Voici un essai passionnant qui porte sur l’histoire invisibilisée d’un nombre important de femmes réunionnaises et sur les mécanismes de la colonialité du pouvoir encore à l’œuvre dans la France d’aujourd’hui. Son auteure, Françoise Vergès, féministe, politologue et titulaire de la chaire « Global South(s) » au Collège d’études mondiales, part d’un événement resté dans l’oubli pour analyser la politique de gestion du ventre des femmes dans la République française.

Une histoire passée sous silence

En juin 1970, un scandale éclate à l’île de la Réunion : des milliers d’avortements, suivis de stérilisations sans consentement des concernées, ont été commis par une partie du personnel médical de l’Etat français, dans le cadre de l’Assistance médicale gratuite (AMG). Plusieurs journaux avancent le chiffre alarmant de 8 000 avortements par an. Les médecins ont par ailleurs détourné de l’argent public en déclarant des sommes supérieures à celles correspondant aux interventions réalisées. Ce vol aura par ailleurs coûté à la France des millions de francs.

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Face à l’ampleur et à la médiatisation de l’affaire, un procès est ouvert et, pour la première fois dans l’histoire de la Réunion, des femmes pauvres et racisées se portent partie civile contre des puissants, dans un monde judiciaire dominé par des hommes blancs. Le verdict du tribunal est plutôt clément avec les plus puissants puisque seuls un médecin d’origine marocaine, et un infirmier d’origine indienne, sont condamnés respectivement à une peine de prison et à une amende. Les autres médecins sont acquittés.

L’affaire se clôt ainsi et les victimes tombent dans l’oubli sans avoir reçu ni excuses, ni indemnisation de l’Etat. Dans le livre, cet événement est mis en relation avec la situation des femmes de l’Hexagone. Car à la même époque, l’Etat qui soutient et encourage les stérilisations des femmes réunionnaises, est aussi celui qui interdit la contraception et l’avortement des métropolitaines.

Colonialité du pouvoir

C’est pourquoi, pour Françoise Vergès, ce scandale n’est ni anecdotique ni singulier dans l’histoire de la France. Il témoigne d’un traitement différencié des populations qui s’inscrit dans le long terme et dont les racines remontent à l’histoire coloniale. Dans le cas des réunionnaises avortées et stérilisées de force, se manifeste clairement la manière dont s’exerce la colonialité du pouvoir républicain. Ce concept, forgé par le sociologue péruvien Aníbal Quijano, désigne les formes de domination de populations racialisées et hiérarchisées qui apparaissent dès 1492 et se perpétuent après les indépendances sous des modalités diverses.

Le cas de la Réunion illustre bien que le ventre des femmes est historiquement racialisé. La conquête et la colonisation des Amériques est le moment fondateur de la racialisation et de l’appropriation du corps des femmes amérindiennes par des colonisateurs européens. Dans le cas de l’empire français, c’est, note Françoise Vergès, l’esclavage colonial qui joue un rôle crucial dans le processus de racialisation des populations.

Dans le système esclavagiste de l’empire français, le ventre des femmes devient un capital dans la mesure où les enfants d’esclaves constituent une monnaie et une épargne. Dans ce cadre, les femmes noires se retrouvent victimes de systèmes imbriqués de domination (classe, race, genre et sexe). Ce sont elles qui subissent de plein fouet la violence de toutes ces oppressions : elles travaillent dur et sont expropriées de leur corps et séparées de force de leurs enfants, tout en assurant la reproduction de la main d’œuvre.

Or, cette gestion de la main d’œuvre genrée et racialisée, ne disparaît pas avec l’abolition de l’esclavage. La fin de la colonisation ne signifie pas la fin de la colonialité du pouvoir. Les structures de domination de classe, race, genre et sexe se maintiennent dans la période postcoloniale. Ainsi, à la Réunion, les femmes, peu nombreuses par rapport aux hommes, demeurent des objets de troc et d’échange. Par ailleurs, l’île continue d’être dominée par une élite blanche plantationnaire.

Territoires et populations d’exception dans les Outre-mer

Après les indépendances et la disparition de l’empire colonial français, la gestion des populations réunionnaises demeure différenciée. Françoise Vergès constate qu’il n’y a pas d’égalité de traitement entre les femmes de la métropole et celles des Outre-mer dans les années 1960. Alors qu’en métropole les collectifs féministes se mobilisent pour obtenir le droit à la contraception, à la Réunion les autorités permettent voire encouragent la prescription de contraceptifs par les médecins.

Pour justifier ces biopolitiques, les représentants du pouvoir brandissent des statistiques et font leurs les théories économiques à la mode. La reconfiguration du capitalisme après la Seconde Guerre mondiale a en effet provoqué des mutations dans la gestion des populations des ex-empires coloniaux. Le système plantationnaire a laissé place à un autre qui requiert une main d’œuvre abondante et peu chère qui ne doit plus être consignée dans les plantations mais dans l’Hexagone pour participer à la reconstruction. Durant les Trente Glorieuses, la métropole va ainsi puiser dans ses territoires d’Outre-mer une partie de la main d’œuvre dont elle a besoin pour les chantiers ou les secteurs du care, comme les hôpitaux, les crèches ou les écoles.

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Saint-Denis de la Réunion en 1960

La justification de cette politique s’appuie sur les discours économiques en vogue à cette époque, et tout particulièrement sur les théories développementalistes. Les partisans de ces théories déconnectent le sous-développement des pays du Sud de leur passé colonial et l’imputent plutôt à des facteurs internes comme la surpopulation. Cette explication schématique et globalisante s’applique à tous les territoires sans exception. Or, Françoise Vergès montre qu’on a plaqué cette théorie sur le cas réunionnais qui pourtant la contredisait totalement.

En effet, la Réunion se caractérise par une forte disproportion des sexes datant de l’époque coloniale qui fait que les femmes étaient largement minoritaires jusqu’en 1946. Il est, dans ces conditions difficile de parler de démographie galopante ou de surpopulation. Qu’à cela ne tienne, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les autorités y mènent deux politiques, à savoir le contrôle des naissances et l’organisation de l’émigration.

Décloisonner le féminisme

Nouvel Obs liste 343L’auteure invite enfin lectrices et lecteurs à dénationaliser et repolitiser le féminisme. Il faudrait d’abord le dénationaliser, c’est-à-dire questionner la cécité du féminisme français et par conséquent ses fondements mêmes. En 1970, lorsque le scandale des stérilisations forcées réunionnaises éclate, les mouvements féministes de l’Hexagone sont en pleine mobilisation. En avril 1971, tout juste après le procès en appel des Réunionnaises, paraît dans Le Nouvel Observateur le manifeste de 343 femmes qui avouent avoir eu recours à l’avortement. Or, ces femmes ne se sont pas souciées d’intégrer les problématiques de l’Outre-mer dans leurs mobilisations alors même qu’elles en avaient eu connaissance par la presse.

Les féministes métropolitaines et les Réunionnaises revendiquaient pourtant le même droit, celui de disposer librement de leur corps et de leur sexualité. Néanmoins, la convergence de leurs luttes n’a pas eu lieu et la voix des premières s’est imposée sur celle des secondes qui se sont peu à peu tues et ont fini par être oubliées.

Pour Françoise Vergès, l’explication de cet aveuglement tient à la non prise en compte des paramètres raciaux. Car pour pouvoir considérer la situation et les revendications réunionnaises, il fallait reconnaître que les femmes blanches ont toujours eu dans l’espace français des privilèges sur les hommes noirs. Elles pouvaient notamment posséder des esclaves. Elles n’ont jamais été massivement exploitées sexuellement ni séparées de leurs enfants ou, en tout cas, de manière très exceptionnelle. Intégrer les problématiques réunionnaises équivalait à questionner à la fois leurs références théoriques et leur position de privilégiées.

Décloisonner ce féminisme ne ne se limite pas aujourd’hui à ajouter un autre chapitre au récit national – celui des femmes stérilisées. Cela consiste plutôt à constituer une nouvelle historiographie des luttes des femmes. Décoloniser le féminisme suppose tout d’abord la visibilisation de tous les combats menés par des femmes dans leur complexité et leur conflictualité. Repolitiser le féminisme signifie par ailleurs et surtout rompre la hiérarchie qui fait du féminisme européen le seul mouvement des femmes et de proposer d’autres périodicités et d’autres cartographies. Ce livre nous invite de manière salutaire à franchir ce pas.

Françoise Vergès, Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme

Albin Michel
2017
229 p.

20 €