Le passage ci-dessous est un extrait de « Syrie, La révolution orpheline ». Il traite de l’ « affaire chimique » syrienne, suite à l’attaque au gaz Sarin menée par le régime de Bachar Al-Assad contre les civils dans la Ghouta de Damas, faisant plus de 1400 morts, le 21 août 2013.

En août 2012, Obama a tracé une seule et unique « ligne rouge » à la violence du régime d’Assad, celle du recours à l’arme chimique. Cette ligne exprimait bien la volonté de l’Amérique d’éviter toute intervention directe dans le conflit et signifiait – bien qu’indirectement – que seul l’usage d’un armement « stratégique » ne serait pas toléré par Washington et non la poursuite des massacres avec des armes traditionnelles.

Ne se sentant dès lors nullement menacé d’une intervention américaine, le régime a déployé dans la répression son arsenal en aviation, missiles balistiques, chars et autres armes lourdes. Il a même sondé la détermination américaine en ce qui concerne l’armement chimique en faisant usage plus d’une fois de gaz sarin, comme l’ont prouvé de nombreux rapports médicaux[1].

Un laboratoire militaire français a certifié que des échantillons de cheveux, de sang et d’urine, ainsi que de terre, rapportés par deux journalistes collaborateurs du quotidien Le Monde, du quartier Jobar au nord-est de la capitale Damas, contenaient des traces de ce gaz utilisé contre les insurgés en avril 2013. Mais après la publication du rapport le 27 mai suivant, et malgré les détails précis qu’il comportait, la Maison Blanche s’est contentée de constater que « la ligne rouge en Syrie a effectivement été franchie » et que cela changeait « la règle du jeu » sans rien décider en conséquence ni préciser en quoi la « règle du jeu » a changé.

Le 21 août 2013, l’armée syrienne a effectué, à partir de ses bases au nord du mont Qassioun, des attaques aux missiles sur Zamalka, Ibrine, et les bords de Maadamiya dans les deux Ghouta de Damas. Pas moins de 1400 personnes sont mortes d’asphyxie, ce que seul un gaz toxique pouvait provoquer, tel que le gaz sarin.

Après négociations aux Nations unies, décision a été prise d’envoyer une commission sur les lieux pour enquêter sur l’usage d’une arme chimique. L’accord n’a pu, cependant, être obtenu que sous les conditions russes et chinoises de limiter la mission des enquêteurs à la vérification de cet usage sans déterminer l’identité de l’usager au cas où des traces chimiques étaient effectivement trouvées sur les sites bombardés. Après trois semaines, la commission d’enquête a publié son rapport[2], confirmant un usage massif de gaz sarin et décrivant la manière dont cette attaque a eu lieu ainsi que le genre de missiles utilisés à cet effet et le niveau d’inclinaison des missiles au moment de l’explosion, ce qui est un indicateur du lieu d’où ils avaient été tirés. Or ce lieu s’est avéré proche des bases de la Garde républicaine, de la quatrième division et de la brigade 155 de l’armée au nord de la capitale[3]. Human Rights Watch et Médecins Sans Frontières ont à leur tour publié des rapports confirmant l’utilisation de gaz sarin, ainsi que d’autres organismes français, allemands et américains, insistant sur l’entière responsabilité du régime dans le massacre.

Entre le 22 août et le 8 septembre 2013, les grandes puissances engagèrent des concertations sur la réponse qu’il conviendrait de donner au « franchissement grave de la ligne rouge par Assad » et sur la possibilité d’une frappe militaire « punitive » contre lui. Le Conseil de sécurité étant en panne et la position russe (et chinoise) demeurant hostile à toute intervention sous l’égide de l’ONU, les échanges entre Washington, Paris et Londres se sont concentrés sur l’idée d’une intervention qui pourrait obtenir l’appui de certains pays arabes et européens et visant des cibles militaires (aéroports, bases de lancement de roquettes et quartiers généraux).

En fait, aussi bien l’administration américaine que le gouvernement britannique n’étaient nullement enthousiastes à l’idée d’une frappe militaire, malgré leurs déclarations et leur détermination de façade. Les deux puissances souhaitaient trouver une issue qui leur éviterait de perdre la face après tant de gesticulation. Plus d’un rapport sur la teneur des réunions à la Maison Blanche et au secrétariat d’État révèlent le manque d’enthousiasme du président Obama, obsédé par son image auprès des électeurs et ne voulant surtout pas être assimilé à Georges W. Bush et sa guerre irakienne[4]. Le gouvernement britannique de son côté, pour tirer son épingle du jeu, a soumis au parlement un projet d’intervention en Syrie qui sera rejeté le 29 août par 285 voix contre 272. Obama avait ainsi une raison supplémentaire de se rétracter. Il a demandé alors un vote du Congrès alors que la Constitution ne le lui imposait pas, étant donné qu’il ne s’agissait pas de déployer des troupes au sol ni de mener une opération de plus de 60 jours. Et selon les premières estimations, la majorité au sein du Congrès était opposée à une intervention, ce qui, naturellement, embarrassait considérablement les autorités françaises qui étaient les plus favorables à l’idée d’une « frappe punitive ».

Le 9 septembre, quand Moscou a communiqué à Washington la disposition de Damas de se défaire définitivement de son armement chimique (ce qui était en soi une reconnaissance qu’il avait été effectivement utilisé !) l’administration américaine a été confortée dans sa position, estimant qu’il lui avait suffi de menacer d’user de sa puissance pour obtenir cette concession. Sur ce, les Russes et les Américains (ces derniers n’avaient pas mis leurs « alliés » français au courant de leurs contacts) ont convenu que le régime remettrait son arsenal chimique, signerait les conventions internationales le concernant, et échapperait en contrepartie aux frappes occidentales.

On en est de la sorte revenu, au plan international, à la situation d’avant le 21 août : très ferme soutien russe et iranien au régime d’Assad et incohérence effarante des « amis de la Syrie », avec le sentiment du côté français, saoudien, turc et qatari d’avoir été floués par les Etats-Unis et une frustration au sein de la population syrienne, convaincue que le refus de la communauté internationale d’assumer ses responsabilités vis à vis de leur pays est sans précédent.

Parallèlement à ces développements diplomatiques, on a assisté à Washington, Londres et Paris ainsi qu’à Berlin, Bruxelles, Rome et autres capitales occidentales, à des campagnes populaires conduites par des partis et des forces de gauche comme de droite, avec des mots d’ordre pacifistes, et parfois même favorables au régime syrien. Ces campagnes réclamaient de Washington et Paris de renoncer à leurs décisions, comparant la situation en Syrie à celle de l’Irak en 2003 et occultant, exprès ou par ignorance ou par naïveté, le fait avéré que l’arme chimique a été utilisée en Syrie et qu’il ne s’agissait pas d’une supposition ou d’une fabrication de preuves. On feignait d’oublier aussi que l’actuelle administration américaine n’avait aucune envie d’intervenir et qu’on parlait de frappes aériennes et non d’une invasion ou d’une intervention au sol. Tous les arguments avancés en faveur de la « non intervention », comme le refus de jouer le rôle de « gendarme du monde », ou de « jeter de d’huile sur le feu » ou encore « d’armer des opposants qu’on ne connait pas »[5] ou d’agir sans couverture onusienne, ne prenaient pas en considération que, dans le cas précis de la Syrie, seule la frappe de la machine militaire qui a fauché des dizaines de milliers d’êtres humains était en mesure de limiter les destructions et les pertes humaines, et de réduire la durée de la guerre. Opter pour la « non-intervention », accepter indéfiniment les vétos russes et chinois paralysant le conseil de sécurité, c’était accepter la poursuite des massacres et des exécutions, et garantir l’immunité de l’assassin.

L’opposition d’une majorité de l’opinion publique à une intervention militaire en Syrie a permis par ailleurs de souligner deux tendances majeures de la culture politique dans de nombreux pays occidentaux.

La première est la tentation isolationniste d’une grande partie de la population dont l’intérêt a nettement diminué pour tout ce qui se passe au-delà de ses frontières. Le monde l’inquiète et lui fait peur pour des raisons aussi bien économiques que culturelles, et ce repli sur « l’intérieur » se traduit par l’abandon des principes universels au moment même où nul pays n’est à l’abri des conséquences des crises qui surviennent dans d’autres pays.

La deuxième tendance de cette nouvelle culture est la perte de confiance de nombreuses catégories de la population en leurs dirigeants. La relation avec les hommes politiques est teintée de doute quant à la réalité de leurs intentions. De nombreux Américains et Européens n’ont pas cru leurs gouvernements quand ces derniers leur ont annoncé qu’ils allaient « punir » le régime syrien pour ses crimes contre l’humanité, soupçonnant l’existence d’autres raisons inavouables derrière cette décision. Ce qui accrédite davantage les théories du « complot » déjà prêtes pour expliquer tout ce qui se passe dans le monde.

Cela dit, et quelles que fussent les véritables intentions américaines, les journées cruciales qui se sont déroulées entre le 21 août et le 9 septembre 2013 ont bien montré qu’il a suffi d’une menace internationale assez ferme, avec l’éventualité d’une opération militaire même limitée, pour terroriser le régime syrien et inciter Moscou et Téhéran à lui trouver rapidement un échappatoire politique accompagné d’une offre inconcevable en d’autres circonstances.

En définitive, Assad a sauvé (temporairement) son régime en abandonnant l’armement dont il vantait la force dissuasive face à Israël. Les habitants de la Ghouta ont payé le double prix des atermoiements des puissants et de l’indifférence de l’opinion publique internationale à l’égard de l’utilisation en 2013 d’une arme de destruction massive, un siècle après son usage intensif au cours de la Première Guerre mondiale et 85 ans après la signature d’une convention internationale l’interdisant[6].

Depuis le 9 septembre jusqu’à présent, des milliers de Syriens sont tombés, morts ou blessés, sans compter les réfugiés et les prisonniers. Il est difficile par conséquent de convaincre les familles des victimes que « le monde entier », comme elles disent, n’est pas responsable, au même titre qu’Assad, de leur tragédie.

Notes

[1] On estime que le régime a utilisé pour la première fois l’armement chimique à Homs, le 23 décembre 2012 et par la suite de manière limitée dans d’autres régions, la plupart du temps dans le cadre d’opérations militaires contre les positions imprenables des insurgés.
[2] Le rapport a été publié le 16 septembre. Il figure intégralement sur le lien suivant : http://fr.scribd.com/doc/168606795/U-NReport-on-Chemical-Attack-in-Syria.
[3] Ces forces sont les mieux équipées et entrainées de l’armée syrienne, et les plus loyales au régime, car commandées par des personnes appartenant à la famille du président. Pour une analyse militaire de l’attaque et les armes utilisées, voir le blog http://brown-moses.blogspot.fr/, expert en la matière.
[4] Voir par exemple dans le Wall Street Journal du 15 septembre 2013 l’article titré « Inside White house, a head-spinning reversal on chemical weapons » (À l’intérieur de la Maison Blanche, échange vertigineux sur l’armement chimique): http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424127887323527004579077401049154032.
[5] Cet argument de ne pas armer l’opposition ou « ne pas envoyer des armes pour qu’elles ne tombent pas dans les mauvaises mains » a affaibli la révolution militairement et a aidé le régime à se maintenir. De plus il était faux, car les acteurs occidentaux concernés connaissaient bel et bien leurs interlocuteurs militaires (de l’opposition syrienne) et plusieurs études ont clarifié la situation sur le terrain, comme celle préparée par Bassma Kodmani (politologue, directrice du « Arab reform Initiative » et ancienne porte-parole du Conseil National Syrien) et Felix Legrand intitulée « Renforcer la résistance démocratique en Syrie » http://www.arab-reform.net/renforcer-la-résistance-démocratique-en-syrie.
[6] Avant Assad, seul Saddam Hussein avait enfreint cette convention en utilisant le « gaz moutarde » contre les soldats iraniens au milieu des années 80 du siècle dernier, puis contre des civils kurdes à Halabja en 1988.

Syrie La Révolution Orpheline

Ziad Majed
Actes Sud et L’Orient des Livres
Paris
2014

19,80 euros

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