Quand j’étais petite, j’étais déjà très consciente de ce qu’était le racisme. J’ai ressenti comme une flétrissure dans ma chair la fois où cette lycéenne m’a appelée sale chinetoque. J’avais 8 ans.

Le racisme a été gravé dans ma psyché, comme la honte qui m’a emplie lorsqu’un garçon blanc s’est disputé avec moi et m’a crié « Retourne d’où tu viens ! » Ca ressemblait au rire de la foule des enfants du collège, aussi bien noirs que blancs, qui m’a entourée et m’a appelée chinetoque et sale coréenne (gook). Les visages huants et souriants semblaient se rapprocher, comme des images de cauchemar auxquelles je ne pouvais échapper. J’avais 10 ans.

C’était la peur que je ressentais en tenant fermement la main de ma petite sœur tandis que nous étions en train de fuir un groupe de filles portoricaines qui nous jetaient des pierres et disaient que les chinetoques aux yeux bridés n’avaient pas leur place dans leur quartier. J’avais 11 ans.

C’était la douleur que je ressentais quand mes cheveux étaient tirés par une russe de la cinquantaine qui ne parlait pas anglais, mais connaissait chaque mot crasseux et ordurier qu’elle pouvait utiliser avec « ching chong » lorsque j’ai été confrontée à elle pour avoir volé dans le magasin de mes parents. J’avais 15 ans.

C’était de voir une grand-mère blanche tout ce qui a de plus présentable me crier dessus de retourner dans mon pays parce qu’elle ne voulait pas que mon type de personne ruine les Etats-Unis. J’avais 22 ans.

C’était de voir l’associé (managing partner) de mon cabinet d’avocat me demander si j’avais des proches sur le Golden Venture, le navire contrebandier qui avait échoué à New York avec plus de 200 immigrés clandestins chinois à son bord. J’avais 24 ans et n’étais pas chinoise.

C’était de voir un groupe d’adolescents blancs me crier « Où est mon riz et mon porc frit, salope ? » alors que je me promenais avec mes petites filles. J’avais 35 ans.

C’était d’aller assister à la messe à l’Eglise et de voir la femme assise juste derrière moi serrer la main de tout le monde et refuser de serrer la mienne au cours de la présentation des hommages. J’avais 40 ans.

Tout au long de ma vie, j’ai appris que je n’étais jamais à l’abri. J’ai appris à me méfier. Le racisme est si préjudiciable que lorsque quoi que ce soit se passe mal, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander si la race était un facteur. Cet enseignant vous aurait-il humilié devant vos camarades de classe si vous étiez blanc-he ? Auriez-vous bénéficié d’un meilleur service si vous étiez blanc-he ?

Ce collègue de travail vous aurait-il jeté l’argent à la gueule de manière si méprisante et irrespectueuse si vous étiez blanc-he ? Que ce soit vrai ou pas, vous ne pouvez pas vous empêcher d’y penser. C’est le caractère insidieux du racisme. Vous vous demandez toujours si telle personne est juste un trou du c** ou si elle est raciste ?

La douleur du racisme que j’ai rencontrée a été amplifiée par ce à quoi mes parents ont dû faire face. Au moins je parlais un anglais parfait. Mais mes parents immigrants avec leur anglais cassé ont subi bien pire que ce que j’ai jamais pu endurer. Je pleure davantage pour ce qu’ils ont subi que pour moi-même. Et pourtant, ils aiment encore profondément ce pays. Des immigrant-e-s qui ont souffert du racisme humiliant et de la pauvreté handicapante, et qui pourtant n’ont jamais failli dans leur amour et leur soutien à leur pays d’adoption. Ils me mettaient dans l’embarras. J’étais celle qui cachait à mes camarades de classe mon délicieux déjeuner amoureusement emballé pour éviter les taquineries.

J’étais celle qui refusait de parler coréen en public avec mes parents parce que je ne voulais pas me faire remarquer. J’étais celle qui avait honte d’être asiatique dans un pays blanc. Pas mes parents. Ils ont toujours été fiers de leur culture, de leur patrimoine. Et quand les gens se moquaient de leur anglais cassé, ils pouvaient se rassurer en disant qu’ils parlaient deux autres langues couramment. Quand je pense à tout ce qu’ils ont enduré, je suis à la fois brisée et fière.

Il y a encore aujourd’hui des gens bien intentionnés qui croient en l’égalité et en l’équité et croient vraiment du fond de leur cœur qu’ils ne sont pas racistes. Pourtant, ils sont encore une partie du problème. La haine est cette chose qui ne va pas disparaître si vous l’ignorez. La haine ne fonctionne pas comme ça.

Nous parlons de l’effet « spectateur silencieux » (“silent bystander”) en matière de crimes et de comment il peut promouvoir une atmosphère de violence et d’intimidation. Appliquez cela à toutes sortes de haines des personnes marginalisées. Voilà ce que beaucoup de gens bien intentionnés « non-racistes » font. Restez-vous calme quand les gens font des blagues racistes ? Vous élevez-vous contre l’injustice en défense de vos concitoyens ? Etes-vous personnellement offensé-e si quelqu’un vous fait remarquer que quelque chose que vous avez dit ou fait est un peu raciste ? Avez-vous jamais dit, « il ne s’agissait probablement pas de race » à une personne racisée (POC, people of color) quand cette personne relatait un incident qui la chiffonnait ? Êtes-vous un spectateur silencieux face au racisme ?

Certaines personnes aiment à dire « J’en ai marre de toutes ces discussions sur la race. » C’est la nature même d’avoir un privilège. C’est comme dire à quelqu’un qui souffre de douleurs chroniques débilitantes que vous êtes fatigué-e de l’entendre parler de sa douleur parce que vous avez le privilège d’être en bonne santé. Les racisé-e-s n’ont pas le genre de privilège qui nous permet de ne pas tout ramener à la race, parce que pour nous il s’agit TOUJOURS de la question raciale. Nous ne pouvons pas être aveugles à la race (colorblind). Cette théorie guimauve et altruiste a été développée par des gens bien intentionnés qui n’en savaient pas plus. Et parfois, des gens bien intentionnés causent inconsciemment du tort.

Le fait d’être colorblind n’est pas notre réalité. Nous ne pouvons pas changer la couleur de notre peau, nos traits du visage, notre origine. Nous ne pouvons pas prétendre qu’une partie essentielle de ce que nous sommes n’existe pas. Plutôt que de l’idéologie colorblind, ce dont nous avons besoin c’est d’un vrai dialogue, de vraies actions de la part de celles et ceux qui prétendent être nos allié-e-s. Mais c’est une conversation difficile à avoir parce que les gens ne veulent pas admettre qu’ils sont dans l’erreur. Et si ce peut être tout autant ma faute de ne pas souligner le racisme que la votre de ne pas le reconnaître, ce n’est pas de ma faute si votre réponse consiste à vous mettre sur la défensive et à m’accuser d’être une racisée en colère.

Certaines personnes agissent comme si être qualifié de raciste était la pire chose au monde qui puisse leur arriver. Quand vont-elles comprendre que vivre quotidiennement avec le racisme est bien pire ? Lorsque les racisé-e-s parlent du racisme, la réponse ne devrait jamais être « Mais je ne suis pas raciste ! », ou « Il ne s’agit pas toujours de race. » La réponse devrait être « Oui, je reconnais que nous vivons dans un monde où le racisme systémique sévit. » Et au lieu de mettre fin à une conversation, vous l’approfondissez, vous y apprenez des choses, vous essayez de devenir le défenseur et l’allié-e dont nous avons besoin. Nous devons continuer le dialogue. Alors peut-être que mon avenir, et celui de mes enfants, ne sera plus caractérisé par le racisme.

Notes

Source : Racialicious.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : archives du Seattle Pacific via Flickr Creative Commons.