Le renouvellement par Fanon de la formule marxiste
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  • Le renouvellement par Fanon de la formule marxiste

  • 14 février 2019
  • Frantz Fanon est aujourd’hui fréquemment cité au sein des mouvements politiques, mais il est souvent mal compris comme étant un penseur manichéen. Aller au-delà de cette image et revenir à Fanon, à sa vie et à son travail, c’est apprécier à quel point sa pensée était originale.

    La théorisation de Fanon nait de l’expérience vécue. Sa politique était toujours porteuse d’ouverture. L’autodétermination devait inventer le monde plutôt que de se conformer à un script préexistant. Si la porte avait été fermée par les revendications européennes, racistes et coloniales, visant à monopoliser l’universalité, elle serait rouverte par l’universel concret de la lutte anticoloniale.

    Dans Les damnés de la terre (1961), l’engagement critique de Fanon vis-à-vis de Karl Marx est développé à partir du mouvement anticolonial révolutionnaire algérien. Mais sa citation marxiste la plus importante se trouve dans Peau noire, masques blancs (1952), qui ouvre le chapitre final, « En guise de conclusion ». Elle est extraite de l’ouvrage de Marx intitulé Le 18 Brumaire de Louis Napoléon :

    La révolution sociale ne peut tirer sa poésie du passé, mais seulement du futur. Elle ne peut commencer avec elle-même avant de s’être dépouillée de toutes les superstitions concernant le passé. Les révolutions précédentes faisaient appel à des souvenirs de l’histoire mondiale afin de se droguer quant à leur propre contenu. Pour atteindre leur propre contenu, les révolutions du XIXe siècle doivent laisser les morts enterrer les morts. Là, l’expression dépassait le contenu ; ici le contenu dépasse l’expression.

    Écrit en 1852, ce récit historique poétique et dramatique de K. Marx sur le coup d’État de 1851 de Louis Napoléon Bonaparte, centré sur la manière dont les gens font l’histoire, mais pas forcément selon leur choix, a attiré l’attention de Fanon. Cette vision existentielle et matérialiste est devenue essentielle pour Fanon.

    Dans la citation que Fanon tire du 18 Brumaire, Marx écrit non seulement sur la différence entre les révolutions des XVIIIe et XIXe siècles, mais aussi sur la différence entre les révolutions bourgeoise et prolétarienne. Marx avance deux paragraphes plus tard :

    Les révolutions bourgeoises […] se précipitent rapidement de succès en succès, […] mais elles sont de courte durée. […] Les révolutions prolétariennes, par contre, […] se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau […], jusqu’à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière […].

    Mutations radicales

    De même, Fanon insiste sur le fait que la révolution africaine est « un processus historique » qui, écrit-il dans Les damnés de la terre, « ne peut être comprise, […] ne trouve son intelligibilité, ne devient translucide à elle-même que dans l’exacte mesure où l’on discerne le mouvement historicisant qui lui donne forme et contenu ». Dans sa mise en mouvement de nouvelles forces sociales, la forme et la nouveauté de la révolution anticoloniale étaient auparavant « en dehors de l’histoire ».

    La référence de Fanon à la « forme et au contenu » de la révolution et son insistance sur le fait que la création de nouvelles subjectivités ne sont pas le résultat de « pouvoirs surnaturels » mais sont nées dans le processus révolutionnaire rappellent les lignes de Marx auxquelles il fait allusion. Marx écrit que la révolution « ne peut pas commencer par elle-même avant de s’être dépouillée de toutes les superstitions du passé » ; elle doit trouver son « propre contenu » plutôt que de « dissimuler à [elle-même son] propre contenu ».

    C’est le contenu « dépassant la forme » comme le dit Marx, que Fanon a redécouvert dans ce qu’il a appelé les « mutations radicales » (la manière dont les gens changent dans la lutte), mutations engendrées par la révolution. Il a insisté sur le fait que pour surmonter l’oppression coloniale, il fallait « une attitude subjective », contraire à la « réalité », par laquelle les opprimés devenaient des producteurs conscients de leur histoire, transformant leurs circonstances et leur personnalité. Marx affirme la même chose dans sa thèse la plus célèbre sur le philosophe allemand contemporain Ludwig Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; le but est de le changer. »

    Dans ses cahiers de 1960 écrits dans le cadre d’une mission visant à examiner la possibilité d’ouvrir un nouveau théâtre de la guerre d’Algérie depuis l’ouest, Fanon a déclaré : « Nous devons à nouveau revenir à la formule marxiste. Les classes moyennes triomphantes sont les plus impétueuses, les plus entreprenantes, les plus annexionnistes du monde ». Dans Le 18 Brumaire, Marx a également évoqué le triomphalisme affirmé des bourgeois qui se dissimulent à « eux-mêmes le contenu étroitement bourgeois de leurs luttes ». Ils prétendent représenter la « volonté universelle » mais ne représentent, en réalité, qu’une faction.

    Fanon ajoute que « la bourgeoisie française a mis le feu à l’Europe » de manière volontaire. Les révolutions bourgeoises se sont droguées avec la poésie du passé et Fanon avertit que les révolutions africaines pourraient faire la même chose. Selon Fanon, le plus grand défi auquel elles étaient confrontées n’était pas simplement matériel, mais politique : « Pour ma part, dit-il, plus je pénètre dans les cultures et les cercles politiques, plus je suis sûr que le grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie ».

    Il y a ici et dans Les damnés de la terre des échos de l’affirmation marxienne dans Le 18 Brumaire selon laquelle « la tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaitre sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté ». Fanon ouvre le troisième chapitre des Damnés, « Les pièges de la conscience nationale », avec ses réflexions sur ce langage emprunté.

    Il affirme : « L’histoire nous enseigne clairement que la lutte contre le colonialisme n’entre pas immédiatement dans le sens du nationalisme ». Pour Fanon, le plus grand défi à la réussite de cette bataille est « le manque de préparation de l’élite, le manque de liens pratiques entre eux et les masses, leur apathie et, oui, leur lâcheté au moment crucial de la lutte ».

    La lutte dans la lutte

    Que cette élite dénature ses intérêts de faction en intérêts de l’ensemble du pays est selon Fanon au cœur de la problématique de l’anticolonialisme. Dans Les damnés, il se montre très critique à l’égard du discours sur l’africanisation en tant que voile des intérêts bourgeois.

    Il y a toujours, d’après Fanon, une lutte idéologique au sein de la lutte anticoloniale. Sa notion d’intellectualisation de la praxis populaire exprime un nouveau moment pour la liberté, développant de nouveaux concepts fondés sur l’affirmation de la raison de la révolte populaire. Il fait écho à d’autres dirigeants de mouvements radicaux de l’époque, tels que Hocine Aït Ahmed, l’un des premiers dirigeants du mouvement de libération algérien, qui a insisté sur le fait que « le révolutionnaire doit […] s’enraciner dans le concret pour s’en inspirer et vérifier ses principes d’action ».

    Pour Fanon, l’intellectualisation de la praxis populaire exigeait que les militants modifient leurs points de vue et se critiquent eux-mêmes, comme il l’explique dans L’An V de la révolution algérienne : « Il  faut,  patiemment  mais  lucidement,  analyser  chacune  des  réactions du colonisé et chaque fois que l’on ne comprend pas, il faut se dire  qu’on  est  au  cœur  d’un  drame,  celui  de  la  rencontre  impossible  dans  toute  situation  coloniale. »

    Il fait appel à Marx pour réfléchir à la nécessité d’une lutte dans la lutte. Dans ses cahiers de 1960, il affirme la nécessité de « revenir à la formule marxiste ».

    « En Afrique », affirme-t-il, « les pays qui accèdent à l’indépendance sont aussi instables que leurs nouvelles classes moyennes ou leurs princes rénovés […] qui développent soudainement de grands appétits ». Pour que les luttes de libération nationale évitent la capture bourgeoise et pour que l’unité africaine devienne concrète, Fanon suggère la nécessité de « sauter l’étape bourgeoise » :

    Depuis près de trois ans, j’essaie de dissocier l’idée nébuleuse d’unité africaine de la confusion subjectiviste de la majorité de ses partisans. L’unité africaine est un principe sur la base duquel il est proposé de réaliser les États-Unis d’Afrique sans passer par la phase chauvine de la classe moyenne [bourgeoise].

    Écoute attentive et engagement critique

    De ce point de vue, le nationaliste bourgeois est chauvin, implicitement corrompu, et les partis nationalistes, focalisés sur l’urbain, veulent simplement un siège à la table coloniale. Certains marxistes ont taxé de romantique l’attachement de Fanon à prendre au sérieux la rationalité de la révolte émanant d’acteurs politiques tels que la paysannerie rurale et les citadins pauvres. Mais pour Fanon, il s’agit d’une écoute attentive et critique des pensées et des actions de ceux qui sont souvent considérés comme irrationnels et en dehors des normes établies de la politique. Il a rigoureusement critiqué l’« opportunisme » et l’attitude bureaucratique envers le peuple considéré comme arriéré et, tout aussi rigoureusement ceux qui selon lui louaient de manière démagogique le peuple comme étant « authentique ». Tout devait être repensé, selon lui, dans la lutte et depuis la base.

    Rappelons également qu’à la fin de sa vie, Marx considérait la paysannerie non seulement comme une alliée de la victoire prolétarienne, mais aussi comme étant « éventuellement un instrument pour les nouvelles révolutions » comme l’explique l’intellectuelle marxiste Raya Dunayevskaya dans Rosa Luxemburg. Women’s Liberation and Marx’s Philosophy of Revolution. Elle écrit qu’« en fouillant dans l’histoire des vestiges de la commune paysanne russe, [Marx] n’excluait pas qu’ […] une révolution puisse naitre dans la Russie arriérée. C’était en 1882 ! »

    Comme Marx, Fanon souligne l’importance des mouvements qui défient et alimentent la théorie : « La question théorique que l’on pose depuis une cinquantaine d’années quand on aborde l’histoire des pays sous-développés, à savoir la phase bourgeoise peut-elle ou non être sautée, doit être résolue sur le plan de l’action révolutionnaire et non par un raisonnement. »

    La discussion de Fanon sur la révolution permanente, motivée par une action révolutionnaire concrète plutôt que par une logique abstraite, constitue une contribution véritable à un débat marxiste souvent enlisé par des formules toutes faites. Les luttes ne peuvent attendre que des forces conformes à la théorie abstraite se manifestent. Alors que Lénine considérait le soulèvement de Pâques de 1916 en Irlande comme un « bacille » de la révolution, Fanon franchit une étape supplémentaire dans Les damnés. N’ayant plus le désir d’attendre la classe ouvrière européenne endormie, il appartient désormais aux peuples du monde colonisé de réaliser un nouvel humanisme resté sous forme de rêve en Europe.

    L’auto-émancipation par le bas

    Fanon insiste sur le fait que la forme nationale de la lutte sociale est essentielle. Mais en même temps, si la conscience nationale n’est pas développée dans un programme social et politique, elle devient synonyme d’État et le pouvoir politique est appréhendé à travers l’accès à l’appareil d’État colonial. L’État-nation reste un objet de désir, alors même que la réalité de la libération nationale devient une coquille vide.

    De même que la dichotomie urbain-rural servait le colonialisme avec son système de double pouvoir et l’incubation d’autorités centralisatrices « indigènes », la bourgeoisie nationale s’empresse de saisir l’État colonial et de perfectionner ses mécanismes, souvent sous le signe du favoritisme, de l’ethnicité et de la répression. Le pouvoir de l’État ne représente pas la nation, pas même le parti, mais une fraction s’identifiant à la richesse personnelle.

    Comme le dit Marx dans Le 18 Brumaire : « Toutes les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la briser ». Il s’avère que les révolutions anticoloniales n’étaient pas différentes. Fanon ne voyait pas la substitution du parti ou de l’Etat à l’auto-organisation des opprimés comme modèle de libération. Il était engagé dans une nouvelle dialectique entre le peuple et l’État après l’indépendance, dans laquelle l’auto-émancipation restait le mot d’ordre, même s’il comprenait que c’était une tâche extrêmement difficile.

    Dans son dernier ouvrage, écrit alors qu’il était mourant, le pessimisme de Fanon au sujet des États coloniaux qu’il a vus dans diverses régions de l’Afrique se heurte à un optimisme quant aux possibilités émancipatrices de l’auto-organisation par le bas. Les opprimés en tant que façonneurs de l’histoire étaient vus comme des gens qui « prenaient l’histoire entre leurs mains » et se rassemblaient, le rôle du militant politique consistant à « leur apprendre sans relâche que tout dépendait d’eux ». C’était peut-être une expression de ce que Marx appelait « le dépérissement de l’État ». Loin de la libération en tant qu’événement singulier, cet « enseignement implacable » était l’engagement de Fanon dans une praxis sans fin d’humanisme radical, ou de révolution permanente.

    Notes

    Source : New Frame. Traduit de l’anglais (avec l’aimable autorisation de l’auteur) par LQ, pour Etat d’Exception.

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