La fragilité blanche et la question de la confiance

Je suis formatrice sur les questions de justice raciale. Mon activité quotidienne consiste à mener des débats, essentiellement avec des groupes de personnes blanches, sur la race et le racisme.

Un aspect important mais délicat de mon travail consiste à faire remarquer nos schémas racistes inévitables et souvent inconscients à des personnes blanches. Ceci m’a amenée à identifier ce que j’appelle la fragilité blanche — l’incapacité des personnes blanches à faire face à des remises en causes de notre vision raciale de la réalité, de nos identités, de nos positionnements. Faisant partie d’une société qui nous abrite et nous protège de ces questionnements, nous n’avons pas eu à développer l’endurance nécessaire pour les encaisser. La culture mainstream, l’école, les médias, les institutions et les idéologies dominantes nous placent au centre et renforcent une vision du monde racialement limitée (et raciste), engendrant le sentiment profondément ancré de supériorité raciale et de totale légitimité. Simultanément, on nous élève dans l’idée qu’il est mauvais et immoral de se sentir racialement supérieur-e. De cette dichotomie résulte le besoin de nier agressivement, à soi-même comme aux autres, notre supériorité internalisée. Les rares fois où on nous met face à ce déni, ça nous fait l’effet d’une douche froide ; une atteinte à notre juste place dans la hiérarchie, une bassesse morale, nous contraignant à nous défendre plutôt qu’à réfléchir. Voici quelques unes des dynamiques que les éducateurs et éducatrices à la justice raciale ont à gérer lorsqu’elles et ils entreprennent de faire comprendre la réalité du racisme et ses ressorts.

Dans cet article, je souhaite parler d’un aspect en particulier de la fragilité blanche : le besoin typiquement blanc d’ « instaurer un climat de confiance » dans un groupe avant que les participant-e-s puissent s’investir dans la tâche d’identifier et de déconstruire le racisme. J’ai des groupes de compositions diverses — ce sont parfois des groupes de formation ou d’échange racialement mixtes, parfois des groupes affinitaires racialement homogènes. Parmi celles et ceux qui interviennent dans ces multiples aspects de la justice raciale, beaucoup accueillent favorablement cette demande de confiance raciale émanant des blanc-he-s, laquelle se manifeste de diverses façons : temps dédié par l’animateur-rice à des exercices visant à instaurer de la confiance ; mise en place d’un ensemble de principes censés engendrer de la confiance ; et justifications par les participant-e-s de leur refus de s’impliquer (par exemple : « je ne me sens pas assez en confiance dans ce cercle pour me livrer »). J’ai tenté en vain de découvrir ce que mes semblables blanc-he-s entendaient au juste par cette demande de confiance : avoir confiance qu’il va ou ne va pas se passer quoi ? Je suis convaincue qu’il ne s’agit pas de la crainte de se faire voler son portefeuille ou d’être agressé-e physiquement, bien qu’à un niveau subconscient il se pourrait tout à fait que ça joue un rôle dans les groupes en mixité raciale, vu la puissance des biais implicites et l’implacable conditionnement raciste auquel les blanc-he-s sont soumis-e-s. Non ; en fin de compte, mes observations me portent à croire que ce besoin peut se résumer ainsi : je dois pouvoir me fier au fait que tu ne penseras pas que je suis raciste, avant de pouvoir réfléchir à mon propre racisme.

Considérez ces quelques règles de base visant à créer de la confiance :

Ne pas juger : Ce n’est pas humainement possible, on ne peut donc observer ou faire respecter une telle règle. D’un point de vue pratique, elle est donc vide de sens.

Ne pas avoir d’a-priori : Les a-priori sont très souvent inconscients ; donc là encore cette règle ne peut être observée ou invoquée et est donc, concrètement, vide de sens.

Présumer la bienveillance : En faisant primer l’intention sur l’impact, ce principe privilégie les intentions de l’agresseur sur l’impact qu’a son comportement sur sa cible. Ce faisant, elle protège les agresseurs et leurs ressentis, et les déresponsabilise ; du moment qu’il n’y avait pas d’intention de blesser, on est censé-e ravaler sa douleur et passer à autre chose. Mais dans un cadre où l’on tient compte du pouvoir social, les intentions sont en fait hors de propos ; c’est l’impact qui compte.

Dire sa vérité : Je n’ai jamais compris pourquoi cette recommandation semblait nécessaire. Il ne m’est jamais apparu de tendance chronique au mensonge dans ces groupes (être sur la défensive, se distancier, ne pas prendre la parole du tout : oui ; mais ne pas dire sa vérité ? Non.) Plus grave : qu’est-ce qu’on fait si ta vérité est que tu n’accordes pas d’attention à la race ? Il ne s’agit pas d’une « vérité » car personne ne peut être aveugle à la race dans une société raciste. Or ce principe peut être mobilisé pour dire que toutes les perspectives se valent. La tâche de l’antiracisme étant d’identifier et de déconstruire le racisme ainsi que les mythes qui le soutiennent, toutes les perspectives, en fait, ne se valent pas. Certaines prennent racine dans l’idéologie raciste et doivent être exposées au grand jour et réfutées. Il est important d’établir une distinction entre faire part de ses croyances pour qu’on puisse identifier en quoi elles peuvent relever du racisme, et affirmer ses croyances comme des « vérités » indiscutables (pour plus d’information sur ce sujet, cliquez ici).

Le respect : le problème de cette recommandation est que le respect est rarement défini, et que ce qui est vécu comme respectueux par les personnes blanches peut être exactement ce qui empêche la création d’un environnement respectueux pour les personnes racisées (people of color). Par exemple, les personnes blanches définissent comme respectueux un contexte non-conflictuel, où l’on s’exprime avec retenue, où l’intention prime sur l’impact, et où les comportements racistes ne sont pas pointés du doigt ; or c’est exactement ce qui génère un environnement artificiel, blanc-normatif et donc hostile aux personnes racisées.

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Ces principes reposent sur l’hypothèse implicite selon laquelle ils sont universellement applicables. Mais comme ils ne tiennent pas compte des différentiels de pouvoir, ils ne sont pas neutres vis-à-vis de la race ; en fait, ils sont essentiellement guidés par la fragilité blanche. Les conditions mêmes sur lesquelles les personnes blanches insistent pour se sentir à l’aise sont celles qui maintiennent le statu quo racial (blanc-centrisme, domination blanche et innocence autoproclamée). Pour les personnes racisées, le statu quo racial est hostile et l’urgence est d’y mettre fin, pas de le renforcer. En substance, le message de la « confiance » est : soyez polis. Or mettre le doigt sur le racisme n’est pas « poli » selon les normes dominantes blanches.

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Des règles de base comme celles ci-dessus peuvent aussi être tournées contre les personnes racisées – si vous contestez mes modèles raciaux, je peux répondre que vous faites l’hypothèse que ce que j’ai fait était enraciné dans le racisme ou que vous niez ma vérité que la race n’a rien à voir avec mes actions. Maintenant, vous êtes le transgresseur. Ces conditions reproduisent le poids du racisme que les personnes racisées doivent constamment porter : contenir sa rage et se concentrer sur les besoins des blanc-he-s. Une parade à la fragilité blanche est de renforcer notre endurance à témoigner de la douleur du racisme que nous causons, et non pas d’imposer des conditions qui exigent des personnes racisées de valider continuellement notre déni.

Renforcer notre endurance est également nécessaire dans les groupes affinitaires blancs. Bien sûr, idéalement, nous nous guiderons mutuellement et avec compassion dans ce travail ; il est beaucoup plus facile de regarder quelque chose de non désiré en nous-mêmes si nous ne nous sentons pas jugé-e-s ou critiqué-e-s. Mais que faire (et il s’agit d’une peur profonde chez les blanc-he-s progressistes) si quelqu’un pointe littéralement le doigt et déclare hardiment : «Vous êtes raciste ! » ? Une personne blanche qui prétend être antiraciste et qui se positionne comme au-dessus ou au-delà des autres personnes blanches est une abrutie auto-satisfaite, et c’est son problème. Mon problème à moi, c’est d’identifier mes modèles racistes et de travailler à les changer. Si le point soulevé est utile à cet objectif, je dois me concentrer dessus, peu importe la manière dont il est soigneusement ou indirectement amené. La manière dont c’est dit ne peut pas être utilisée pour délégitimer ce qui est mis en lumière ou comme excuse pour ne pas faire mon travail.

Je reconnais que ne pas se concentrer sur le messager mais sur le message lui-même est une vraie compétence, particulièrement difficile à pratiquer si quelqu’un vient à nous avec un ton « provocant ». Si la bonté nous y amène plus vite, je plaide vraiment pour elle. Mais je n’exige rien d’une personne pour qu’elle puisse me faire un retour et que je puisse y réfléchir. Une partie de mon traitement de ce retour sera de le séparer de la manière dont il a été fait et de déterminer le point central et sa contribution à ma maturité. Beaucoup d’entre nous n’en sont pas encore là, mais c’est à cela que nous devons travailler. J’ai été dans beaucoup de groupes affinitaires blancs où beaucoup d’énergie a été dépensée en s’assurant que les gens étaient gentils et « compatissants » les uns avec les autres et ne « brisaient pas la confiance ». Tellement d’énergie, en fait, que nous ne pouvions plus nous aider mutuellement à voir nos schémas problématiques sans briser les normes du groupe. Donc, à moins que cette bonté soit combinée avec la clarté et le courage de nommer et de contester le racisme, elle fonctionne pour protéger la fragilité blanche et doit être remise en question.

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Ami-e-s blanc-he-s : il est temps d’avancer. Toute personne blanche ayant grandi en Occident est conditionnée au sein d’un suprématisme blanc comme vision du monde, car celui-ci est au fondement de notre société et de nos institutions. Tes parents t’ont appris que les gens sont égaux, le poster dans le hall de ton école de quartier à majorité blanche affirmait encourager la diversité, tu as fait le tour du monde, ton environnement professionnel ou familial comprend des personnes racisées, tout ça ne change rien : l’omniprésence des effets socialisants de la suprématie blanche est telle qu’on ne peut y échapper. Ces messages circulent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et n’ont peu si ce n’est rien à voir avec les intentions, la conscience ou l’ignorance. Une fois qu’on a compris ça, on se sent infiniment plus libre d’en discuter, parce que ça nous permet de nous concentrer enfin sur les manifestations concrètes de notre racisme — plutôt que de débattre de son existence. Quand on sort de la binarité gentil/méchant (puisque les racistes sont des méchants, les gentils ne peuvent pas avoir de comportements racistes), on se prend même à souhaiter repérer nos schémas racistes, car mettre fin à ces schémas devient plus important que de gérer l’image qu’on pense renvoyer de soi-même. Je répète : se débarrasser de nos schémas racistes devient plus important que de s’appliquer à convaincre les autres qu’on en est dépourvu-e. Nous en avons, et les personnes racisées sont déjà au courant ; nous ne trompons personne lorsque nous faisons mine d’en être exempt-e-s. Il est temps qu’on s’y colle sérieusement, des Noir-e-s et des Arabes (NdT : il s’agit de la traduction – arbitraire – de black and brown people, expression sans équivalent en français) meurent des conséquences de notre inaction !

J’ai des schémas de pensées et des comportements racistes inconscients, c’est inévitable. À partir de là, la seule chose en laquelle je dois pouvoir me fier lorsque je participe à un atelier antiraciste, c’est que la personne qui l’anime ait une analyse robuste des ressorts du racisme, ainsi que le courage de briser la solidarité blanche et d’exiger de moi que je tire mon propre rôle au clair. Lorsque c’est moi qui anime, vous pouvez me faire confiance pour être intransigeante envers moi-même sur le principe que je viens d’énoncer. Ce qui veut dire que je m’efforcerai de vous mettre face à votre propre racisme, et que je m’efforcerai d’être ouverte et à l’écoute lorsque vous m’aiderez à voir le mien pour que nous puissions nous en défaire. Vu l’emprise qu’ont la fragilité blanche et la solidarité blanche, ce n’est pas rien ; mais c’est bien à cette fin que doit œuvrer l’antiracisme[1].

Notes

[1] Pour une discussion plus approfondie et une proposition de règles d’or qui tiennent compte des rapports de pouvoir, voir http://democracyeducationjournal.org/home/vol22/iss2/1/ (en anglais).

Source : The Good Men Project.
Traduit de l’anglais par M.M., pour Etat d’Exception.

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