« Les représentations par les médias des Afro-américains influencent-elles la manière dont ils sont traités par la police, la justice pénale et par la société au sens large ? » L’étude de cette question était au programme du séminaire organisé l’an passé à New York par le Museum of the Moving Image, sous le titre : « Mis en danger par les images de cinéma. La criminalisation des corps noirs et bruns. »

Dans le même sens, les habitants des banlieues en France sont-ils mis en danger par les représentations qu’en font le cinéma et la télévision ? C’est la question que l’on peut se poser à propos de Dheepan, le 7ème long-métrage de Jacques Audiard, Palme d’or au dernier festival de Cannes, sorti en DVD le 20 janvier 2016.

La banlieue comme « décor »

C’est l’histoire d’un ancien soldat tigre tamoul (Antonythasan Jesuthasan), d’une femme (Kalieaswari Srinivasan) et d’une petite orpheline (Claudine Vinasithamby) qui ne se connaissent pas mais font croire qu’ils forment une famille pour pouvoir quitter le Sri Lanka en proie à la guerre. Ils se retrouvent en France, où « Dheepan » vend des gadgets à la sauvette sur Paris, avant de se voir proposer un travail de gardien (et un logement) dans une cité HLM de la banlieue parisienne, qu’on imagine lointaine.

Après Un prophète, Audiard avait voulu faire une sorte de remake des Chiens de paille (Straw Dogs, 1971) avec Dustin Hoffmann, à ceci près que la campagne irlandaise est ici remplacée par la banlieue parisienne. Une banlieue qui selon les mots mêmes du réalisateur sert seulement de « décor » au film.

couv_gran-torinoEt le moins que l’on puisse, c’est que ce décor est omniprésent. Si tout cela démarre comme un film intimiste – fidèle au cinéma d’incarnation dans lequel Audiard excelle – autour de cette fausse famille qui se heurte notamment en France à la barrière de la langue (c’est, disons, la première partie du film), la deuxième partie fait basculer Dheepan dans un thrilleur vengeur et les codes du film de genre, pour finir en une version française et actualisée du Justicier avec Charles Bronson, ou plus près de nous, de Gran Torino de et avec Clint Eastwood.

Certains ont reproché à Audiard le manque de réalisme de sa banlieue. C’est oublier qu’il s’agit d’une œuvre de fiction et non d’un documentaire (même si la plupart des acteurs – au demeurant excellents – sont amateurs).

Pour nous, la question n’est pas tant le caractère irréel de cette banlieue, que la troublante concordance entre la vision que nous livre Audiard et les représentations racistes et réactionnaires véhiculées par une partie significative des politiques et des médias en France.

Clairement, la cité dans Dheepan n’est rien d’autre qu’une « no go zone » sortie tout droit des délires de Fox News. Un « territoire perdu de la république », où la police ne met jamais les pieds et où les dealers font tout le temps et partout la loi.

Déshumanisation

La surreprésentation de la violence dans Dheepan et l’atmosphère de guérilla urbaine qui y règne, s’accompagnent d’une déshumanisation totale, absolue, des « jeunes de cités ». Sacrifiés par le réalisateur, ils n’ont aucune profondeur ou psychologie et sont réduits à leur seule capacité de nuisance. Ils sont violents, arrogants, bêtes, et lâches.

Ce sont même des parasites amoraux puisqu’on les voit squatter l’appartement d’un invalide (Mr Habib). Hormis quelques exceptions sur lesquelles nous reviendrons, les jeunes sont dans le film des personnages totalement négatifs. « Des voyous » dira d’eux « Dheepan », qui sont « un peu comme certains gangs du Sri Lanka », mais « moins dangereux ».

Occupants virils et exclusifs de l’espace public dans la cité, ces jeunes hommes principalement arabes et noirs dictent leur loi. En plus de fouiller les sacs à l’entrée de l’immeuble (pratique qui peut exister, le problème n’est pas là) ils posent parfois de véritables « check-points » dans le quartier, contrôlant les allées et venues et fouillant minutieusement les habitant-e-s qui se hasardent à l’extérieur. On les voit fréquemment utiliser leurs armes, que ce soit dans des règlements de comptes ou pour tirer en l’air pour fêter un événement.

Cette occupation militaire, renforcée par l’absence totale dans le film de la police (on ne voit pas même un camion de pompiers ou une ambulance), contribue à décrire un paysage désolé, une cité à l’abandon qui vit au rythme des trafics, où les habitants sont livrés à eux-mêmes et soumis à l’arbitraire de « voyous » sur qui va s’abattre la violence vengeresse de « Dheepan ».

Trouble dans la race

La représentation de ces jeunes en personnages totalement négatifs souffre trois exceptions : le personnage de Youssouf, sorte de « Huggy les bons tuyaux » que l’on voit furtivement, un jeune guetteur au bas de l’immeuble, et un chef de réseau tout en haut de l’immeuble, fraichement sorti de prison et qui squatte lui aussi l’appartement de Mr Habib.

Les deux derniers personnages sont des Blancs. Le guetteur (Franck Falise) apparait peu à l’écran et ne prend la parole qu’une seule fois pour expliquer à « Dheepan » le fonctionnement du business et les états d’âme de ceux qui l’exercent. Son discours de « sociologue » sonne faux et la scène est bien trop courte et isolée pour contrebalancer la déshumanisation décrite plus haut.

Le boss du quartier, Brahim, est joué par Vincent Rottiers qui a plus l’air de sortir de HEC que d’une famille de gangsters (on apprend dans le film qu’il suit le même itinéraire criminel que son père et son oncle). Son physique, sa manière de s’exprimer et ses mimiques, à peu près tout est en décalage avec le personnage qu’il est censé incarner. A l’exception de Youssouf, Audiard a confié à des Blancs les rares personnages qui ont un minimum d’épaisseur et de sensibilité dans le film, ce qui vient renforcer la déshumanisation des racisés.

Par ailleurs, en opposant des immigrés asiatiques sérieux, travailleurs et discrets, à des jeunes de quartier parasites, violents et oisifs, le film joue sur un autre registre raciste, celui du mythe de la « minorité modèle », stéréotype qui décrit les immigré-e-s asiatiques comme le parfait exemple du « quand on veut on peut », et qui sert à protéger le racisme institutionnalisé et la suprématie blanche, et à valider le racisme anti-Noirs et anti-Arabes.
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Audiard l’antiraciste

Dès lors qu’il est question de stéréotypes racistes dans les films d’Audiard, on nous oppose l’argument selon lequel le réalisateur d’Un prophète est un antiraciste convaincu, qui n’a pas hésité à s’engager par le passé en faveur des « sans papiers ».

Puisqu’on a tendance en France à définir de manière très problématique le racisme comme étant les idées négatives qu’une mauvaise personne a volontairement envers un groupe de personnes, une « bonne » personne ne saurait être « coupable » de racisme, surtout quand cette personne compte parmi les grands cinéastes français de son temps. Ces mécanismes défensifs déployés dès que l’on aborde la question raciale forment ce que Robin DiAngelo nomme la « fragilité blanche » :

L’adaptation la plus efficace du racisme dans le temps est l’idée que le racisme consiste en des préjugés conscients tenus par des personnes moyennes. Si nous sommes conscient-e-s de ne pas avoir de pensées négatives sur les personnes racisées, de ne pas raconter de blagues racistes, d’être des gens sympas, et même d’avoir des ami-e-s racisé-e-s, alors nous ne pouvons pas être racistes. Ainsi, une personne est raciste ou ne l’est pas ; si une personne est raciste, cette personne est mauvaise ; si une personne n’est pas raciste, cette personne est bonne. Bien que le racisme se manifeste évidemment à travers des actes particuliers, ces actes font partie d’un système plus vaste auquel nous participons tou-te-s. L’accent mis sur les incidences individuelles empêche l’analyse qui est nécessaire pour contester ce système plus vaste. La binarité bon/mauvais est le malentendu fondamental qui conduit les Blanc-he-s à être sur la défensive dès qu’il s’agit de les connecter au racisme.

En prêtant son concours aux représentations les plus réactionnaires sur la banlieue, en faisant de ses jeunes habitants racisés une quantité négligeable, interchangeable, des hommes superflus pour emprunter un concept cher à Arendt, Dheepan participe bel et bien à la mise en danger des corps noirs et arabes. Si les « mecs de cités » ne sont pas tous des anges, nous devons refuser et combattre les représentations qui en font des êtres sans aucune valeur.

Parce que nos vies sont intrinsèquement précieuses.
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