Le Front national (FN) n’a jamais caché ses intentions à notre égard. Surfant sur la fureur raciste et sécuritaire post-attentats, il a eu l’occasion de ressasser ses thèmes favoris à l’occasion de ce scrutin régional : immigration, contrôle des frontières, réfugié-e-s, « islamisation de la France », menace terroriste, etc.

Si la victoire du FN est réelle, il faut la replacer dans son contexte. Celui d’un scrutin où 12% des personnes en âge de voter ne sont pas inscrites sur les listes électorales, où l’abstention dépasse les 50% et où les votes blancs représentent 2,39% des suffrages exprimés. 6 millions de personnes ont certes fait le choix du FN (qui arrive en tête avec un score de 27,73 %), mais cela ne représente au final que 12% des personnes en capacité de voter.

En plus de booster le parti et de donner confiance à ses partisans, cette victoire sera l’énième occasion pour les autres formations de durcir le ton sur l’immigration, les banlieues ou l’Islam, au nom d’une volonté – présentée comme responsable – de ne pas abandonner ces thèmes à l’extrême-droite.

lefigaro.750S’agit-il pour autant d’un « choc », comme on a pu l’entendre ? Le mot est fort et sans doute mal venu de la part de médias et politiques qui ont très largement contribué à hisser le Front national au niveau auquel il est aujourd’hui. Si la dramatisation et la stupéfaction ambiantes[1] nous paraissent déplacées, cette victoire nous laisse malgré tout un goût amer et nous envoie un signal clair : restez à votre place.

A chaque fois que le FN a accédé à un échelon élevé de responsabilité, nous avons pâti de ses coupes budgétaires et de sa politique sécuritaire. Il n’est qu’à voir ce qu’a été la gestion calamiteuse de villes comme Toulon ou Vitrolles, ou ce qu’est celle de Béziers ou d’Orange. Dans cette ville du Vaucluse dirigée par J. Bompard, des quartiers entiers sont laissés à l’abandon, les travaux de voierie et le ramassage des ordures y sont moins fréquents qu’ailleurs, les façades d’immeubles jamais rafraichies, les centres sociaux fermés et les subventions et les aides refusées aux associations jugées trop « politiques » ou « communautaires » (pratique qui est loin d’être l’apanage du FN), etc.

Les effets négatifs de la victoire du FN seront réels. Ils seront certes circonscrits en raison des pouvoirs limités des régions, mais ils seront bien réels. Ce qui n’excuse en rien les discours alarmistes qui exonèrent leurs auteurs de leur propre responsabilité et stigmatisent les abstentionnistes, en particulier quand elles et ils sont racisé-e-s.

Comment peut-on en effet reprocher aux millions de pauvres, de racisé-e-s, de ne pas s’être déplacé-e-s en masse alors qu’elles et ils subissent de plein fouet la crise économique (40 000 chômeurs en plus en octobre 2015) et un racisme structurel, spécialement dans une France sous état d’urgence ?

Comment peut-on leur reprocher de tourner le dos à des partis déconnectés des aspirations profondes de la population, et qui appartiennent à un paysage politique français désespérément blanc et colorblind[2] ?

Saramago-Jose-La-luciditeEnfin, comment leur reprocher leur abstention lors de scrutins dont sont exclus les étrangers, les mineurs, les sans « papiers français », les prisonniers, et toutes celles et tous ceux qui sont privé-e-s à un moment donné de leurs « droits civiques » ? On aurait tort d’accabler les abstentionnistes. Leur position lucide – pour reprendre le thème du roman de José Saramago – est la seule qui soit conséquente.

Car après tout, le vote est bien cette cérémonie, « à la fois passive et massive, par laquelle le pouvoir d’État, invariablement composé de fondés de pouvoir du Capital, autorise, ranime, à partir de notre humiliante participation à cette cérémonie, sa propre existence perverse. Nous ne devons pas lui concéder, lui accorder, cette autorisation, cette réanimation[3]. »

L’auteur de ces lignes a beau être le fils de l’ancien maire de Toulouse (entre 1944 et 1958), ce passage décrit bien l’état d’ « impuissance sérielle[4] » dans lequel nous maintiennent les élections. « Nous devons, poursuit Badiou, nous pouvons, oublier absolument que l’État organise un vote. Et nous consacrer, dans la liberté que fonde cet oubli, à l’action-pensée qui a pour nom « politique ». »

Nous savons par expérience qu’aujourd’hui, aucune amélioration substantielle de nos conditions de vie ne proviendra des urnes seules ; que l’alternance politique depuis 1981 n’a jamais été synonyme de politique alternative.

Les voix qui s’élèvent ici et là pour déplorer la faible participation à ce scrutin, particulièrement en banlieue, doivent bien comprendre que les discours alarmistes sur « la catastrophe qui vient » et la nécessaire lutte contre l’extrême droite ne font plus recette.

Qui peut d’ailleurs prendre encore au sérieux le discours d’un Estrosi en PACA, par exemple, qui prétend vouloir faire barrage au FN tout en lui empruntant à longueur d’année ses idées ? Qui peut prendre encore au sérieux les imprécations d’un Valls et d’un Cambadélis contre la « menace vichyste » quand on connait la politique épouvantable menée par le gouvernement socialiste depuis 2012 ?

m_237317385_0Car ce n’est certainement pas le FN qui a lancé des expéditions militaires en Centrafrique, au Mali, en Syrie et en Irak.

Ce n’est certainement pas le FN qui a multiplié les cadeaux fiscaux aux entreprises, voté la « loi Macron » et mis en place le « pacte de compétitivité ».

Ce n’est certainement pas le FN qui a interdit les manifestations pour Gaza à l’été 2014 et poursuivi les pro-palestinien-ne-s.

Ce n’est certainement pas le FN qui a orchestré la répression après les attaques conte Charlie Hebdo et une superette casher à Paris en janvier dernier : des dizaines de procédures pour « apologie du terrorisme », condamnations à de la prison ferme, des dizaines de signalements, d’auditions et de GAV, parfois sur des enfants.

Et ce n’est certainement pas le FN qui a décidé l’état d’urgence, envoyé la police défoncer des mosquées et procéder à des milliers de perquisitions aux domiciles de musulman-e-s (et dans une bien moindre mesure de militant-e-s écologistes), et interdit les manifestations à l’occasion notamment de la COP21.

Non, tout cela et bien d’autres choses sont l’œuvre d’une majorité socialiste sans autre projet que son maintien au pouvoir et qui n’a eu de cesse avant ce scrutin d’agiter l’épouvantail du FN. « Comment en est-on arrivé là ? » s’interroge inquiet le journal Le Monde dans son éditorial consacré à la victoire prochaine du FN.

Que les choses puissent « continuer à aller[5] » sous les majorités successives qui nous gouvernent, voilà ce qui devrait nous inquiéter.

Car la catastrophe ne désigne pas ce qui va venir, mais ce qui est déjà là.

Notes

[1] « Comment en est-on arrivé là ? Comment un parti réactionnaire et xénophobe, animé, quoi qu’il en dise, par une idéologie contraire aux valeurs de la République, et porteur de propositions aussi démagogiques que dangereuses, peut-il apparaître comme un recours à plus d’un électeur sur quatre ? Comment comprendre qu’il soit en mesure de présider, seul, aux destinées de près du quart de la population française, s’il l’emporte le 13 décembre dans le Nord, en Provence et dans l’Est ? », Le Monde.fr, 07 déc. 2015.
[2] Sur cette notion, voir l’article d’Adia Harvey Wingfield « Si vous ne voyez pas la race, comment pourriez-vous voir l’inégalité raciale? », Etat d’Exception.fr.
[3] Alain Badiou, Sarkozy : pire que prévu, les autres : prévoir le pire, Nouvelles Éditions Lignes, 2012.
[4] « En un mot, quand je vote, j’abdique mon pouvoir − c’est-à-dire la possibilité qui est en chacun de constituer avec tous les autres un groupe souverain qui n’a nul besoin de représentants. Voter, c’est sans doute, pour le citoyen sérialisé, donner sa voix à un parti, mais c’est surtout voter pour le vote […] c’est-à-dire pour l’institution politique qui nous maintient en état d’impuissance sérielle. » Jean-Paul Sartre, « Elections piège à cons », in Les Temps modernes, 1973, n° 318.
[5] « La notion de Progrès doit être fondée sur l’idée de la catastrophe. Le fait que les choses « continuent à aller », voilà la catastrophe. Celle-ci ne désigne pas ce qui va venir, mais ce qui est déjà là. Comme le dit Strindlberg : « L’enfer, ce n’est pas ce qui risque de nous arriver, c’est notre vie présente » », Walter Benjamin, Le livre des passages, Œuvres