Les Africains de la diaspora traversent une crise de conscience à la recherche de ce que cela signifie d’être « Afrocentriste » ou « Panafricain » tout en étant citoyen d’un Etat-nation raciste au passé impérialiste. Nous sommes confrontés aujourd’hui au « Nouvel Age Impérialiste » où les élites nationales préfèrent collaborer pour opprimer les pauvres et les affamés de la planète, plutôt que de se faire la guerre entre elles pour le contrôle des ressources stratégiques. Cette convergence globale d’intérêts a trouvé un ennemi naturel dans le caractère international de l’Oumma musulmane.

Les Etats-Unis et la démocratie basée sur la race : le « fascisme démocratique »

Aux Etats-Unis, où plus de 2.5 millions de citoyens américains sont en prison et plus de 15 millions ont été reconnus coupables de crimes « majeurs », les Afro-Américains et les autres « minorités » nationales d’ascendances non-européennes sont soumis à un système fasciste déguisé en « démocratie » – un système politique et social de contrôle policier et marchand, un Etat policier disposant d’un pouvoir sans précédent (depuis le 11 septembre), qui emploie la rhétorique de la « sécurité nationale » pour dissimuler des actes d’ « extraditions », de tortures (« interrogatoires approfondis »), de détentions illimitées et d’assassinats ciblés. Comme la plupart des Etats modernes de « sécurité nationale », la politique états-unienne tourne autour de ce qu’elle définit comme étant son « intérêt national », principalement son accès aux ressources stratégiques et au « commerce ».

L’hypocrite plaidoyer de l’Occident prétendant défendre les libertés individuelles en soutenant des « changements démocratiques de régime » dans ses anciens territoires coloniaux ne masque pas seulement ses propres inégalités internes basées sur la race, la religion ou le genre, elle dissimule la violente et récurrente cooptation de légitimes mouvements révolutionnaires populaires qui s’opposent aux oligarchies établies, aux autocrates, tout en marginalisant et diabolisant les forces anti-impérialistes basées sur le référent islamique en Afrique et au Moyen-Orient. L’islam a remplacé le spectre du « complot communiste international » en tant que principale menace au capitalisme financier et à l’hégémonie occidentale globale. Ce que l’Occident perçoit comme une opposition à la politique néo-impériale dans ses dimensions séculières, caractérisant cette opposition comme étant un « clash des civilisations », n’est pas sans fondements historiques.

Jusqu’avant la chute du pantin occidental Shah Reza Pahlavi d’Iran, un mouvement de masse strictement basé sur l’Islam n’avait jamais renversé un Etat-nation moderne soutenu par les puissances impérialistes occidentales. Il est inutile d’ajouter que les « révolutions » iraniennes créèrent une série d’ondes de chocs à travers la région et firent trembler les fondations réactionnaires des classes compradores sunnites (des pétromonarchies) de toute la région. Mais pour les masses musulmanes dans les rues des capitales arabes, la révolution iranienne était un rayon d’espoir – mais sa dimension chiite servit la tactique historique de repli des Etats-Unis et de l’Europe, consistant à diviser et conquérir. Nous voyons maintenant combien a été efficace depuis le début la stratégie d’endiguement occidentale de conquête et de division, et comment elle a laissé la région constamment sur le seuil de la guerre.

De nombreux dirigeants sunnites arabes, avec la bénédiction des États-Unis, ont secrètement intensifié leur alignement sur l’Etat colonial européen d’Israël, pour contenir l’influence géopolitique iranienne, même quand Israël se prépare à des frappes militaires contre la République islamique. Les troupes des Etats-Unis et de l’OTAN sont stationnées dans les pays musulmans, les bases militaires à travers le Moyen-Orient sont conçues pour projeter la puissance militaire occidentale dans la région. Tout cela est la conséquence des tactiques de peur de division et de conquête américaines dans la région.

Avec le soutien de l’interventionnisme militarisé états-unien (« la guerre contre le terrorisme »), un principe fondamental autant pour la droite que pour les « modérés » au Congrès américain, ce n’est pas surprenant que les politiciens blancs américains soient les principaux supporters et instigateurs de la ferveur islamophobe autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des Etats-Unis. Car les ramifications de la « guerre contre la terrorisme » ont affectées de manière disproportionnée la population immigrée musulmane aux Etats-Unis (les Musulmans Afro-Américains eux, vivent la répression religieuse, raciale et politique depuis des décennies), les actions militaires et diplomatiques états-uniennes dans des pays arabes d’Afrique du Nord, d’Irak, de Syrie, tout comme celles menées au Pakistan et en Inde ont toutes été caractérisées comme une unique et inédite résistance, ou un « Printemps Arabe ». Cette définition des soulèvements à travers l’Afrique du Nord musulmane par les médias occidentaux et les intellectuels arabes occidentalisés ne vise qu’une seule chose : diviser l’Oumma musulmane autour de lignes raciales et historiques, tout en isolant les musulmans africains du processus global d’unité panafricaine et de démocratisation.

L’utilisation dans ce contexte du terme « Printemps Arabe » pour caractériser les soulèvements de masse des nord-africains [souligné par l’auteur] contre le règne d’élites arabes despotiques est sciemment et habilement conçue pour décourager les populations noires de l’Afrique Sub-Saharienne et sa population musulmane d’imiter leurs homologues nord-africains, tout en contribuant au ressentiment « anti-arabe » chez beaucoup de panafricains et à l’intérieur de la diaspora noire. Le soutien récent apporté à l’intervention militaire de la France par la CEDEAO et l’Union Africaine ainsi que leur utilisation en tant que sous-traitants des Etats-Unis en Somalie et ailleurs sur le continent africain, témoignent de l’empressement des élites politiques africaines à utiliser la « guerre contre la terrorisme » occidentale pour sécuriser leurs propres positions et renforcer leur pouvoir, tout en ignorant la marginalisation et les persécutions des populations musulmanes minoritaires.

Dans des pays comme le Nigeria, les Etats-Unis sont sur le terrain appuyant les « actions anti-terroristes » du gouvernement majoritairement chrétien dans le nord du pays face à une insurrection islamique. En Somalie, ce sont les drones de guerre états-uniens qui se répandent dans les pays voisins comme l’Érythrée, le Yémen et qui ont été la cause de troubles tribaux dans le nord du Kenya. Alors que les Etats-Unis et leurs alliés européens semblent consternés devant les insurrections musulmanes du Nord-Mali (tout en évitant constamment de mentionner que cette crise était en gestation depuis longtemps tout en étant liée au renversement de Kadhafi en Lybie par ces mêmes européens dans le silence complice des leaders d’Afrique Noire), l’Europe comme les Etats-Unis ne sont ni horrifiés, ni outragés par les événements qui secouent l’est du Congo.

L’Afrique, une zone de guerre sans fin

Presque 3 millions de personnes ont perdu la vie au Congo lors d’une guerre de quatre ans dont l’objectif est le contrôle du coltan, un minerai résistant à la chaleur largement utilisé pour la production de téléphones et d’ordinateurs portables, de Playstations, et d’autres minerais stratégiques. 80% des réserves mondiales de coltan se trouvent dans la République Démocratique du Congo. Souvent qualifié de guerre ethnique, le conflit au Congo tourne en fait autour des ressources naturelles convoitées par les compagnies étrangères : diamant, étain, cuivre, or et principalement le coltan.

Dans un article intitulé « Pourquoi les Etats-Unis ne nous aideront pas », un journal de Nairobi expliquait :
« Comme à l’époque de la Guerre Froide, les gouvernements occidentaux se sentent à l’aise dans une situation où les régimes africains gaspillent leurs maigres ressources pour des instruments de guerre, empruntant à l’Occident pour financer leur consommations intérieure. La guerre au Congo et les pays qui y sont impliqués en est une parfaite illustration… »
En 1998, le Département d’Etat a permis la vente d’armes par des fabricants états-uniens en direction de l’Afrique Sub-Saharienne à hauteur de 64 millions de $, en plus des 12 millions de $ des livraisons opérées directement par le gouvernement des Etats-Unis cette année-là. Ces chiffres ont quadruplé depuis 1998 et la région est aussi instable qu’au moment où Patrice Lumumba fut assassiné par les Etats-Unis, la France et la Belgique dans les années 1960.

L’hypocrisie des Etats-Unis et de l’Europe demandant aux élites de l’Afrique de se développer et de se démocratiser, tout en réduisant drastiquement l’aide internationale non-militaire, et en augmentant armes et entrainements militaires aux armées du continent, ne semble pas être prise en compte par les Afro-Américains, pas plus que par certains Panafricains qui affirment soutenir la fournée actuelle des leaders africains, ou ceux qui furent élus aux fonctions officielles. Le manque d’opposition ouverte à la militarisation états-unienne de l’Afrique, surtout sous l’administration Obama, est inexcusable et on peut l’attribuer au soutien aveugle et sans fondement au régime d’Obama par les Afro-Américains. De plus, la politique d’Obama de déstabilisation et de « changement de régime démocratique » envers ces gouvernements démontre qu’il n’y a pas le moindre engagement à développer les ressources humaines africaines, pas plus qu’il n’y a de volonté d’établir un nouveau « partenariat » avec l’Afrique. Les Etats-Unis doivent cesser immédiatement de se focaliser sur le développement militaire de l’Afrique, cooptant ainsi les élites ethniques et nationales, pour se diriger vers une politique promouvant le développement humain de l’Afrique.

Notes

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par I.M. pour Etat d’Exception.

Biographie

Dhoruba al-Mujahid bin Wahad, auteur et activiste Afro-Américain, fut l’un des leaders du Black Panther Party et l’un des fondateurs du Black Liberation Army. Comme nombre de ses compagnons de lutte, ses activités politiques lui valurent d’être incarcéré (en 1971) par les autorités états-uniennes. S’il échappe de justesse à la peine capitale – ou a une exécution extrajudiciaire – il restera néanmoins 19 années en prison.

Deux décennies de détention au cours desquelles il n’aura de cesse de clamer son innocence et de décortiquer soigneusement son dossier. A la suite d’âpres batailles judiciaires, il obtint en 1995 une indemnisation du F.B.I. puis de la police new-yorkaise en 2000, pour le préjudice personnel subi du fait de son incarcération indue.

Dhoruba bin Wahad vit depuis lors entre le Ghana et New-York et continue le combat pour la libération des peuples noirs, publiant notamment plusieurs essais sur le sujet.