette objectivation ou même à cette violence. Il se serait renseigné sur les diverses traditions intellectuelles, culturelles, et même religieuses qui informent le militantisme des musulmanes.

« La misère sexuelle des mondes arabe et musulman, conclut Samar Kaukab, ne sera pas résolue par les éditoriaux d’écrivains dont les histoires de survie individuelle dépendent d’un rejet global des cultures qui imprègnent ces sociétés. […] Si Daoud se soucie vraiment de la misère des autres, il doit plutôt rejoindre et amplifier la conversation qui existe déjà. »

Parce qu’on ne change pas une société à coup d’invectives et d’anathèmes ; parce que le discours de Kamel Daoud est dangereux en ce qu’il participe à fixer les groupes humains en les enfermant dans leurs différences, sa décision d’arrêter le journalisme, si elle venait à se confirmer, serait la seule bonne nouvelle au milieu de tout ce vacarme.