La justice climatique, une question intersectionnelle : entretien avec Hamza Hamouchene

La COP22 se tient cette année au Maroc. Les pays du Sud, durement impactés par la crise climatique, sont les premiers à s’organiser. Mais comment les luttes sont-elles pensées et menées ? Quel lien entre démocratie et environnement ? Comment l’implication du Maroc et de la France est-elle perçue ? Réponses avec le chercheur algérien basé à Londres Hamza Hamouchene, qui a notamment dirigé La prochaine révolution en Afrique du Nord : la lutte pour la justice climatique, Collection Passerelle, 2015.

Warda Mohamed : Quelle est la définition du concept de « justice climatique » ? 

Hamza Hamouchene : Tout d’abord, je veux dire une chose sur la crise écologique et climatique actuelle.

On ne peut pas appréhender correctement la crise écologique sans parler de la crise de civilisation actuelle, crise de civilisation occidentale, et crise de civilisation industrielle. Et sans aborder la crise du capitalisme et du productivisme, ainsi qu’une crise du néolibéralisme et de la démocratie.

Les politiques actuelles du changement climatique constituent une guerre de classe, une guerre érigée par les riches contre les classes ouvrières, les petits paysans et les pauvres. Ces derniers portent le fardeau à la place des privilégiés. La violence du changement climatique est causée par notre obsession pour une croissance économique perpétuelle et par le choix de l’exploitation continue des combustibles fossiles, une décision prise par les multinationales et les gouvernements occidentaux avec les élites et militaires locaux.

La crise du climat est ainsi l’incarnation de l’exploitation capitaliste et impérialiste des peuples et de la planète. Laisse le choix des décisions, destinées à faire face au changement climatique, aux élites transnationales qui bénéficient de l’appui de nos élites soumises et comprador, serait une voie vers la disparition.

Alors quand on parle de justice (ou de justice climatique) dans ce contexte, il faut reconnaitre la responsabilité historique de l’Occident industrialisé dans l’avènement du réchauffement climatique, et il ne faut pas perdre de vue les vulnérabilités disproportionnées dont souffrent quelques pays et communautés. Cette conception doit admettre aussi le rôle du pouvoir dans la provocation du changement climatique ainsi que dans les choix de ceux qui porteront le fardeau.

La réponse aux changements climatiques doit prendre en compte les questions de classe, de race, du genre, de l’histoire des dominations coloniales et de l’exploitation capitaliste qui perdure. La justice climatique signifie une rupture avec le statu quo (business as usual) qui protège élites politiques mondiales, multinationales et régimes locaux. Son objectif est d’instaurer une transformation sociale et écologique et un processus d’adaptation radicaux.

Les ONG occidentales utilisent ces concepts comme la justice énergétique et démocratique, la justice alimentaire ou commerciale. J’ai même entendu parler de justice cognitive, ce qui semble très intéressant. On peut comprendre que ces ONG viennent avec ces termes pour aborder certaines questions sous l’angle de la justice et de la démocratie dans le but d’attirer un public, or je pense qu’il y a des risques à suivre cette voie. Cette tendance à fragmenter des notions telles que la justice et la démocratie pourrait donner l’illusion que l’on peut atteindre la justice (ou la démocratie) dans un domaine mais pas dans un autre sans remettre en question l’ensemble du système capitaliste qui génère ces injustices, liées entre elles.

WM : Quand et où ce concept a-t-il émergé ?

HH : Le concept de « justice climatique » et dans un sens plus large celui de « justice environnementale » ont pu émerger suite à des luttes des mouvements sociaux et des communautés à travers le monde qui résistaient à la dégradation de leurs environnements, la déprédation de leurs ressources et à la destruction de leurs modes de vie.

Par exemple, celui de « justice environnementale » est né aux Etats-Unis suite à des luttes contre les décharges de déchets en Caroline du Nord en 1982. Depuis les années 1980, des centaines de rapports ont pu démontrer que les personnes racisées (people of color) ainsi que les populations à faible revenu ont subi des dommages plus graves des décharges publiques, des raffineries, et des infrastructures de transport que les communautés blanches et moins démunies. Pour les personnes impliquées dans ce combat, la lutte contre l’injustice environnementale s’apparentait à la lutte contre le racisme.

Quant à celui de « justice climatique », il a été introduit et développé par les organisations de justice environnementales au début des années 2000, dans une période d’échec global des marchés et des États à résoudre la crise climatique. En fait, le concept a fait son entrée sur la scène internationale en tant qu’approche politique cohérente suite au non-aboutissement de la stratégie collaborative entre les grandes ONG et l’élite capitaliste managériale. Son émergence a été le résultat des liens qui étaient établis entre la justice sociale et les problèmes écologiques dans des régions géographiques bien précises, particulièrement dans les pays du Sud. La généalogie du mouvement de justice climatique comprend des traditions différentes et atteste que cette justice climatique n’a jamais été isolée d’autres luttes comme l’environnementalisme antiraciste, le combat contre la domination des institutions financières du Nord ainsi que du mouvement de justice globale qui a occupé le devant de la scène internationale autour des manifestations contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1999 à Seattle.

WM : Depuis quand l’utilise-t-on dans des pays « arabes » ? 

HH : Dans le contexte maghrébin par exemple, en tant que chercheur-militant, j’ai été poussé à faire un travail de déconstruction de certains concepts de justice. Les conversations que j’ai eues avec les personnes au Maghreb m’ont amené à penser que le concept de « justice climatique » leur est étranger et inintelligible. Il ne s’agit pas d’une lacune des « Orientaux » mais ce concept est étranger et n’a pas de racines (du moins pas encore) dans la région. La traduction en arabe fait vraiment bizarre et n’évoque rien pour les habitants. Même le concept de « justice environnementale » est peu utilisé.

En général, les militants, les intellectuels et les organisations du Maghreb travaillant sur les questions du changement climatique et de la dégradation de l’environnement n’utilisent pas ces concepts. Dans certains cas, ils sont importés d’Europe sans réflexion critique et définitions appropriées. Il est certes toujours utile d’interagir et d’apprendre des mouvements d’ailleurs, il est toutefois nécessaire de toujours contextualiser les concepts et les discours et de regarder d’où ils viennent.

Avons-nous donc besoin d’utiliser des termes tels que « justice climatique » pour parler de politiques inéquitables de lutte contre les changements climatiques ou devons-nous repenser les concepts, leur donner un enracinement local et nous concentrer sur des questions spécifiques qui touchent directement les moyens de subsistance des Maghrébins telles que la pénurie d’eau, la sécheresse, la pollution industrielle et la souveraineté sur les ressources ? Je suis de ceux qui sont favorables à ce dernier cas de figure.

Par ailleurs, il y a toujours un élément environnemental dans les luttes sur lesquelles j’ai enquêté, mais cette dimension était secondaire par rapport à des questions plus urgentes relevant des droits socio-économiques telles que l’emploi, le développement des infrastructures, la distribution de la richesse et une plus grande inclusion dans la prise de décision. Par conséquent, les problèmes environnementaux doivent être analysés de manière globale en tenant compte de la justice sociale, des droits et d’une redistribution équitable.

WM : Comment décrire la « justice climatique » pour les pays du Maghreb notamment ?

HH : Le changement climatique est déjà bien une réalité au Maghreb. Cette réalité est en train de saper et d’affaiblir les bases socio-économiques et écologiques de la vie dans la région. La chaleur estivale s’intensifie déjà (on le voit dans les vagues de chaleurs récurrentes). Les récentes sécheresses prolongées en Algérie, Tunisie et Maroc étaient des événements climatiques catastrophiques pour l’agriculture et surtout pour les petits paysans qui dépendent essentiellement des pluies. Cela signifie le recours à davantage d’importations alimentaires de denrées de base et des prix plus chers dans les pays qui en sont déjà dépendants, comme l’Algérie.

Le désert est en progression croissante, s’étalant de plus en plus sur les terres avoisinantes. Une pression immense s’exerce sur les rares ressources en eau et la montée des niveaux des mers est actuellement en train de menacer l’existence même de petites iles comme Kerkennah et Djerba.

Les effets du changement climatique et de la crise climatique sont aggravés par la dégradation de l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles causés par un modèle productiviste de développement qui repose sur les industries extractives : pétrole et gaz en Algérie (et dans une moindre mesure en Tunisie), mines de phosphate (Tunisie et Maroc), autres exploitations minières comme l’argent, l’or et le manganèse au Maroc, et sur le modèle agro-industriel grand consommateur d’eau associé au tourisme (en Tunisie et au Maroc).

Outre la pollution, la destruction de l’environnement et la prévalence de certaines maladies, comme le cancer, j’ai vu au cours de mes enquêtes sur des sites d’extraction minière et de combustibles fossiles, ce que David Harvey appelle l’ « accumulation par dépossession » et ce que Samir Amin décrit comme le « développement du sous-développement ». Il est possible d’affirmer que la pauvreté dans ces régions est liée à l’existence de ressources naturelles importantes. Il y a de nombreux exemples : les villes gazières et pétrolières d’Ain Salah et Hassi Messaoud en Algérie, les bassins phosphatiers de Gafsa et Gabès en Tunisie, la ville industrielle de Safi ou la mine d’argent du village d’Imider au Maroc.

Tel est le paradoxe de l’extractivisme sous le capitalisme où des zones de sacrifice sont créées dans le but de maintenir l’accumulation du capital. Ain Salah en Algérie est l’une des plus riches villes de gaz sur le continent africain, pourtant c’est une ville laide avec une très mauvaise infrastructure. Les habitants appellent le seul hôpital l’ « hôpital de la mort ». Gabès en Tunisie est la seule oasis méditerranéenne côtière au monde. Elle était surnommée « le paradis sur terre » avant l’installation dans les années 1970 d’une usine chimique sur ses rives pour traiter le phosphate. Cette usine a provoqué un écocide dans l’oasis, pillant ses eaux, polluant l’air et la mer et tuant certaines espèces de sa faune et de sa flore. Certains parlent même de terrorisme environnemental dans le contexte actuel d’un discours anti-terroriste très saturé.

Donc, lutter pour une justice environnementale et climatique dans ce cadre-là signifie mettre fin à ce modèle de développement extractiviste qui en fin de compte n’est qu’un mécanisme de pillage et d’appropriation coloniale et néocoloniale. De plus, obtenir la souveraineté sur les ressources naturelles et s’émanciper des logiques de marché sont des étapes indispensables pour l’adaptation au changement climatique et l’atténuation de ses effets. D’autant plus lorsque l’objectif de la justice climatique consiste à atténuer le fardeau du réchauffement qui pèse sur des populations déjà marginalisées et vulnérables. Reprendre le contrôle démocratique sur ces ressources est un pas vital de la marche vers une transition juste, pour rompre avec les énergies fossiles et passer aux énergies renouvelables. Des décisions aussi cruciales sur la nature, la structure et le sens même de nos systèmes énergétiques peuvent-elles être prises sans consulter les populations ? Pourtant, ce contrôle ne peut avoir lieu tant que les multinationales pétrolières et gazières gardent la mainmise sur la majorité de nos ressources.

Dans un sens fondamental, la lutte pour une justice climatique doit être profondément démocratique. Elle doit impliquer les communautés les plus touchées et doit être en mesure de répondre aux besoins vitaux de tous. Cette lutte est une démarche pour bâtir un futur ou chacun de nous doit avoir suffisamment d’énergie et un environnement sain et sauvegardé. Ce futur désiré serait en harmonie avec les demandes légitimes des soulèvements des populations en Afrique du Nord : souveraineté et dignité nationale, le pain, la liberté et la justice sociale.

WM : Quel rôle la France a joué dans le passé et aujourd’hui sur les privations de ressources ? 

HH : La France, tout comme l’Union européenne, n’a jamais été l’ami des peuples du Sud. Malgré leur discours de promotion de démocratie et des droits humains – discours creux qui remonte à la mission civilisatrice lors de la période coloniale – l’État français persiste à promouvoir les intérêts de ses classes dirigeantes en imposant son hégémonie au Maghreb à travers des politiques de pillage des ressources. Les pays occidentaux continuent à offrir leur soutien aux dictatures et régimes autoritaires en place qui sont prêts à participer à la dépossession de leurs peuples.

Cette mainmise sur les ressources naturelles est facilitée par un appui politique aux multinationales. Je vais vous donner l’exemple de l’Algérie : trois ans après le coup d’État militaire de 1992 et en pleine guerre contre les civils, BP et Total ont signé des contrats juteux avec le régime algérien et en novembre 1996, un nouveau gazoduc fournissant du gaz à l’Union européenne a été inauguré, le gazoduc Maghreb-Europe, à travers l’Espagne et le Portugal. Ces contrats ont, sans aucun doute, renforcé le régime, qui a pratiqué une violence systématique à travers le pays et ce, à un moment d’isolement international. Liées à l’Algérie grâce à de très grands investissements, ces entreprises et l’Union européenne avaient un intérêt évident à ce que le régime répressif ne tombe pas.

Un autre exemple flagrant de cette politique de pillage et d’indifférence aux droits des populations est le cas de l’exploration du gaz de schiste en Algérie. Alors que la fracturation hydraulique a été interdite en France, le ministre des affaires étrangères français de l’époque, Laurent Fabius, déclarait à son retour d’un séjour en Algérie en juin 2014 son soutien aux entreprises françaises qui iraient explorer le gaz de schiste ailleurs. Cela démontre une attitude coloniale et raciste qui perdure.

Enfin, la politique étrangère de la France a pour but de sécuriser le gaz nord-africain dans les réseaux de distribution européens, elle est également fortement influencée par les intérêts de l’armement et de l’énergie fossile. En poussant pour des exportations de gaz à long terme, dans un contexte où le public algérien est exclu du processus décisionnel et quand les bénéfices sont en grande partie réservés à l’élite du régime et les multinationales, la France et l’UE poursuivent une politique d’ « accaparement de gaz ».

WM : Comment le Maroc, pays organisateur cette année, s’est-il impliqué dans la COP ?

HH : Avant de répondre à votre question, il faut s’en poser une autre : qui est en train de formuler un discours écologique et une réponse à la crise climatique au Maghreb et dans le monde ?

Commençons par les pourparlers climatiques, ceux qu’on appelle conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP). Les dirigeants politiques du monde entier se réunissent chaque année au sein de ces COP. Mais en dépit de la menace globale, les gouvernements autorisent l’augmentation des émissions de carbone dans l’atmosphère et permettent à la crise de s’aggraver.

Le pouvoir des multinationales a détourné ces pourparlers climatiques de leurs véritables objectifs en s’assurant de promouvoir davantage de fausses solutions, bien lucratives, comme la privatisation du patrimoine commun, les compensations de carbone et les achats et ventes de « crédits de carbone » qui, selon les critiques, ne sont qu’une simple autorisation aux pollueurs industriels de continuer à polluer.

On nous sort de nouveaux concepts comme « développement durable » et « économie verte » en nous disant que ce sont des nouveaux paradigmes là ou ce ne sont que le prolongement de logiques existantes d’accumulation du capital, de marchandisation et de financiarisation. Le plan Maroc vert et la centrale solaire de Ouarzazate en sont des exemples édifiants quand on considère la confiscation des terres, la privatisation de cette énergie verte et le renforcement des mécanismes de domination Nord-Sud par la dette. Le plan ambitieux du roi Mohammed VI et de l’élite autour de lui dans le secteur des énergies renouvelables n’est qu’un « accaparement vert » qui se définit comme l’appropriation de la terre et des ressources à des fins prétendument environnementales. Il implique le transfert de propriété, des droits d’utilisation et du contrôle des ressources des pauvres/opprimés, aux mains des puissants.

Comme prévu, la COP21 de Paris n’a pas été à la hauteur des attentes des peuples du Sud. Celle de Marrakech ne sera pas différente. Elle sera simplement une opportunité pour le Makhzen de redorer son blason et de vanter ses projets soi-disant verts en occultant ses pratiques despotiques et répressives ainsi que ses politiques prédatrices au Maroc et sur les territoires occupées du Sahara Occidental qui abrite une partie importante de ces projets. Un vrai changement ne se réalisera qu’en dehors de ces processus.

L’ampleur de la crise signifie qu’il nous faudrait rompre radicalement avec les structures existantes du pouvoir autoritaire et néolibéral et remettre en cause le paradigme dominant d’une croissance perpétuelle assimilant progrès et civilisation à l’accumulation matérielle. L’urgence laisse croire que nous manquons de temps pour changer le système, or se fier à ceux qui nous gouvernent nous vaudra deux pas en arrière avec chaque pas que nous faisons en avant. Nous devons plutôt nous inspirer des mouvements sociaux et des communautés en ligne de mire qui résistent et construisent des voies démocratiques afin de survivre.

Entretien mené par Warda Mohamed.

Notes

Pour aller plus loin sur ces questions, on se réfèrera utilement au dossier réalisé par Warda Mohamed paru sur Orient XXI (en français, en anglais et en arabe) : « COP22 Des paroles aux actes ».

Biographie

Hamza Hamouchene est un militant qui vit en Angleterre. Auteur de nombreux articles, parus notamment sur le site Jadaliyya, il est président de l’Algerian Solidarity Campaign (Londres). Ses articles traduits et publiés sur Etat d’Exception sont consultables ici.

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