L’assassinat de Lumumba devrait être une leçon pour nous tou-te-s

Il semble que le nom du continent africain soit encore et encore associé aux guerres, à la famine, au nettoyage ethnique et aux dictatures corrompues brutales. Voilà ce que nous ne cessons d’entendre dans les médias traditionnels occidentaux et voilà ce que nous sert le discours politique occidental. Mais il est rare que nous entendions parler des luttes des peuples pour mettre fin à ces maux et ces situations critiques, et encore moins sur les causes profondes de leurs difficultés : l’héritage de siècles de colonialisme barbare, l’esclavage déshumanisant et le néo-colonialisme insidieux qui étrangle les révolutions et installe des bourgeoisies impuissantes et soumises. Pour celles et ceux qui voient l’histoire comme une compétition, l’arriération et la pauvreté de l’Afrique ne sont que le résultat de ses échecs ; nous avons perdu, d’autres ont gagné. Mais pour paraphraser l’écrivain latino-américain Eduardo Galeano : « les gagnants se trouvent avoir gagné grâce à notre défaite ». L’histoire du sous-développement de l’Afrique (celle aussi de l’Amérique latine et de l’Asie) est une partie intégrante de l’histoire du développement du capitalisme mondial.

Cela est clairement mis en évidence dans la puissante pièce d’Aimé Césaire Une saison au Congo qui a été jouée pour la première fois en anglais cette année au Young Vic à Londres. La pièce a été écrite en 1966. Elle est la deuxième de sa trilogie des « drames de la décolonisation » avec La tragédie du roi Christophe (1963) sur l’après-indépendance d’Haïti, et Une tempête (1969), une adaptation de Shakespeare, transposée dans un cadre colonial des Caraïbes. Ces pièces ont renforcé la réputation de Césaire comme intellectuel pleinement engagé dans la lutte postcoloniale de l’époque. Avec Frantz Fanon, il était à l’avant-garde de la lutte intellectuelle noire pour l’égalité raciale et la libération de l’oppression et de l’exploitation du joug colonial.

9782020486248Une saison au Congo examine les efforts de Patrice Lumumba pour libérer le Congo de la domination coloniale belge et les luttes politiques qui ont conduit à son assassinat en 1961. La faute de Lumumba a été son opposition à la sécession soutenue par la Belgique de la province du Katanga riche en minéraux, et son désir de parvenir à édifier un Congo véritablement indépendant, politiquement et économiquement. C’était évidemment une faute assez grande pour justifier son assassinat et la dissolution de son corps dans l’acide. Lumumba a su combien ses ennemis étaient duplices et sa lutte périlleuse, mais son amour pour son Congo et ses rêves magnifiques pour une Afrique unie et forte l’ont fait tenir jusqu’au bout.

Le Congo de Lumumba voulait rompre avec la division « éternelle » du travail entre nations, où certaines se spécialisent dans la victoire et d’autres dans la défaite. Il voulait mettre fin à son « destin » en apparence immuable d’existence au service des besoins des autres, comme source et réserve de minéraux bruts comme l’or, le diamant et le cuivre, toujours au bénéfice de la métropole étrangère du moment. Le contraste violent que nous voyons toujours aujourd’hui entre l’abondance des ressources naturelles au Congo et l’état de privation de ses habitant-e-s était la raison pour laquelle Lumumba se battait. Trois mois avant son assassinat soutenu par l’Occident, impliquant les Belges, les Américains et les Britanniques, Lumumba prévoyait son sort, mais croyait en son Congo :

« Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors […]. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches […] une histoire de gloire et de dignité. »

En effet, ce n’est pas l’histoire des puissants qui devrait être retenue, mais l’histoire de la lutte des peuples pour l’émancipation. Nous devons donc en apprendre davantage sur les coups d’Etat occidentaux pour mettre fin aux gouvernements populaires démocratiquement élus ou les assassinats de révolutionnaires anti-impérialistes qui menaçaient leurs intérêts et leur influence, non seulement en Afrique mais partout dans le monde : Nkrumah (Ghana), Sankara (Burkina Faso), Cabral (Guinée-Bissau), Allende (Chili), Che Guevara (Argentine) et Chavez (Venezuela). Les révolutionnaires ont réalisé que la perpétuation de l’ordre existant est la perpétuation du crime et se sont battu-e-s pour la reprise en main du destin des terres et ressources de leurs pays, qui ont toujours été usurpées. La lutte est toujours en cours, surtout quand on voit nos élites dirigeantes gaspiller nos ressources et se soumettre aux capitaux étrangers, quand nous voyons des despotes soutenus par l’Occident, impitoyables et corrompus, à la tête de nos Etats dits « souverains ».

Aujourd’hui, les choses semblent avoir très peu changé. Les gens se lèvent et se révoltent contre la tyrannie et l’oppression, mais leurs révolutions et soulèvements sont court-circuitées ou trahies, simplement parce qu’elles sont une aberration à un ordre mondial profondément injuste, et parce qu’elles sont perçues comme une menace à l’hégémonie occidentale. L’Egypte d’El Sissi en 2013 est une puissante démonstration des dangers de ces contre-révolutions qui écrasent les aspirations des peuples pour la liberté.

716lHLRYbkLDes communautés dans le monde entier montrent encore une résistance ardue au système impérialiste-capitaliste qui s’accapare leurs terres, vole leurs ressources et détruit leurs vies. En raison de la damnation de la majorité du monde inscrite dans les géographies manichéennes, si bien décrite par Fanon dans Les Damnés de la terre, la rationalité de la rébellion est absolument claire dans les luttes des opprimé-e-s. Les événements du « printemps arabe » ne sont qu’un épisode de cette histoire. Les mouvements sociaux de base, grâce à leur engagement et sacrifice pour un changement radical, ont sûrement gagné quelques batailles sur le terrain. Mais le défi est que ce qui nous est donné par la nature semble être voué à l’appropriation par l’impérialisme, et toute résistance à ce sacro-saint commandement est soumise à la colère d’un dieu vengeur. Toute velléité pour un certain patriotisme économique est rapidement neutralisée par les instruments néocolonialistes comme le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, sinon par des interventions impérialistes. Sommes-nous condamné-e-s à une vie de soumission humiliante aux maîtres étrangers ? Est-ce que tout nous est interdit, sauf croiser les bras et attendre un miracle ? Est-ce que ce système, qui génère oppression sur oppression, est écrit dans le ciel ?

Aucune condition n’est permanente ; nous avons juste besoin de tirer les leçons du passé et de faire mieux la prochaine fois. Che Guevara a dit avec éloquence : « Nous devons aller de l’avant, lutter sans relâche contre l’impérialisme. Partout dans le monde, nous devons tirer les leçons des événements passés. L’assassinat de Lumumba devrait être une leçon pour nous tou-te-s ». L’héritage de Lumumba continue donc de nos jours, car l’histoire appartient au peuple ; c’est le peuple qui continue à faire l’histoire !

Notes

Source : HuppPostUK.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.