L’ennemi musulman et l’horizon libéral sécuritaire
Photo : AFP/Sébastien Bozon
  • Analyses
  • L’ennemi musulman et l’horizon libéral sécuritaire

  • 21 décembre 2018
  • Comment expliquer que des individus puissent à Strasbourg, Marseille ou Paris, tuer au hasard des inconnu.es ? Face à une violence décrite comme aveugle, la raison recule. Parce que personne (ou presque) ne veut regarder ces crimes en face, les mots « terroriste » ou « déséquilibré », ces mots-valises, sont employés en fonction de l’identité du tueur. Il s’agit à chaque fois de mettre à distance l’individu de la société, de traiter séparément ce qui doit être examiné ensemble. Il s’agit au fond d’un refus de réfléchir, au double sens du mot, c’est-à-dire au sens optique (l’image de la société que renvoie le crime), et au sens mental (saisir les différents éléments qui composent une prise de position, qui déterminent un passage à l’acte[1]).

    En lieu et place du travail nécessaire de réflexion consistant à essayer de comprendre des actes qui semblent effroyables, s’expriment tous les poncifs de l’idéologie réactionnaire. Le torrent de commentaires qui suit chaque tuerie imputée au « terrorisme islamique » s’articule autour de trois éléments qui font consensus, toutes tendances politiques confondues. Ces violences sont décrites comme : 1) étrangères ; 2) arbitraires ; et 3) d’une gravité telle qu’elles justifient une prise en charge particulière par les pouvoirs publics et les grands médias.

    Ces éléments composent le régime discursif dans lequel s’insère tout débat sur cette question. Nous tenterons de montrer qu’il s’agit d’une volonté de discipliner et de réguler l’appartenance musulmane en référence à un horizon libéral occidental, plutôt que d’une réelle tentative de compréhension et d’explication de ce type de violences.

    Strasbourg, 11 décembre 2018

    Une violence exogène : le corps étranger

    Mardi 11 décembre 2018. A Strasbourg un homme ouvre le feu au marché de Noël, tuant 5 personnes et en blessant 12 autres. A peine a-t-on appris la nouvelle que les experts des chaines d’informations en continu qualifient l’acte de terrorisme d’inspiration islamique. Le salafisme, l’islam radical et les imams fanatiques sont désignés comme responsables. Chérif Chekatt a beau être né à Strasbourg, la simple référence à l’islam suffit à le traiter en étranger.

    Cette perception des musulmans comme corps étranger a une longue histoire, qui n’est pas liée à l’immigration musulmane en Europe (encore moins aux actes de violence commis par des musulman.es) mais à la manière dont l’Europe a défini et continue de définir son identité. Celle-ci est opportunément décrite comme étant de tradition chrétienne sécularisée, libérale, démocratique, prônant l’autonomie de la personne et l’égalité des sexes (Massad, 2015).

    A l’inverse, les valeurs musulmanes sont considérées par beaucoup comme contraires à celles qui sont censées définir un Etat moderne laïc. Le discours tenu sur les musulman.es et les politiques publiques qui leur sont appliquées renvoient à la manière dont l’ « Europe » est conceptualisée par les Européens eux-mêmes (Asad, 2003). Le postulat qui voudrait que le problème de la compréhension de l’islam en Europe soit lié à l’immigration des musulman.es et à leur mode de vie relève de la construction idéologique.

    C’est pourquoi les violences commises par des personnes que l’on peut lier à l’islam sont non seulement perçues comme extérieures (à la nation, aux institutions, à la société…), mais aussi comme étant dirigées contre la République, la démocratie, l’Europe. « La République n’est pas à la merci d’un assassin » a déclaré J-L Mélenchon à l’Assemblée nationale au lendemain de la tuerie de Strasbourg. Un député de la même formation a quant à lui évoqué la nécessité de développer davantage d’ « anticorps républicains » pour faire face à la menace terroriste[2].

    Les tueurs ont beau être nés et s’être socialisés en France, être passés par l’école, les services sociaux, la justice et les prisons de ce pays, les violences qu’ils commettent sont réputées étrangères. Coupables d’un crime contre la République, ils sont brandis comme un défi à la nation toute entière. Au nom de l’union sacrée contre la menace terroriste, la communauté nationale imaginée (Anderson, 2006) est alors réputée égalitaire et non hiérarchisée. Cette opération d’homogénéisation de la société (nous contre eux) et de clôture du débat (au moyen notamment de la menace de poursuites pour « apologie de terrorisme ») rend impossible l’examen critique du rôle des institutions dans le parcours des tueurs.

    Une violence arbitraire

    Nous savons au moins depuis Durkheim que le crime n’est pas un fait social pathologique, mais bien un « phénomène normal ». Nous savons aussi que la nation a fait de grands criminels de masse ses héros. Pourtant, les crimes commis par des personnes que l’on peut rattacher à l’islam sont dépeints comme pathologiques et arbitraires. Au prix d’un argument circulaire (et fallacieux), les musulman.es sont réputé.es violent.es parce que musulman.es. Leur violence serait naturellement dirigée contre ce qui a été construit comme l’envers de l’islam : la République (ou la démocratie, l’Europe, l’Occident).

    Pourquoi tous les régimes de violence ne sont-ils pas logés à la même enseigne ? Qu’est-ce qui fait que la violence dite d’inspiration religieuse (en réalité des violences commises dans la plupart des cas par des Arabes, musulmans ou non) est jugée plus arbitraire que les autres manifestations de violences, y compris celles qui sont plus destructrices ? La réponse se trouverait selon Asad dans la manière qu’ont les Etats européens de construire le sentiment national autour d’un modèle excluant<à travers notamment le sécularisme et la redéfinition que cette doctrine politique opère des notions de religion, de privé et de public. Pour lui,

    Ceux qui pensent que le motif d’une action violente réside dans une « idéologie religieuse » affirment que toute considération pour la souffrance qui en résulte requiert que l’on prône la censure du discours religieux – ou du moins l’interdiction du discours religieux d’entrer le domaine à travers lequel la politique publique est formulée. Mais il n’est pas toujours évident de savoir si c’est la douleur et la souffrance comme telles qui préoccupent le laïciste (secularist) ou seulement la souffrance et la douleur pouvant être attribuées à la violence religieuse, parce que c’est une douleur que l’imaginaire moderne conçoit comme arbitraire[3].

    Comment déterminer alors la part de la religion dans la perpétration de ces violences ? Et même lorsque celle-ci est visée explicitement par les auteurs, dans quelle mesure peut-on isoler les facteurs religieux d’autres éléments ? Talal Asad prend l’exemple bien connu des combattants afghans soutenus, armés et financés par la CIA (via l’Arabie saoudite) dans leur guerre contre l’ex URSS dans les années 1980. Dans quelle mesure cette guerre pouvait-elle être qualifiée de « sainte » alors qu’elle s’insérait totalement dans les enjeux (séculiers) de la guerre froide ? Ni la référence explicite au « jihad » ou le prononcé de la phrase « Allah Akbar » ne suffisent en réalité à faire de la religion le facteur explicatif unique de la violence.

    Un traitement d’exception

    L’idée que des considérations d’ordre religieux ne devraient pas être mêlées à la gestion des affaires publiques, de même que le contexte généralisé de suspicion et d’animosité vis-à-vis des populations musulmanes, expliquent le traitement exceptionnel (aussi bien policier, politique, judiciaire et médiatique) fait aux violences rattachées à l’islam. Une société sécularisée (nous préférons ce terme à celui de laïque, trop étroitement français) entend ainsi éradiquer formellement la violence d’inspiration religieuse (islamique) tout en tolérant d’autres types de violences et même d’autres manières de se montrer intolérant et cruel.

    Notre mode de vie, celui né des rapports de production capitalistes et de la société de consommation, produit d’innombrables souffrances. Les victimes des violences patriarcales, policières, pénitentiaires, des violences liées au salariat (accidents du travail, exploitation des travailleur.ses, scandales sanitaires et phytosanitaires, cadence effrénée, suicides, etc.), à la brutalité des politiques (anti)sociales menées par les majorités successives ou à la mise en concurrence généralisée induite par le néolibéralisme, sont quotidiennes en France. Sans compter les souffrances infligées à l’extérieur par les expéditions militaires, les régimes dictatoriaux amis, ou par l’accaparement des ressources du Sud global par les pays du Nord.

    La surmédiatisation dont font l’objet les attaques attribuées à des musulman.es, dans des sociétés pourtant structurées par la violence, interroge. Une étude menée par des chercheurs de Georgia State University et publiée en mars 2017[4] montre par exemple que les médias états-uniens couvrent de manière disproportionnée les attaques terroristes commises par des musulmans. De 2011 à 2015, alors que seuls 12% des attaques sont le fait de musulmans, elles reçoivent 44% de la couverture médiatique sur le sujet[5].

    En Europe et en France, l’attention médiatique et la qualification même d’acte terroriste sont également fonction de l’identité musulmane de l’auteur. Cette focalisation accompagne la répression policière (songeons aux milliers de perquisitions menées en 2016), l’inflation législative en matière antiterroriste et un traitement judiciaire exceptionnels. Des mesures longtemps portées par l’extrême-droite seule sont aujourd’hui ouvertement débattues. On parle de la peine de sûreté (qui permet le maintien en détention à l’expiration de la peine du détenu), de la déchéance de nationalité pour les binationaux ou encore de l’internement de tous les fichés S, peu important le fait que cette mention soit non étayée et rédigée par les policiers sans l’intervention d’un juge, pourtant garant des libertés individuelles[6].

    Conclusion

    Pour les Etats-uniens blancs de toute obédience politique – des racistes radicaux du sud aux progressistes du nord – la criminalité des Afro-Américains est devenue l’une des bases les plus largement acceptées pour justifier une pensée attentatoire aux droits, un traitement discriminatoire, et/ou l’acceptation de la violence raciale comme un instrument de sécurité publique.
    (Khalil G. Muhammad)

    A l’instar de la focalisation sur la criminalité des Afro- Etats-Unien.nes, qui s’inscrit dans ce que Khalil G. Muhammad nomme – dans la lignée des travaux de Theodor Porter – une « stratégie de communication », un sujet de dialogue et de débat, celle sur le « terrorisme islamique » sert en France de stratégie de légitimation des violences perpétrées contre les populations musulmanes, aussi bien au niveau domestique qu’à l’étranger.

    Cette focalisation traduit une volonté de discipliner et de réguler l’appartenance musulmane en référence à un horizon libéral occidental, soit une tentative de nier l’autonomie musulmane (S. Sayyid, 2014). Nous aurions tort d’y voir un phénomène marginal affectant les seules minorités musulmanes. Il s’agit d’une lame de fond structure et reconfigure tout le champ politique démocratique libéral. La manière dont l’impératif de sécurité tend à réduire le champ d’exercice des libertés individuelles et collectives en est la puissante démonstration.

    Ouvrages cités :

    Anderson, Benedict, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La découverte, 2006.
    Asad, Talal, Formations of the Secular. Christianity, Islam, Modernity, Stanford University Press, 2003.
    Berardi, Franco, Tueries – Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Lux Editeur, 2016.
    Massad, Joseph, Islam in Liberalism, University of Chicago Press, 2015.
    Muhammad, Khalil Gibran, The Condemnation of Blackness: Race, Crime, and the Making of Modern Urban America, Harvard University Press, 2010.
    Sayyid, S, Recalling the Caliphate. Decolonisation and World Order, Hurst, 2014.

    Notes

    [1] C’est ce travail qu’a notamment entrepris Franco « Bifo » Berardi dans son essai stimulant Tueries – Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu (Lux Editeur, 2016). Pour lui, « On peut certes expliquer le terrorisme contemporain en termes politiques, mais cette grille d’analyse ne suffit pas. Ce phénomène, parmi les plus effrayants de notre époque, doit avant tout être interprété comme la propagation d’une tendance autodestructrice. Bien entendu, le chahîd (le martyr ou le terroriste suicidaire) agit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses en apparence. Mais sous ce vernis rhétorique, la motivation profonde du suicide, son déclencheur, est toujours le désespoir, l’humiliation et la misère. Pour celui ou celle qui décide de mettre fin à ses jours, la vie est un fardeau insupportable, la mort la seule issue, et le meurtre l’unique revanche » (p. 22).
    [2] Adrien Quatennens au micro de J-J Bourdin, BFMTV – RMC, 13 décembre 2018.
    [3] Talal Asad, Formations of the Secular, Stanford University Press, 2003, p. 11. L’introduction du livre don’t est tire cet extrait a été traduite par Mohamed Amer Meziane et publiée dans le n°59 de la revue Multitudes.
    [4] Voir l’article que The Washington Post a consacré à cette étude.
    [5] L’étude compare ainsi le traitement accordé à l’attentat du marathon de Boston en 2013 (3 morts) par les frères Tsarnaïev d’origine tchétchène, et l’attentat de Charleston en 2015 (9 morts) commis par Dylan Roof. Sans surprise, le premier acte a reçu une couverture 5 fois plus grande que le second.
    [6] Raphaël Kempf, La loi des suspects, Le monde diplomatique, juillet 2017.

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