Les recrues de l’Etat Islamique (EI) ne sont pas corrompues par l’idéologie mais par la fin des idéologies. Davantage de radicalisation, au sens véritable du terme, est la solution, non le problème.

Le monde entier est-il une zone de guerre maintenant ? Quel lien cela a-t-il avec la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme » ?

Muslims_Are_ComingLa promesse de la « guerre contre le terrorisme » était que nous allions les tuer « là-bas », de sorte qu’ils ne nous tueraient pas « ici ». D’où la violence massive en Irak, en Afghanistan, au Pakistan, en Palestine, au Yémen et en Somalie, au nom de la paix en Occident. L’ « autorisation d’utiliser la force militaire » que le Congrès américain a adoptée dans les jours qui ont suivi le 11 septembre a déjà défini le monde entier comme un champ de bataille dans la « guerre contre le terrorisme ». Le président Obama continue de s’appuyer sur l’autorisation pour donner à son programme de meurtres par les drones un vernis de légalité. C’est l’ancienne formule coloniale des valeurs progressistes [liberal] à la maison, soutenues par un non-progressisme caché à la périphérie, où la routine de l’assassinat extrajudiciaire est normalisée.

Nous savons tou-te-s que la « guerre contre le terrorisme » tue plus de civils que le terrorisme même ; mais nous le tolérons parce que ce sont « leurs » civils qui sont tués dans des endroits que nous imaginons être lointains. Pourtant, l’histoire coloniale nous enseigne que la violence « rentre » toujours « à la maison » d’une manière ou d’une autre : à travers les réfugié-e-s qui cherchent asile, la réimportation de pratiques autoritaires d’abord pratiquées dans les milieux coloniaux, ou bien, en effet, à travers le terrorisme. Les mêmes tendances se répètent aujourd’hui sous de nouvelles formes.

Pour les citoyens musulmans dans les Etats occidentaux, ces dynamiques sont lourdes à porter : ils sont réduits à la fausse alternative entre modérés ou extrémistes, bons musulmans ou mauvais musulmans. La question qui plane sur leur être est de savoir s’ils vont se détacher de leurs connexions à des zones de violences à l’étranger ou ramener cette violence au sein de l’Occident. Mais cette question n’est pas posée directement ; elle est toujours déplacée sur le plan de la culture : acceptez-vous les valeurs occidentales ?

Ce cadre s’impose lui-même sans relâche sur l’expression publique musulmane, rendant suspect quiconque refuse de se livrer à des rituels de loyauté envers la culture occidentale. Pendant ce temps, l’EI cible ces musulmans en ce qu’ils vivent dans la « zone grise » entre l’impérialisme occidental et la revendication d’un califat rétabli.

Il en résulte un renforcement mutuel de l’identité narrative militarisée des deux côtés : les djihadistes montrent de nombreux discours des dirigeants occidentaux pour soutenir leur revendication d’une guerre contre l’Islam ; et les dirigeants occidentaux légitiment la guerre avec l’entretien d’une « lutte générationnelle » entre les valeurs occidentales et l’extrémisme islamique. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que la rhétorique usée de l’agression militaire – la « guerre impitoyable » de Hollande – est une nouvelle fois resservie, malgré les échecs évidents des 14 dernières années.

D’où venaient les assaillants des attaques de Paris ? Les théories de la radicalisation peuvent-elles expliquer ce qui les a motivés ?

Les théories de la radicalisation développées par des think-tanks, des agences de renseignement, et des départements universitaires liés à l’appareil de sécurité nationale ont eu tendance à faire un certain nombre de fausses hypothèses dans leurs tentatives pour comprendre la violence djihadiste. Tout d’abord, ils supposent une différence profonde entre la violence « islamique » et d’autres formes de violence politique ; l’histoire de la violence politique au XXe siècle – en particulier dans les contextes coloniaux – est donc oubliée et ses leçons ignorées. Deuxièmement, ils supposent qu’une certaine forme d’idéologie religieuse islamique est le facteur clé dans la transformation d’une personne en terroriste ; certains analystes relèvent la pertinence de ce qu’ils appellent des « griefs perçus » [perceived grievances] ou crises émotionnelles comme facteurs favorables, mais l’idéologie est toujours prise pour être la cause principale.

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Combattants de l’Etat Islamique, Anbar, Irak. Wikimedia Commons/Ritsaiph.

Les preuves empiriques n’appuient aucune de ces hypothèses, en témoigne les volontaires européens de l’Etat islamique qui arrivent en Syrie avec des exemplaires de L’Islam pour les nuls, ou bien encore le chef présumé des attentats de Paris, Abdelhamid Abaaoud, dont on dit qu’il buvait du whisky et fumait du cannabis.

Pourtant, les théories de la radicalisation ont été officiellement acceptées et popularisées. Ceci parce qu’ils fournissent une justification pour la surveillance (il est plus facile pour les forces de l’ordre et les agences de renseignement de trouver des idéologues que des terroristes). Et ils désavouent commodément le cycle de la violence dans lequel nous sommes entré-e-s.

Ce que les théories de la radicalisation ignorent, c’est que la violence dans la « guerre contre le terrorisme » est relationnelle : les individus qui deviennent des volontaires de l’EI sont prêts à recourir à la violence; comme le sont aussi nos propres gouvernements. Nous aimons à penser que notre violence est rationnelle, réactive et normale, alors que la leur est fanatique, agressive et exceptionnelle. Mais nous bombardons aussi des journalistes, des enfants et des hôpitaux. Une analyse complète de la radicalisation doit tenir compte de notre radicalisation aussi, étant donné que nous sommes devenu-e-s plus disposé-e-s à recourir à la violence dans un large éventail de contextes – de la torture, aux frappes de drones, jusqu’aux guerres par procuration.

Ce qui attire les recrues de l’EI n’est pas tant l’idéologie religieuse mais une image de la guerre entre l’Occident et l’Islam. C’est un récit de deux identités fixes engagées dans une bataille mondiale : la vérité et la justice d’un côté ; les mensonges, la dépravation et la corruption de l’autre.

Ces recrues ne sont pas corrompues par l’idéologie mais par la fin des idéologies : ils ont grandi à l’ère de la « fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, à l’ère du zéro alternative à la mondialisation capitaliste. Ils n’ont connu aucune théorie critique, seulement celle du complot, et sont attirés par la lutte apocalyptique plutôt que par la lutte populaire. Néanmoins, malgré son manque de contenu politique réel, le récit de la guerre mondiale contre l’Occident est ressenti par ses adhérents comme une réponse à la violence du racisme, de la pauvreté et de l’empire.

A quoi ressemble la réaction intellectuelle occidentale face aux attaques de Paris ?

J’ai soutenu dans mon livre The Muslims are Coming! que, parmi les décideurs, chercheurs et idéologues de la « guerre contre le terrorisme », il y a deux grandes approches pour donner sens à l’ « extrémisme islamique »: il y a des conservateurs qui considèrent l’Islam comme une culture fondamentalement violente définie essentiellement par ses textes fondateurs, et les progressistes qui pensent que l’ennemi est une perversion totalitaire de l’Islam qui a émergé au vingtième siècle.

A un niveau plus profond, ces deux façons de penser fonctionnent ensemble avec une solidarité implicite, produisant un discours souple et adaptatif d’un « problème musulman ».

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Mur au Port de Solferino, Paris. Demotix/Cesar Dezfuli.

La réaction intellectuelle aux attentats de Paris a perpétué ces modèles. La caractéristique dominante est un narcissisme qui décrit l’EI comme simplement l’opposé de ce à que nous accordons de la valeur. Pour les progressistes, l’EI n’est qu’intolérance, racisme et oppression des femmes. Pour les conservateurs, il est l’ennemi idéal : fanatique, non-occidental et barbare. Dans cette veine, l’EI n’est que l’ « autre » absolu qui permet la construction d’une image positive de nous-mêmes.

La vidéo devenue virale de l’humoriste John Oliver dénonçant l’EI après les attentats de Paris est instructive. Les djihadistes n’ont aucune chance, dit-il, dans une bataille des cultures avec la France. « Apportez votre idéologie en faillite. Ils vont apporter Jean-Paul Sartre, Edith Piaf, du bon vin, Camus, le camembert ». Mais Sartre lui-même avait compris que penser l’identité culturelle en termes de binarités fixes masque les chaînes causales cachées reliant la barbarie à la civilisation. « Il n’y a rien de plus cohérent qu’un humanisme raciste », écrit-il, « depuis que l’européen n’a pu devenir un homme qu’à travers la création d’esclaves et de monstres ».

Cela signifie que la réponse la plus appropriée à l’EI est de le voir comme un symptôme du fonctionnement « normal » du système mondial moderne, plutôt que comme un élément externe qui corrompt le système de l’extérieur ou du passé pré-moderne. Son utilisation des médias sociaux, son rejet des frontières nationales du XXe siècle et ses liens avec l’économie de pétrole, tout cela atteste que l’EI est un enfant de la mondialisation.

L’EI est certainement un monstre, mais un monstre de notre propre fabrication. Il est né dans le chaos et le carnage qui a suivi l’invasion de l’Irak en 2003. Son idéologie sectaire et son financement sont venus des élites dirigeantes saoudiens et du Golfe, les plus proches alliés régionaux de l’Occident après Israël. La Russie et l’Iran ont également joué leur rôle, soutenant le régime de Bachar al-Assad – responsable de bien plus de morts de civils que l’EI – et prolongeant la guerre en Syrie qui permet à l’EI de prospérer. Pendant ce temps, les groupes qui ont été les plus efficaces dans la lutte contre l’EI – la milice kurde – sont désignés comme terroristes par les gouvernements occidentaux parce qu’ils sont considérés comme des menaces à notre alliée, la Turquie.

A quoi devrait ressembler une réponse européenne appropriée ?

Bien sûr, l’idéologie et les pratiques de gouvernement de l’EI doivent être exposées et dénoncées à chaque occasion – pour leur oppression des femmes, l’asservissement des minorités, la haine de la liberté, et ainsi de suite. Mais le faire à partir de la perspective d’un conflit mondial entre les valeurs progressistes et l’extrémisme islamique ne mène qu’à l’impasse d’une politique de l’identité militarisée.

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Place de la République à Paris. Crédit photo EPA.

On ne doit pas se laisser intimider en cessant nos critiques du deux poids deux mesures et des contradictions évidents de la « guerre contre le terrorisme ». Mais ces points ne sont pas tout. La gauche doit être beaucoup plus audacieuse en affirmant que seule une politique antiraciste, anti-impérialiste et anticapitaliste peut fournir une véritable alternative au jihadisme ; que davantage de radicalisation, au sens véritable du terme, est la solution, non le problème ; que le terrorisme se développe dans des environnements où les mouvements de masse qui mettent en avant des visions du progrès social ont été vaincus.

Walter Benjamin a déclaré que derrière chaque fascisme, il y a une révolution manquée. La même chose est vraie du terrorisme : l’EI existe parce que les révolutions arabes de 2011 ont échoué.

Nous devons donc défendre les espaces de la politique radicale, pour le droit de rêver d’un autre monde. Les stratégies de lutte contre le terrorisme, et en particulier les politiques de lutte contre la radicalisation comme le Programme de prévention en Grande-Bretagne, érodent de tels espaces. Nous devons aussi, bien sûr, mettre fin aux frappes aériennes, qui ne font qu’approfondir le cycle de la violence et renforcer le récit de l’EI d’une guerre de l’Occident contre l’Islam ; et mettre fin à notre soutien à des régimes qui ont permis la montée de l’EI, en particulier l’élite saoudienne, l’influence la plus réactionnaire dans la région.

Enfin, les réfugiés doivent être défendus, non seulement parce que ce sont des victimes, mais parce qu’ ils charrient avec eux une connaissance de nos échecs passés. Nous devons leur permettre de nous enseigner des choses à propos de nous-mêmes.

Notes

Source : OpenDemocracy.
Traduit de l’anglais (GB) par SB, pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : AFP.