Le documentaire de Raoul Peck donne vie aux idées pressantes de James Baldwin sur la race en Amérique, même s’il laisse de côté un aspect clé de la vie et du travail de l’écrivain : sa sexualité.

Ecrivain, essayiste, dramaturge et poète, James Baldwin était un écrivain avec un arsenal de talents artistiques et d’imagination morale. Sa signature était sa prose – surprenante dans sa conception complexe et la profondeur de sa perception, féroce dans sa détermination à démanteler les présomptions raciales de la république américaine et de la langue anglaise. Baldwin a aussi prêté ses mots et ses énergies au mouvement des droits civiques et a écrit l’un des livres référence de cette époque, La prochaine fois le feu, son classique de 1963.

Alors que Baldwin était passé de mode au cours de la dernière décennie de sa vie et dans les années qui ont suivi sa mort en 1987, son travail est toujours resté source d’une vision et d’une beauté profondes et exigeantes – et c’est la raison pour laquelle il est si réconfortant d’assister au regain d’intérêt dont il bénéficie actuellement. En septembre dernier, lors de la cérémonie d’inauguration du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, le président Barack Obama a commencé son allocution en citant la nouvelle de Baldwin, Sonny’s Blues. Un groupe d’institutions artistiques et éducatives de New York a déclaré 2014 « année James Baldwin ». Et au cours de la dernière décennie, il a reçu un niveau d’attention intellectuelle sans précédent, notamment la création d’une revue annuelle consacrée à la réévaluation et à la préservation de son héritage.

Maintenant, ajoutez à cette liste le documentaire puissant mais imparfait du réalisateur Raoul Peck, I Am Not Your Negro, qui a été acclamé par la critique et nominé aux Oscars dans la catégorie du meilleur documentaire, et qui sort en salles le 3 février 2017 [et diffusé prochainement en France sur la chaine Arte]. Le film tire son inspiration du manuscrit inachevé de Baldwin, Remember This House, destiné à être un recueil personnel de souvenirs de ses amis, les dirigeants des droits civiques Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, Jr., tous trois assassinés dans un intervalle de 5 ans. Environ une décennie après la mort de King, Baldwin, dans une lettre datée du 30 juin 1979, a déclaré à son agent littéraire qu’il avait commencé à esquisser un nouveau livre dans lequel il voulait que les vies de ces hommes extraordinaires « s’entrechoquent et s’éclairent les unes les autres comme elles le faisaient de leur vivant ». Baldwin a cependant peu avancé sur ce projet, laissant seulement 30 pages au moment de sa mort en 1987.

Le récit de I Am Not Your Negro vient de ce manuscrit inachevé, en plus des travaux publiés de Baldwin et de diverses apparitions télévisées. Contrairement aux documentaires traditionnels qui laissent le contrôle narratif aux membres de la famille, aux ami-es et aux expert-es pour faire la lumière sur le sujet du film, celui de Peck repose presque exclusivement sur les écrits de Baldwin, lus par Samuel L. Jackson [par Joey Starr dans la version française]. Ce dispositif ingénieux permet aux spectateurs d’apprécier pleinement l’éloquence incomparable de Baldwin et de dessiner un portrait de l’artiste à travers ses propres mots, même si le film omet en grande partie (et quelque peu inexplicablement) un aspect crucial de son travail et de sa vie : sa sexualité.

I Am Not Your Negro s’ouvre sur le retour de l’auteur aux États-Unis en 1957 après avoir vécu en France pendant presque une décennie – un retour précipité par la vue de la photo de Dorothy Counts, 15 ans, entourée par une foule blanche hostile alors qu’elle entrait dans l’établissement déségrégué Harding High School de Charlotte, en Caroline du Nord. Après avoir vu cette photo, Baldwin expliqua : « Je ne pouvais tout simplement plus rester à Paris discuter du problème algérien et du problème noir américain. Tout le monde payait son dû et il était temps que je rentre chez moi payer le mien ». I Am Not Your Negro raconte la vie de Baldwin à travers le mouvement des droits civiques, en se concentrant sur sa relation personnelle avec Medgar, Malcolm et Martin.

À plusieurs reprises, le documentaire démontre la capacité unique de Baldwin à exposer les façons dont le sentiment anti-noir constituait non seulement la vie sociale et politique américaine, mais aussi son imagination culturelle. Baldwin était un cinéphile avide et a écrit sur un certain nombre de films dans son livre de 1976, The Devil Finds Work, écrits portés à la vie dans le documentaire. I Am Not Your Negro utilise des scènes extraites de divers films – entre autres La Pente (1931), Mirage de la vie (1934) et, Devine qui vient diner ? (1967) – pour montrer comment Hollywood utilise les stéréotypes de la menace et de la soumission noires aussi bien que ceux de l’innocence et de la pureté blanches. Dans un mouvement qui devient alors réflexif, le film de Peck devient également un commentaire sur une industrie cinématographique américaine qui était vouée à réifier les stéréotypes raciaux et à perpétuer une fiction de l’Amérique comme plus grand pourvoyeur de liberté, de démocratie et de bonheur.

Quelle que soit l’attention portée par le documentaire sur la vie américaine dans les années 1960, I Am Not Your Negro utilise également les idées de Baldwin pour éclairer notre propre réalité contemporaine. Les scènes les plus saisissantes du film distillent les images de la violence policière dirigée contre les Noirs dans les années 1960 et des aperçus de cette violence similaire perpétrée aujourd’hui, en utilisant les mots de Baldwin pour effacer la distance entre les deux époques. La juxtaposition souligne avec force l’étrange similitude entre les morts noires qui ont ponctué la vie de Baldwin pendant l’ère des droits civiques et la série de décès – d’Aiyana Jones, de Trayvon Martin, d’Eric Garner, de Michael Brown, de Tamir Rice, de Freddie Gray, de Sandra Bland et de tant d’autres – qui marquent notre propre époque.

Pourtant, tout en reconnaissant que les circonstances du temps de Baldwin font écho aux événements d’aujourd’hui, I Am Not Your Negro demeure étrangement silencieux sur le rôle de la sexualité dans le travail et la vie de Baldwin. Ce dernier a été l’un des premiers écrivains américains à écrire ouvertement sur la sexualité queer. Dès 1949, Baldwin avait abordé le sujet dans son essai The Preservation of Innocence et en avait fait un thème central dans sa fiction, à commencer par son second roman, la pièce maîtresse de 1956 Giovanni’s Room. En fait, en 1979, alors qu’il commençait à esquisser Remember This House, il venait de publier son dernier et sans doute plus beau roman, Just Above My Head, l’histoire d’un chanteur de gospel gay noir de renommée internationale.

I Am Not Your Negro ne dit rien de ce fil conducteur essentiel dans l’œuvre de Baldwin. La seule référence rapide à sa sexualité dans le film est celle qui reproduit une courte phrase d’un mémo du FBI qui identifie Baldwin comme un homosexuel présumé. Que le film utilise le FBI pour rendre compte d’un élément majeur de la vie et de l’œuvre de Baldwin, au lieu de la propre voix de l’auteur, aggrave davantage le silence. Le désir apparent de représenter Baldwin comme la quintessence de l’homme racial – un porte-parole public et un dirigeant d’Afro-Américains parfaitement hétéros – va non seulement contre les principes de l’œuvre de Baldwin, mais aussi contre la réalité de sa position épineuse au sein du mouvement des droits civiques, celle d’un homme noir queer.

Durant les années 1960, progressistes et radicaux se sont moqués et ont attaqué Baldwin à cause de sa sexualité. Le président John F. Kennedy, et bien d’autres, le qualifiaient de « Martin Luther Queen »; Et Eldridge Cleaver, l’un des dirigeants du Black Panther Party, écrivit dans son mémoire Soul on Ice : « Le cas de James Baldwin mis à part pour le moment, il semble que de nombreux homosexuels noirs, consentant à ce désir de mort raciale, sont indignés et frustrés parce que dans leur maladie, ils sont incapables d’avoir un bébé d’un homme blanc ». Dans No Name in the Street de Baldwin (1971), une source à laquelle I Am Not Your Negro puise largement, l’auteur a répondu aux attaques de Cleaver contre lui, mais les spectateurs n’apprendront rien dans le film sur la manière dont l’expérience de la race et de la sexualité étaient pour Baldwin intimement liées.

Que Peck ait choisi de ne pas compliquer la réception publique de Baldwin, surtout la période dans la vie de Baldwin où sa sexualité devenait prépondérante dans son rôle public, est une occasion manquée. Et cela ne permet pas de voir la vie complexe de Baldwin refléter la complexité de nos identités contemporaines, y compris comment la race et la sexualité informent nos vies non pas comme des expériences distinctes, mais comme se renforçant mutuellement. Bien sûr, comme il l’était des catégories raciales de l’Amérique, Baldwin était soupçonneux vis-à-vis de catégories comme « homosexuel » ou « gay » pour définir la portée du désir humain. Cependant, ainsi qu’il le souligne dans un de ses derniers essais, Freaks and the American Ideal of Manhood de 1985 : « L’idée de sa propre sexualité ne peut être séparée de l’idée de soi que par une grande violence ».

Malgré cette omission surprenante, I Am Not Your Negro livre un portrait remarquable de la vie de Baldwin et plus largement du dilemme racial actuel de l’Amérique. Un effet approprié pour un film sur un écrivain qui a montré une rare vulnérabilité dans son travail, mettant à nu sa propre expérience personnelle, et qui sert aujourd’hui comme texte d’auto-réflexion nationale. Au minimum, I Am Not Your Negro introduit Baldwin, un des plus grands écrivains d’Amérique, aux spectateurs qui ne l’ont peut-être pas lu. Combien ses mots résonnent aujourd’hui est une marque de sa vision prophétique, qui comme le fait valoir le film, est ce que cette nation peine à prendre en compte comme son péril continu.

Notes

Source : The Atlantic.
Traduit de l’anglais par I.M, pour Etat d’Exception.