La révolution soudanaise et les menaces potentielles à venir
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  • La révolution soudanaise et les menaces potentielles à venir

  • 28 décembre 2018
  • Le Soudan est traversé par une vague de protestations sans précédent. Né à l’origine en réaction aux mesures d’austérité décidées par le gouvernement, ce mouvement assez peu partisan réclame aujourd’hui le départ du président Omar el-Béchir. Le présent article, dont nous ne partageons pas tous les développements, analyse de façon stimulante le contexte politique dans lequel cette contestation a lieu et les défis qui l’attendent. Notons que médecins, professeurs et journalistes se sont mis en grève et la journée de mobilisation du 28 décembre 2018 s’annonce d’ores-et-déjà décisive (les autorités ont décidé de couper internet ce jour-là). Une partie de l’armée a rejoint les populations insurgées contre les milices et la police politique (NISS). La presse française accorde pour l’heure une trop faible couverture à ces événements. Le nombre de Soudanais.es vivant en France s’est pourtant sensiblement accru ces dernières années, malgré les expulsions régulières des autorités françaises, qui n’hésitent pas à renvoyer vers Khartoum des opposant.es politiques menacé.es par le régime. La semaine passée, la police française a même tenté en vain d’expulser un darfouri.

    Urgent

    Depuis plus d’une semaine maintenant, la population soudanaise s’est soulevée à la faveur d’une vague révolutionnaire partie de la ville historique d’Atbara, connue pour son passé d’intense activité syndicale, sa résistance anticoloniale et sa lutte révolutionnaire. Le peuple soudanais s’est soulevé dans au moins cinq villes contre les mesures d’austérité et les coupes aux subventions du pain, qui ont affamé la population, laissé les boulangeries vides et les Soudanais.es dans l’incapacité de se procurer de quoi se nourrir.

    La situation est désastreuse. Le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine a prédit une crise à l’échelle du pays dès l’an prochain. Les prix des denrées alimentaires, qui sont déjà 150 à 200% supérieurs à la moyenne, grimperont jusqu’à 200-250%. On prévoit qu’une famine se produira dans tout le pays, frappant le nord du Darfour, le Jebel Marra, la mer Rouge et certaines parties du Kordofan occidental, du Nord-Kordofan, du Sud-Kordofan et du Nil Bleu avant de s’étendre dans la capitale.

    Mais pour beaucoup, la crise est déjà là.

    Dans un pays où 75% du budget annuel est consacré à la défense – dans le but de maintenir un régime illégitime – la question de la sécurité est la raison même des problèmes du régime. La sécession du sud, où se trouvait le pétrole, a obligé le gouvernement d’al-Béchir à chercher une autre issue pour éviter sa propre disparition. Le sud a fait sécession à cause de l’intransigeance de l’élite dirigeante et de son incapacité à s’engager dans des efforts de paix. L’élite sud-soudanaise – n’ayant elle-même aucun intérêt commun avec la vaste majorité des Soudanais.es du Sud – a décidé de créer un État indépendant pour se protéger contre un système génocidaire (malheureusement, leur indépendance n’a signifié que la nationalisation de leur propre oppression, et un demi-million de Sud-Soudanais.es ont déjà péri dans une guerre civile inutile).

    Et il semble que le régime n’apprenne jamais de ses erreurs. Les assauts incessants du gouvernement contre le Darfour et les montagnes de Nouba – sans aucun effort pour rétablir la paix – ont conduit le pays à la crise dans laquelle il se trouve aujourd’hui. La mauvaise gestion, provoquée par un pays qui dépense plus d’argent pour la défense de son appareil de sécurité que pour nourrir sa population, a conduit au désespoir auquel de nombreux Soudanais font face aujourd’hui. Quand les Soudanais vont aux distributeurs automatiques, ils les trouvent vides. Lorsqu’ils vont aux banques, ils ne sont autorisés à retirer qu’environ un dollar par jour. Le prix du pain est passé de une à trois livres soudanaises, après que le gouvernement ait supprimé les subventions de pain dans le but de se sauver par l’austérité.

    Les Soudanais.es exigent aujourd’hui la chute du régime.

    Dégage !

    Le FMI a estimé que le taux de chômage au Soudan se situe autour de 20%. Mais cet organisme, comme la Grèce nous le montre si bien, n’est bien sûr pas un organe innocent de collecte de données. En effet, il fait également partie des principaux responsables des dernières décisions du gouvernement soudanais.

    La situation désastreuse fait suite précisément à une visite du FMI en juillet dernier. Rien qu’en 2018, lorsque le FMI a présenté ses recommandations – fondées sur une théologie néolibérale – des premiers ministres ont chuté. C’est le cas de la Jordanie plus tôt cette année, et d’Haïti, qui au moment d’écrire ces lignes, est également aux prises avec son propre soulèvement contre la mauvaise gestion et la kleptocratie du gouvernement. D’Haïti au Soudan, les populations se lèvent et font face aux balles de leurs régimes respectifs, qu’elles soient tirées par la police, l’armée ou les milices loyalistes paramilitaires. Derrière tout cela se cachent deux coupables : leurs gouvernements respectifs et la plus grande institution stabilisatrice du monde, le Fonds monétaire international. C’est à la demande du FMI que le Soudan a adopté ses dernières mesures d’austérité

    Au Soudan, on estime que plus de 30 manifestant.es non armé.es ont déjà été abattu.es. Mardi, l’Association professionnelle soudanaise (SPA) a organisé des manifestations devant le palais, où ils ont été reçus par des tirs à balles réelles. Dans le même temps, le roi du Soudan (Omar el-Béchir) a placé en prison 14 dirigeants de la Force du consensus national – une coalition de l’opposition – affirmant qu’elle travaillait aux côtés d’Israël pour déstabiliser le pays (argument tiré du manuel pour dictateurs de Bachar al-Assad).

    Il est intéressant d’analyser le fait que les manifestations ont commencé dans les périphéries avant de s’enraciner dans la capitale. C’est le reflet de la fracture entre le centre et la périphérie, qui témoigne de la réalité persistante, mais regrettable, d’un développement inégal du Soudan depuis la création de la république en 1956. C’est en fait là aussi que se trouve la contradiction première.

    Dans les périphéries, en particulier dans les monts Nouba (sous contrôle du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord, SPLM-N) et au Darfour (sous le contrôle du Mouvement pour la justice et l’égalité), des luttes armées contre le gouvernement soudanais sont livrées depuis près de deux décennies. Bien qu’elles aient toutes des préoccupations particulières, ces luttes partagent une position commune selon laquelle le gouvernement ne se concentre que sur la partie Nord à prédominance arabe et qui s’identifie comme telle, au détriment du reste du pays (mais en réalité, il se concentre uniquement sur le remplissage des poches des loyalistes du régime).

    Ces différents groupes armés se sont coalisés sous le nom de Front révolutionnaire soudanais. S’ils approchent de Khartoum dans un moment de déstabilisation, et s’ils ne sont pas réellement contrôlés par l’opposition, ils pourraient offrir au président l’occasion de tenir le discours de la guerre contre le terrorisme à même de le maintenir au pouvoir. Il est nécessaire qu’ils concluent un pacte immédiat avec les partis d’opposition. Et l’opposition doit se débarrasser du chauvinisme et d’un islamisme qui divise et qui laisse au final le SPLM-N peu disposé à négocier. L’opposition doit renoncer à une approche de la crise soudanaise centrée sur le nord et adopter une promesse de processus global de paix. Si l’opposition et le front révolutionnaire ne parviennent pas à un accord, le pire pourrait arriver.

    Jusqu’ici, aucun effort sérieux n’a été fait dans cette voie. Théoriquement, une solution aurait pu se produire si Yassir Saeed Arman – secrétaire général du SPLM-N –entrait en discussion avec ses anciens camarades du parti communiste. En tant qu’homme originaire du nord, avec des décennies d’expérience dans la lutte révolutionnaire du Sud-Soudan, il pouvait dialoguer avec l’opposition officielle et empêcher la déformation, ou l’escalade, de ce qui était jusque-là une révolte pacifique contre un régime répressif et meurtrier.

    Manifestation 25 décembre 2018

    La situation au Soudan se situe à un moment crucial et la dynamique interne du pays doit être mise en perspective dans la géopolitique mondiale. Jusqu’à présent, il s’agit d’un soulèvement populaire, avec des éléments armés à la périphérie qui pourraient avancer prématurément vers la capitale. Ils devraient être amenés à la table des négociations et promettre de ne pas aggraver le conflit. Le contraire pourrait être catastrophique.

    Bien que d’origine soudanaise, je ne suis pas un expert. En effet, ma propre famille et ma famille élargie se sont davantage consacrées à la lutte que moi (en raison des circonstances dans lesquelles j’ai grandi). J’accepte donc d’avance toute erreur dans mon analyse. Néanmoins, voici mes observations à ce stade :

    1) Nous avons vu très tôt au moment de la révolution syrienne que la situation s’est très rapidement détériorée en l’absence d’une cohésion forte entre les blocs civil et militaire. En effet, les branches militaires de la lutte se sont trouvées dans le besoin de s’allier à des puissances impérialistes étrangères – et en l’absence d’une idéologie unificatrice qui a laissé la possibilité à divers islamismes de s’enraciner – le pays est devenu un champ de bataille pour la guerre par procuration. . Pendant ce temps, les groupes civils ont finalement été cooptés par divers groupes armés, chacun sous le patronage d’intérêts concurrents (Arabie saoudite, Turquie, pays du Golfe, etc.).

    2) Au Yémen, nous avons eu affaire à une situation différente. L’après Printemps arabe qui a amené le gouvernement de Hadi au pouvoir, a conduit à sa mise sous tutelle par les États du Golfe.

    Compte tenu de la déclaration de soutien ouvert des monarques du Qatar au gouvernement d’al-Béchir (et probablement aux divers autres qui le soutiennent secrètement), il est clair qu’une situation similaire à celle du Yémen pourrait se produire. Ici, les civils et les groupes armés se trouveront désarmés, peut-être même par l’Alliance saoudienne que Bashir a soutenue en envoyant des soldats soudanais participer au bain de sang au Yémen.

    Nous pourrions très bien voir, en effet, l’Arabie saoudite concurrencer le Qatar et finalement racheter le soutien de Khartoum. Ce scénario impliquerait que les États du Golfe soutiennent al-Béchir contre sa population civile.

    3) Il est possible que le contraire se produise, comme en Syrie. Ici, les États du Golfe inquiets des ouvertures d’al-Béchir vers la Turquie et le Qatar, pourraient s’entendre pour armer davantage l’opposition et transformer un mouvement civil en un scénario très similaire à la guerre civile syrienne. La politique étrangère de l’Arabie saoudite pourrait très bien aller dans cette direction.

    4) Au vu de ces trois leçons, il est nécessaire que les groupes armés opérant sous le Front révolutionnaire soudanais concluent un pacte immédiat avec l’opposition. Tous ces groupes se situent dans les périphéries et, en concluant une alliance avec le nord, un tel geste pourrait unifier le pays. Immédiatement après ce pacte, des efforts devraient être déployés pour éviter toute aide des pays du Golfe, des États-Unis et de la Russie. J’insiste : UNE INTERVENTION EXTÉRIEURE SIGNERA LA MORT DE LA RÉVOLUTION. En outre, les groupes armés ont déclaré un moratoire sur toutes les activités armées contre les forces soudanaises jusqu’à la stabilisation de la situation. Je réitère : NE DONNEZ PAS AU RÉGIME l’occasion de servir son récit sur la guerre contre le terrorisme.

    5) Les partis d’opposition doivent faire leur possible pour isoler ces partis bourgeois qui n’ont jamais défendu les intérêts du Soudan. Ces deux partis, le parti Oummah et le parti Unioniste, devraient être engagés dans le processus en raison de leurs bases de soutien, mais ils ne devraient jamais être mis au premier plan, mais en marge du processus.

    6) Cela nécessiterait un renforcement des relations entre Mutamar al Sudan et le Parti communiste soudanais. Ces deux partis devraient être à l’avant-garde de la reconstruction soudanaise.

    7) Il existe déjà des frictions au sein du Front révolutionnaire soudanais concernant la question de la charia. Dans l’opposition, le parti Oummah et le parti Unioniste ont une attitude ambivalente quant à l’applicabilité des lois de la charia. Avec le Parti communiste soudanais et le Mutamar al Sudan en tête des négociations, un règlement peut être trouvé pour construire une opposition séculière. Le pays devrait être ramené à la situation où il était avant que ne le ruinent les lois de septembre 1983. Sinon, c’est le déluge.

    8) Des structures de gouvernement provisoires – à l’instar du gouvernement provisoire de Russie en 1917 – pourraient commencer à combler un vide politique une fois la dictature tombée. Ceux-ci devraient inclure des membres du Front révolutionnaire soudanais et de l’opposition. Autrement, un transfert à l’armée, semblable à ce qui s’est passé en Égypte, assurera la continuation du régime.

    9) L’armée devrait déjà être considérée du côté de la contre-révolution. Le fait que certains les embrassent sur la tête en signe de célébration, à cause de petites poches de mutinerie qui semblent avoir eu lieu à travers le pays, est une situation préoccupante. Les militaires se préparent simplement pour un Sissi 2.0. Ne faites jamais confiance aux militaires.

    Les villes du Soudan se soulèvent

    Notes

    Source : The Black Bolshevik.
    Traduit de l’anglais par RC et LQ, pour Etat d’Exception.

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