Des histoires orales couchées sur papier et compilées dans un livre plutôt épais. Par son format même, le livre de Studs Terkel interpelle le lectorat français, peu familiarisé à ce style « parlé ». Surtout si c’est pour évoquer la race et le racisme.

Après Working, Histoires orales du travail (2006), La « Bonne Guerre », Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale (2006) et Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (2009), les éditions Amsterdam ont eu la bonne idée de faire traduire et de publier Race, Histoires orales d’une obsession américaine.


En choisissant de sauvegarder la forme orale des entretiens, Studs Terkel nous lègue une œuvré qui s’écoute autant qu’elle se lit. Ce sont bien les voix, le souffle et les corps de toutes les personnes interviewées qui nous apparaissent, pour dresser le portrait saisissant d’une Amérique malade de sa race. Terkel traite-t-il d’une histoire strictement américaine ?

La France et l’épouvantail états-unien

« Les Etats-Unis ont un problème racial ». Tout le monde en est persuadé ici. Ce lieu commun permet d’utiliser le contexte états-unien comme repoussoir, à travers notamment le spectre du « communautarisme[1] », agité chaque fois qu’il s’agit de disqualifier une pratique jugée non conforme aux canons du « vivre-ensemble » républicain (ce fut par exemple le cas lors de la polémique autour du festival Nyansapo organisé par le collectif afroféministe Mwasi).

Mais les Etats-Unis c’est aussi le pays qui permet aux commentateurs de tenir un discours racial décomplexé et d’utiliser des mots tels que « Blancs », « Noirs », « tensions raciales », etc. Les médias diront ainsi qu’ « un homme noir a été abattu par un policier blanc », alors que pareille expression est formellement proscrite dans le contexte français.

Bien que nous vivions dans une société largement américanisée, l’histoire des immigré-es et des afro-descendant-es en France n’est pas celle des Amérindiens, ni celle des Noirs d’Amérique. Ces différences sont importantes et il convient de ne pas les sous-estimer.

Pourtant, pour peu qu’on s’attache à la manière d’un Fanon dans Peau noire, masques blancs (ou d’un Donald Glover dans la série Atlanta), non pas à faire une analyse du racisme en termes systémiques, mais à explorer l’expérience subjective de la race et du racisme, les similitudes entre les contextes états-unien et français sont frappantes :

« Aujourd’hui, dans beaucoup de nos banlieues, quand un Noir marche dans la rue à une heure tardive, ça provoque généralement une réponse des policiers. Une voiture de police le suit et garde un œil sur lui. Même s’il porte un attaché-case. Il est absurde de nier que la race joue un rôle. Demandez à n’importe quel homme noir ce qu’il ressent quand il va dans un parking la nuit. Par sa seule présence, il suscite la peur. Imaginez ce que cela peut faire de marcher dans la rue et, du seul fait d’être là, de susciter la peur[2]. »
Atlanta

« Le trait le plus obsessionnel de la vie américaine »

Au fil de la centaine d’entretiens qui compose les 560 pages de l’ouvrage, un point se pose comme une évidence : la race « est le trait le plus obsessionnel de la vie américaine. Tout Américain, qu’il soit blanc ou noir, est hanté par l’idée de race, toujours. Où qu’il aille, même là où il n’y a pas de Noirs. »

C’est cette même idée qu’exprime Anita Herbert : « Je n’étais pas militante, j’étais juste distante. Je trouvais que les races étaient bien définies et je voulais que ça reste comme ça. C’était une grosse erreur. Je trouve ça triste de n’avoir pas construit de meilleures amitiés. Le pire, c’est que c’est moi qui ai créé cette frontière. Ce qui m’importait, c’était de préserver mon image en tant que personne noire, que les gens sachent que je ne fraternisais pas avec la race blanche. Je pense que ça m’aurait mieux réussi d’être un peu plus ouverte. »

On retrouve le même propos chez Peggy Terry, une blanche qui a grandi dans les bastions pauvres du Sud : « Dans une certaine mesure, on est tous racistes. Peut-être pas au point de brûler des croix [comme le faisait le KKK], mais en nous, il y a des attitudes dont on n’a même pas conscience. Je sais que je n’en serai jamais totalement libérée. Je suis tout le temps en train de lutter contre. C’est des choses avec lesquelles on a grandi, toute sa vie. Jamais je n’arriverai au stade où je pourrai m’asseoir à côté d’un Noir sans avoir conscience qu’il est Noir. J’ai toujours peur de dire quelque chose de mal, même avec ceux que j’aime et en qui j’ai confiance. »

Le racisme et son déni

Les personnes interviewées ne sont pas toutes des activistes antiracistes, loin s’en faut. Les expériences et analyses se répondent et se contredisent. Parfois, la contradiction se niche au sein du même témoignage. Ainsi, cet ancien membre d’un gang de Chicago, qui revient sur son parcours fait de vols et de violences (y compris policières), pour ensuite conclure son propos en exprimant son souhait de devenir policier pour « aider la communauté ».

Que dire aussi de Jim et Kathy Kish, couple d’origine irlandaise, se définissant comme progressiste et « un peu plus avancés que les autres » sur la question raciale, mais avouant avec une sincérité désarmante qu’ils sont opposés aux mariages interraciaux et qu’ils voient d’un mauvais œil les programmes d’affirmative action, ainsi que « les Noirs qui pensent que nous leur devons quelque chose. »

Dans la même veine, Dennis Carney, charpentier de 25 ans, déclare : « Je ne suis pas aussi mauvais que les gens avec qui j’ai grandi. Ils avaient de la haine pour tout ce qu’ils voyaient. Parce que quelqu’un est un nègre, ils ne l’aiment pas. Je ne suis pas comme ça. Je prends les gens comme ils sont », avant de lâcher : « Personne ne peut me dire que les stéréotypes sur les Noirs ne sont pas vrais. Ils se comportent exactement comme les gens le disent. Il y en a beaucoup qui ne se comportent pas comme ça, des gens bien, mais aujourd’hui, il y en a plus de mauvais que de bons. »

Difficile alors de contredire Salim Muwakkil lorsqu’il affirme que « le racisme et son déni structurent en profondeur la culture américaine. »

Le racisme, une passion populaire ?

Une idée souvent répandue des deux côtés de l’Atlantique, fait du racisme une question de préjugés, une passion populaire, « la réaction apeurée et irrationnelle de couches rétrogrades de la population, incapables de s’adapter au nouveau monde mobile et cosmopolite[3]. »

Réduire le racisme une simple question de préjugés est récurrent dans les propos des personnes interviewées, qu’elles soient blanches ou noires : « On ne peut pas considérer tous les Blancs comme des racistes, estime Tasha Knight. Il y a aussi des gens bien parmi eux. C’est aux préjugés et aux stéréotypes des deux côtés qu’il faut s’attaquer. »

Pourtant, dans les sociétés occidentales, l’oppression raciale nait du fonctionnement même du mode de production capitaliste (et des institutions qui l’accompagnent). C’est pour cela qu’on parle de « racisme institutionnel » : le racisme sert à justifier et légitimer le traitement inégal et discriminatoire dont sont victimes différents groupes de personnes. Les mentalités, les préjugés et les représentations racistes sont la conséquence d’un traitement discriminatoire, en même temps qu’ils favorisent la reproduction de ces discriminations.

« On dirait vraiment qu’ils [les Noirs] sont tous impliqués dans la part négative de l’existence : les arnaques, le mensonge, le vol, la drogue, tout ce genre de choses. » Ce propos de Diane Romano illustre bien l’inversion entre la cause (le racisme) et l’une de ses conséquences (les préjugés). Le problème des Blancs « ça n’est pas vraiment les Nègres, c’est plutôt eux-mêmes », déclare Lucy Jefferson, comme en écho aux propos du poète et essayiste James Baldwin dans La prochaine fois, le feu :

« Le Noir américain a le grand avantage de n’avoir jamais ajouté foi en la collection de mythes auxquels se cramponnent les Américains blancs : que leurs ancêtres étaient tous des héros et des martyrs de la liberté, qu’ils sont nés dans le plus grand pays du monde, que les Américains sont invincibles en temps de guerre et infaillibles en temps de paix, qu’ils ont traité honorablement les Mexicains, les Indiens et tous leurs autres voisins ou inférieurs, que les hommes américains sont les plus virils et les plus droits du monde, que les femmes américaines sont pures. Les Noirs en savent bien plus que cela sur les Blancs américains ; on peut presque dire, en fait, qu’ils savent au sujet des Blancs américains ce que les parents – ou tout au moins, les mères – savent au sujet de leurs enfants, et qu’ils considèrent souvent les Blancs américains de cette façon. Et peut-être que cette attitude, maintenue en dépit de ce qu’ils savent et de ce qu’ils ont enduré, permet d’expliquer pourquoi les Noirs, dans leur ensemble, et jusqu’à très récemment, ne se sont que très peu laissés aller à la haine. La tendance a vraiment été de considérer les Blancs, dans toute la mesure du possible, comme les victimes un peu dérangées de leur propre lavage de cerveau. »

Baldwin

Race et classe

Selon Douglass Massey, professeur de sociologie à l’université de Chicago – et l’un des rares intellectuels interrogés –, « les Blancs ont du mal à distinguer la race de la classe. Quand ils voient un Noir, la couleur fait naître toute une série de présupposés quant à son comportement. La peau noire est synonyme de délinquance, de drogue, d’assistanat, d’absence de respect pour le travail. Cette perception accroit la probabilité que ces choses se réalisent. Je connais un cadre noir – il a déménagé en banlieue et a fait des études supérieures – qui s’est récemment rendu dans un club de golf : quelqu’un lui a tendu son sac pour qu’il le porte. On l’avait pris pour un caddy. »

Pour anecdotique qu’il soit, ce récit illustre bien la réalité de la condition noire, qui est intrinsèquement liée à la position que cette population occupe comme classe dans la société post-esclavagiste américaine. En vivant leur condition sociale avant tout à travers le prisme racial, les Noir-es intègrent au racisme les problèmes qu’elles et ils vivent en tant que classe. Leur conscience raciale est (dans la plupart des cas) aussi une conscience de classe.

« Un jour, je marchais dans la rue et un membre du conseil municipal m’a vu approcher. Je m’attendais à ce qu’il me serre la main, parce qu’on discutait souvent le soir par téléphone. J’avais même été le voir chez lui. Il a changé de trottoir. Merde alors, je me suis dit, il y a un truc qui va pas. Ces gens-là, c’est des négociants, peut-être un avocat, un agent d’assurances, ce genre. Tant qu’ils laissent les pauvres Blancs et les pauvres Noirs se battre entre eux, ils vont garder le contrôle. »

Ces mots sont ceux de C.P. Ellis, ancien membre du Ku Klux Klan et dont le récit est sans doute l’un des plus édifiants. Fils d’un ouvrier du textile de Durham mort prématurément, C.P. Ellis a grandi dans une grande misère, et élève ses quatre enfants (dont un est aveugle et attardé mental) dans des conditions tout aussi difficiles :

« J’ai commencé à me dire qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans ce pays. Je l’avais vraiment mauvaise. J’ai cherché un coupable. D’abord, j’ai mis la faute aux Noirs. Il fallait bien que je trouve quelqu’un à haïr. Haïr l’Amérique, c’est pas facile, parce qu’on la voit pas. Il faut que tu puisses regarder une chose pour la haïr. »

Rejoindre le Klan lui permet d’exprimer son ressentiment et lui donne l’impression d’être enfin quelqu’un et de « faire partie de cette grande société. » Avec les autres klansmen (la plupart aussi miséreux que lui), il servait de gros bras aux classes dirigeantes blanches de Durham pour intimider les Noir-es qui manifestaient, faisaient des piquets de grèves ou participaient aux séances du conseil municipal. Mais lorsqu’un membre de ce conseil ignora C.P. Ellis en public, ce dernier se mit à comprendre que les notables de la ville se servaient de lui (et des autres klansmen), et qu’il n’était qu’un pauvre ouvrier blanc vivant dans le Sud.

Débarrassé – non sans difficulté – de son racisme qui ne lui donnait que l’illusion de partager le même sort que les notables blancs, cet ancien briseur de grève finit par devenir un militant syndical (élu délégué du personnel puis nommé représentant syndical), ce qui lui permit de mener victorieusement avec les autres travailleurs noirs une lutte afin que l’anniversaire de Martin Luther King soit un jour de congé payé !

S’intégrer à une société raciste, c’est devenir soi-même raciste ?

« Ceux d’entre nous qui ont relativement bien réussi dans la vie ont adopté l’état d’esprit de leurs homologues blancs. Nous voulons protéger notre réussite, l’établir dans la durée. » C’est en ces termes que Howard Clement explique le conservatisme des rares Noir-es qui ont pu – à titre individuel seulement – gravir certains échelons, tout en concédant aussitôt que les « rangs des moins chanceux grossissent à vue d’œil. »

Si les personnes interviewées par Studs Terkel ne sont pas seulement blanches ou noires, mais sont également hispaniques ou encore asiatiques, c’est néanmoins à chaque fois autour de la relation entre Blanc-hes et Noir-es qu’est abordée la question raciale. Pour Bill Hohri, Japonais-Américain de la première génération, « les Japonais sont passés par un processus d’adaptation dans ce pays. D’acculturation. Ça veut dire notamment prendre les manières, la langue et les préjugés de la culture majoritaire. Si la culture blanche est antinoire, alors les Japonais-Américains le sont aussi. »

Même constat du côté de Frank Chin, dramaturge et romancier sino-américain : « On se calait sur les croyances des Blancs à propos des Noirs. On a adopté tous les préjugés des Blancs. Les Noirs ont adopté des préjugés contre nous de la même manière. Dans un discours à Portsmouth Square [dans le quartier chinois de Chicago] – heureusement, la plupart des Chinois présents ne comprenaient pas l’anglais –, David Hilliard des Black Panthers a déclaré : « Vous les Chinois, vous êtes les Oncle Tom des gens de couleur. » C’était bien dit. Mais, en même temps, la solution pour nous n’était pas de devenir noirs. »

81eY8RT5bxLTous ces propos ne sont pas sans rappeler la formule de Hannah Arendt à la fin de sa biographie de Rahel Varnhagen (une femme juive qui fréquentait, sans jamais y appartenir complètement, la bonne société de l’Allemagne du XVIIIe siècle) : « Dans une société entièrement hostile aux Juifs – et cette situation a prévalu jusqu’au XXe siècle, dans tous les pays dans lesquels les Juifs ont vécu – leur assimilation n’est possible qu’en assimilant en même temps l’antisémitisme[4]. »

Si s’assimiler à la culture américaine signifie intégrer le racisme qui la structure en devenant soi-même « antinoir », il est possible d’affirmer avec Ron Maydon, qu’à l’inverse, « chaque fois que la communauté hispanique a gagné quelque chose, ça a été grâce au mouvement noir. Chaque fois que les Noirs avancent, que ce soit politiquement, économiquement ou socialement, je leur dis bravo, parce que ça a toujours des retombées pour nous. Ce qui les affecte nous affecte. S’ils obtiennent des avancées, on nous embauche. »

Conclusion

Le logement, les aides sociales, la vie de campus, la régression de la décennie Reagan, les politiques d’affirmative action, l’influence de Farrakhan, les gangs, ou encore la religion, autant de thématiques abordées dans le livre de Terkel et qui permettent d’esquisser les contours d’une tension raciale nichée au cœur même de l’Amérique.

« Etre noir en Amérique, c’est comme être obligé de porter des chaussures trop petites. Certains s’adaptent. C’est toujours très inconfortable, mais il faut les porter parce que c’est les seules que nous avons. Ça ne veut pas dire qu’on aime ça. Certains en souffrent plus que d’autres. Certains arrivent à ne pas y penser, d’autres non. Quand je vois un Noir docile, un autre militant, je me dis qu’ils ont une chose en commun : des chaussures trop petites. »

Combien sommes-nous à porter de telles chaussures en France ?

 

Notes

[1] Une étude récente a pourtant montré que non seulement le terme « communautarisme » n’existe pas en langue anglaise et n’a aucun équivalent, mais qu’en plus c’était une construction journalistique et politique bien française, qui renvoie à un imaginaire national strictement hexagonal. Voir Fabrice Dhume-Sonzogni, Communautarisme – Une chimère du nationalisme français, éditions Démopolis, 2016, 236 pages.
[2] Sauf mention, toutes les citations sont extraites du livre de Studs Terkel.
[3] Jacques Rancière, Racisme, une passion d’en haut, intervention prononcée le samedi 11 septembre à Montreuil (93), lors du rassemblement « Les Roms, et qui d’autre? », consultable sur le site de Mediapart.
[4] Hannah Arendt, Rahel Varnhagen – La vie d’une juive allemande à l’époque du romantisme, Pocket, 1994, p. 270.

Race - Histoires orales d'une obsession américaine

Studs Terkel
Editions Amsterdam
2010
560 pages

25 €