La danse des blancs sur internet

Le terme « blanc », qui n’est pas une couleur de peau mais une condition (combien de fois faudra-t-il vous le dire ?), nous met mal à l’aise, nous, les blancs. Moi aussi, la première fois, j’ai ressenti un malaise : normal, puisque ça n’existe pas et qu’on est tous pareil, j’avais bien retenu ma leçon et en plus j’étais de gauche. Il vous met tellement mal à l’aise (et cette fois je m’extrais) que l’indigène qui vous en affuble, vous le taxez de « racisme anti-blanc », et là, miracle, le terme « blanc » ne vous dérange plus.

Les blancs sont tellement dominants que même le racisme, ils l’ont colonisé !

Quand l’indigène dit « blanc » à un blanc, le blanc a le choix : admettre la définition indigène du blanc et ouvrir ses oreilles, ou taxer l’indigène de racisme parce que le blanc parle mieux le français que l’indigène, et donc il sait bien mieux que lui ce que « blanc » veut dire… Choisis ta posture, camarade blanc !

J’ai compris assez vite, parce que j’ai ouvert mes oreilles, que blanc est une condition sociale, une série d’appartenances communes (dont celle du pays d’origine n’étant pas une ancienne colonie, celle du patronyme à consonance chrétienne, celle du faciès…) définies tacitement par les blancs entre eux (et non par l’indigène qui lui ne décidait de rien, jusqu’à ce que des indigènes décident qu’il déciderait désormais au moins des mots qui lui sont propres, Frantz Fanon, Malcom X, Aimé Césaire, Angela Davis… ma culture est parcellaire).

Cette condition sociale héritée est le plus souvent augmentée par une posture individuelle : plus tu es dominant, plus tu es blanc. Donc le blanc est toujours plus blanc que la blanche qui elle est toujours plus blanche que l’indigène, inexorablement.

Avoir suivi les pérégrinations tumultueuses des indigènes sur Facebook, théâtre exacerbé de la domination décomplexée, m’a permis d’observer la danse des blancs . Qui a dit que les blancs ne savent pas danser ?

Une valse à trois temps

La danse des blancs autour de l’indigène est une valse à trois temps. Au premier temps de la valse, le blanc (de gauche, car il se définit lui-même ainsi) s’invite à commenter dans un texte de cinquante lignes, la seule phrase qui lui importe, celle qui distingue le blanc de l’indigène, dans un article dont le sujet central est tout autre, peu lui importe. Le commentaire est mielleux et fielleux, alternant entre une condescendance qui m’est insupportable (tant elle me couvre de honte car elle est un miroir) et une tentative de culpabilisation larmoyante qui dit en gros « Mais qu’est-ce que je t’ai fait, moi ? ».

Inlassablement, l’indigène met en veilleuse son aptitude à l’échange et il se fait violence pour entrer en résonance avec celle qui lui est infligée. Il répond quelque chose qui marque son territoire, quelque chose qui dit « C’est moi qui décide des questions que tu me poses » et en même temps « Mon mur n’est pas un réceptacle pour vos états d’âmes ». Il la fait courte, cinglante parfois (mais pas toujours) il la fait savamment pesée, juste ce qu’il faut pour affoler le compteur Geiger de l’énergie du réseau. Et effectivement, ça s’affole !

Au deuxième temps de la valse, le blanc pédale dans la semoule du couscous de Nadine Morano : il s’offusque, s’indigne, se révolte, argumente, il grimpe au mur, il s’époumone… A ce moment-là, je souffre pour lui, j’hésite à prendre le blanc par la main et à le consoler en lui expliquant gentiment et calmement que le combat politique n’est pas une quête individuelle et que sûrement, s’il rencontrait l’indigène dans un pince fesses, il le trouverait tout à fait civil et courtois mais que bon, tu l’as cherché mon pote, allez viens faire un câlinou là, viens… Mais non, je ne peux pas faire ça, je ne dois pas faire ça, parce que si je fais ça… ce con va en profiter pour se plaindre à moi du vilain nègre qui mange avec les doigts !

Mais j’interviens quand même, avec loyauté à la lutte et respect pour la personne (c’est l’indigène qui m’a permis d’en admettre l’indispensable équilibre en politique, et ça n’était pas gagné pour une blanche perchée en haut de « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »). J’entre en danse donc. Je ne dis pas que je suis blanche, je ne dis pas que je suis une femme, mon pseudo n’en donne pas de certitude et la plupart du temps le blanc me prend pour un blanc et la blanche pour une blanche. Je sais toujours avec certitude que le blanc ne me confond pas avec une indigène : jamais un blanc ne s’adresse à moi avec la même défiance qu’il ne le fait avec un indigène, jamais il n’use du même ton arrogant, jamais il ne me nie comme il nie l’indigène…

Bref, je recommence à « définir » car c’est une récurrence à laquelle il ne faut pas sursoir : « Blanc et noir ne sont pas des couleurs de peau mais des conditions sociales en lien avec la colonisation des peuples et la hiérarchisation des appartenances. Blanc signifie globalement « dont les appartenances découlent de la domination coloniale ». Et le noir, c’est « celui dont les appartenances découlent aussi de la domination coloniale, mais de l’autre côté du fusil. ». Je soigne l’écriture, je me fais pédagogue, je mets un trait de légèreté, j’esthétise… Tout ça pour toi, ô blanc de gauche, pour te tendre la main à mon tour, prends-là !!! Et il s’en fout, ce malotru ! De ce que je lui dis pour lui faire comprendre, il ne me calcule même pas ! Car ce qui l’intéresse, c’est que l’indigène le comprenne, lui, qui veut soumettre l’indigène à lui faire crédit de son innocence blanche.

Mais cet indigène-là ne se soumet qu’à sa propre cause.

Deux issues

Au troisième temps de la valse, de deux choses l’une : soit le blanc attrape la main qui lui est tendue par la blanche décoloniale que je suis devenue et qu’il sera bientôt Incha Allah (ha ha ha ! blancs de gauche, rien ne vous sera épargné du déplacement de vos apriori racistes, c’est un gage de considération). Et à la grâce de sa détermination, le blanc accepte de renoncer à ses privilèges de blanc face à l’indigène quel qu’il soit et en toute circonstance. C’est-à-dire de renoncer à être un rouage de la mécanique raciste (conscientisant donc enfin qu’il en est un). Il admet sa position, il accepte la relation qui lui est proposée. Il adoucit son propos, il dit « Ah oui, envisagé sous cet angle… » et il adopte la position basse qui convient à l’ouverture d’un échange qui n’est pas un débat. Il décide d’apprendre quelque chose, quelque chose qu’il ne sait pas encore. Il s’apprête à écouter sans user du temps de parole de l’autre pour préparer la prochaine salve de « Je sais mieux que toi ». Et c’est un moment que j’apprécie, une vraie joie. Je sais que c’est juste.

De deux choses l’autre : le blanc reste irrémédiablement centré sur lui-même, s’accrochant à ses privilèges et à son innocence blanche de gauche comme une moule à son rocher, il continue d’essayer de se faire aimer en défendant sa caste. Puis, n’y parvenant définitivement pas, il remet ses bottes, attrape sa cravache restée à portée de main et il injurie, il offense, il insulte… Le plus souvent des insultes racistes dont il créé lui-même le contexte. Le trio gagnant de l’apriori raciste sur l’indigène c’est « sexisme, homophobie, antisémitisme ». Tout ce que l’indigène n’est pas, évidemment, il suffit de lire ce qu’il écrit et d’écouter ce qu’il dit pour le savoir, mais ce qu’il sera sommé de prouver (de préférence par des questions intrusives relevant de son intimité).

Stigmatisation, péjoration, affirmations basées sur des articles qui citent des journaux, ouï-dire, lecture de pensées, procès d’intention… Tout cela participe de la mécanique raciste, de ce quelque chose que jamais vous, blancs dominants, n’oseriez lui faire s’il était moi. Sans connaître rien de l’indigène, aucun de ceux qui l’attaquent ne lit correctement ce qu’il écrit ni ne l’écoute, parce que d’abord, ils exigent qu’il fasse allégeance aux « belles personnes » et qu’il leur réponde en jouant le jeu dont la doxa fixe les règles, qu’il supporte la bêtise savante et le péremptoire… Qu’il montre patte blanche (pour l’indigène musulman cela signifie qu’il dise qu’il est athée, qu’il a des amis juifs, qu’il est monogame, contre la lapidation des femmes… Qu’il boit de la bière et mange du porc même, ce serait encore mieux, mais ça n’est toujours pas assez.). Dès lors qu’il ne le fait pas, le blantriarcat se déchaîne à diaboliser sa personne, à confirmer ses apriori pour justifier son racisme.

Sortir de l’affect

Comprenez ! Vous ne comprenez pas, aveuglé par ce désir brûlant qu’il vous renvoie une image positive de vous-même. Il ne vous aime pas : il s’intéresse seulement à ce que vous dites, à ce que vous faites et aux conséquences multiples des paroles et des actes que vous cautionnez, ou que vous prétendez lui faire admettre. Sortez de l’affect comme point d’achoppement et vous verrez comme c’est bon d’être un être identique à l’autre sans avoir besoin d’être approuvé par lui. Ce que vous reprochez à l’indigène n’est que le reflet de votre incapacité à le toucher. Parce qu’il n’est pas venu pour se faire aimer. Il se bat pour la justice et pour l’égalité, ni plus, ni moins. Pas de « gnagnagna… mais j’aime beaucoup ce que vous faites… » et « je ne suis pas d’accord avec vous mais gnagnagna… je me battrai pour que vous puissiez me réduire en esclavage… ». Il balance, il révèle le pire, il est votre monstre : le bon nègre pour qui vous vous « battez bec et ongles depuis toujours » (sic)… et qui vous pisse à la raie.