« Le racisme est un problème de Blancs » : couper court, pour reprendre la parole
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  • 26 septembre 2018
  • Le 22 février 2014, Reni Eddo-Lodge publie sur son blog Why I’m no longer talking to white people about race (Pourquoi je ne parlerai plus de race avec les Blancs). Dans ce qu’elle qualifie de « lettre de rupture avec la blanchité[1] », elle y dénonce l’impossibilité à être entendue sur les questions de racisme dans son Royaume-Uni natal et l’état faussement progressiste du débat dans le pays.

    Trois ans plus tard, le post devient 250 pages d’un ouvrage du même nom plusieurs fois récompensé et salué par la presse comme le « début d’une nouvelle grille de lecture pour aborder les questions de racisme » (Emerald Street) marquant le « réveil d’une nation en déni » (the Observer), un livre « destiné à devenir culte » (Red) .

    Le titre original du livre, sans contexte, résonne comme un coup de pied provocateur. Et c’est ainsi qu’il a été reçu. Mais le message prend sens à la lumière des huit chapitres riches de références, exemples, témoignages et entretiens, tout en nourrissant une réflexion couvrant les grandes problématiques du débat antiraciste.

    J’ai écrit ce livre pour décrire ce que ça fait de se voir arracher sa voix et sa confiance face à un inébranlable statu quo. Pour pallier le manque de connaissances historiques et politiques nécessaires au bon ancrage d’une opposition au racisme.

    L’approche est inhabituelle, hybride, politique et privée, tour à tour critique à charge contre le système, réhabilitation de l’histoire migratoire britannique, et récit personnel révélateur de l’arrivée à maturité d’une nouvelle génération non-blanche. Le verbe, fluide et adroit, se répète par endroits. Il pèche par excès de clarté, comme pour s’assurer que les plus incrédules, les moins familiers du combat antiraciste sauront également saisir le message à un moment ou un autre de la démonstration. Mais la langue, intelligible et accessible, porte un potentiel nouveau : elle se distingue de celle de l’initié, du militant ou de l’universitaire.

    Au Royaume-Uni, le succès et la polémique autour de ce livre grand public a enclenché une nouvelle étape du débat national. En France, la publication de la traduction par les éditions Autrement laisse à son tour espérer l’émergence d’une authentique autocritique qui se penche sur l’état confondant du débat, pareillement miné par des interdits et tabous qui à l’infini reproduisent les mêmes impasses. En attendant qu’un auteur de langue française ne  soit pareillement à même de s’inviter dans le débat public et la presse généraliste.

    Retrouver la mémoire

    Sur le plan théorique, rien qui n’ait été énoncé ailleurs. Eddo-Lodge revient, entre autres choses, sur les grandes lignes des travaux sociologiques sur le racisme structurel[2], du féminisme intersectionnel et du militantisme afro-américain.

    Mais la réflexion se singularise lorsqu’elle aborde la politisation des enjeux de représentation de la lutte afro-américaine dans le monde : à trop se représenter les mythes états-uniens comme les figures d’une société mondiale post-raciale, à trop s’émouvoir des grandes victoires symboliques présentées comme le point de rupture avec un passé coupable, on en oublierait l’examen critique de nos propres environnements nationaux. Ceux-ci s’inscrivent dans la continuité, l’héritage très présent d’une histoire esclavagiste et coloniale, bien davantage que dans la rupture que postule le mythe de sociétés post-raciales. L’exploration des enjeux d’une sacralisation de la lutte outre-Atlantique motive ainsi en retour une recherche sur les processus de camouflage de l’histoire officielle. Ces processus qui se sont attachés à occulter la responsabilité britannique et à présenter le mouvement antiesclavagiste puis antiraciste comme l’affaire d’un ailleurs lointain.

    Aussi la question historique indique-t-elle la direction de l’ouvrage dès le chapitre initial. La construction d’un récit national joue un rôle fondamental dans la volonté de contrôler l’expression des identités individuelles et collectives, blanches ou non-blanches. La réappropriation des connaissances et la réhabilitation historique deviennent ainsi le terrain premier d’une reconquête qui vise à réinscrire les réalités discriminatoires sur un temps long. La parole antiraciste s’ancre dans la déconstruction des mythes nationaux véhiculés par les institutions éducatives et médiatiques. « Face à l’oubli collectif, déclare David Oyelowole, le devoir de mémoire est un combat. » Ce recours à l’histoire redonne un contexte à l’individuel.

    Racisme : dégager l’individuel du structurel

    Eddo-Lodge insiste. Il nous faut remettre sur la table les théories de la sociologie afin d’en accréditer les idées clés qui permettront d’en finir avec l’imaginaire stéréotypé d’un racisme nécessairement injurieux et haineux, à la lisière du fascisme. Celui-là est celui des partis de droite ou des incidents isolés qui font les gros titres. Individuel, il est sporadique, accidentel, et visible de tous. Il est contingent, puisque singulier. Pire : dénoncer l’individualité de son occurrence normalise le pendant majoritaire color-blind de la société, implicitement non raciste, et légitime l’ensemble du système.

    La colour-blindness offre une vision naïve et réductrice du racisme. Elle se contente d’affirmer que « le fait de discriminer certaines personnes en raison de leur couleur de peau, c’est mal », en oubliant totalement que dans ce type d’échanges s’exerce un pouvoir structurel. Reposant sur une analyse aussi immature, cette définition du racisme sert souvent à faire taire les personnes de couleur qui tentent d’exposer le racisme qu’elles subissent.

    Au-delà de certains cercles étroits, la dénonciation du caractère structurel du racisme reste méconnue, déformée, et maltraitée. Perçue au mieux comme une abstraction, elle est souvent accusée d’être radicale et se retrouve confinée à la marge. C’est dans ce contexte que l’approche, le ton et l’audience de l’ouvrage renouvellent la portée du débat.

    Nommer pour faire exister 

    Eddo-Lodge s’insère au milieu de cette pénible rencontre entre le savoir théorique et la connaissance publique. Elle s’attaque à cet ensemble indicible, sophistiqué et subtil, à ce racisme commun puisque systémique, qui devient invisible à mesure que « le racisme » est perçu et décrété intolérable.

    La traduction française du titre, qui manque de reconduire l’explicite racial du titre original, trahit le tabou à dire les réalités de race en France. Elle attire plus généralement l’attention sur les enjeux de langue dont ce sujet est porteur : l’existence, l’absence, ou la censure d’un vocabulaire, de mots à même de véhiculer une réalité. Alors que ce qui est difficilement saisissable et sciemment dissimulé est effacé du débat public, le combat contre le racisme pris en tant que phénomène collectif et structurel passe par une renégociation de la langue.

    Cette réhabilitation des mots comme outil de partage de la pensée passe notamment par la focale mise sur la notion de blanchité en tant que catégorie sociale et rapport de pouvoir, réceptacle de cet imaginaire qui s’ignore lui-même : le silence pesant autour de l’identité blanche n’est que le symptôme révélateur d’un système dont le socle idéologique lui permet de s’auto-légitimer et de censurer toute critique.

    Avec ses descriptions détaillées, Eddo-Lodge redonne substance à des réalités refoulées, identifie une communauté d’expérience, déconstruit des propos, déterre des archives, fait mention d’études, et s’appuie sur des statistiques pour véritablement prendre la mesure du racisme.  Elle donne un sens aux silences et aux acrobaties du langage qui se généralisent lorsqu’une société a assimilé les interdits qui lui ont été énoncés. Elle exprime ce sentiment d’aliénation qui naît de la difficulté à nommer lorsqu’un système s’évertue à rendre invisible ce qui, socialement, pose problème. En s’adressant avant tout à ceux que l’histoire a assignés au bas de la hiérarchie raciale, Eddo-Lodge transforme sa démonstration en outil de mobilisation :

    Un mot pour ceux qui se sentent accablés par le racisme, qui ressentent profondément la manière dont il étouffe la gentillesse, la générosité et le potentiel des individus. La manière dont il ralentit le monde dans lequel nous vivons. Nous ne pouvons pas échapper à notre héritage passé, mais nous pouvons nous en servir pour modeler notre futur. Un jour, Terry Pratchett a écrit : ‘Ici, il n’y a pas de justice. Il n’y a que nous.’ C’est une phrase qui, selon moi, résume parfaitement le travail qui nous attend.

    La réception du livre en France connaîtra sans doute le parcours chaotique qui échoit à toute œuvre écrite par une personne non-blanche, immédiatement disqualifiée comme subjective dès lors que le propos sur la question raciale est trop franc. En fournissant un point de comparaison utile entre les imaginaires et vécus raciaux de part et d’autre de la Manche, le livre de Reni Eddo-Lodge est une source d’inspiration précieuse pour (re)mobiliser ceux qui en France luttent pour rendre visible le racisme structurel et en saper les bases.

    Notes

    [1] Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, éditions Autrement, 2018, p. 15. Sauf mention, toutes les citations sont extraites de ce livre.
    [2] Reni Eddo-Lodge précise : « Je reconnais que le mot « structurel » peut paraître abstrait. Structurel. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Mais je le préfère au terme d’institutionnel, car il recouvre à mon sens un champ plus large que celui de nos institutions les plus courantes. Adopter un point de vue global sur le phénomène permet d’en percevoir les structures. »

    Le racisme est un problème de Blancs

    Reni Eddo-Lodge
    Editions Autrement
    2018
    296 pages

    19,90 €

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