Les élections nous rendent infirmes au plan politique
  • Analyses
  • Les élections nous rendent infirmes au plan politique

  • 24 mai 2019
  • « Passions sans vérité, vérités sans passion ; héros sans héroïsme, histoire sans événements ; développement dont la seule force motrice semble être le calendrier, fatigant par la répétition constante des mêmes tensions et des mêmes détentes ; antagonismes qui ne semblent s’aiguiser périodiquement d’eux-mêmes que pour pouvoir s’émousser et s’écrouler sans se résoudre (…).
    (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte)

    Elections, mais rien ne change à part les saisons.
    (Fabe)

    S’il est un indicateur de la place exorbitante prise par les élections dans la vie politique, c’est bien l’absence presque totale de questionnement sur l’opportunité même de leur tenue. A qui et à quoi le vote sert-il ? Cette question n’est jamais posée sérieusement dans le débat public, sinon aux confins de la gauche critique. La remise en cause de la centralité de la compétition électorale écarte celle ou celui qui l’exprime du champ politique, du moins d’une de ses modalités qu’est la politique partisane[1].

    Alors que la justification du vote prend systématiquement la forme d’un impératif moral (il faut voter pour les sans-voix, les sans-papiers, les enfants, pour faire barrage, etc.), nous voudrions examiner les effets du vote mais cette fois depuis un autre versant : qu’est-ce que cela nous fait de voter ? Car le vote n’est pas seulement l’opération par laquelle nous sommes contraint.es à intervalles réguliers de choisir entre un nombre limité de prétendant.es. Ce n’est pas seulement le choix d’un programme conforme à quelque idéologie à laquelle adhèrerait plus ou moins. Voter, c’est avant tout « voter pour le vote[2] ».

    A travers le vote nous ranimons et légitimons les institutions actuelles, mais cette opération est elle-même prise dans un ensemble de relations de pouvoir du type de ceux qu’Agamben nomme (à la suite de Foucault) un dispositif[3]. Le dispositif électoral détermine, modèle et oriente nos rapports vis-à-vis de la chose publique. Comme tout dispositif, le vote crée un mode de subjectivation particulier, le sujet citoyen-votant, sujet qui par l’opération même du vote devient totalement infirme au plan politique. Et se voit dépossédé de sa voix sitôt celle-ci captée par un candidat.e :

    L’exercice électoral […] consiste à demander leurs voix à celles et à ceux à qui on l’enlève et qu’on n’écoute jamais sous prétexte qu’ils ont accepté qu’on parle à leur place. Il existe des termes comme « vote » ou « suffrage » mais c’est le terme de « voix » qui a définitivement conquis l’espace public. Pourquoi faudrait-il « donner sa voix » quand il s’agit de donner son avis, son soutien ou dire son désaccord[4].

    L’effet démobilisateur qu’entraine l’organisation régulière de scrutins (« J’ai rempli mon devoir de citoyen•ne, je peux retourner à mes affaires strictement privées »), se fait au profit d’un personnel politique détenteur du monopole de la représentation pour gérer les affaires communes. Ce gouvernement des élites confirme l’idée marxienne (l’intuition, plutôt, Marx ayant vécu et écrit à une époque où la démocratie représentative était naissante), selon laquelle les institutions de la démocratie formelle sont les instruments par lesquels s’exerce le pouvoir de la bourgeoisie. Loin de permettre à la population de participer à la prise de décision, ces institutions s’opposent en réalité à toute gestion collective de la vie commune.

    Le vote nous maintient ainsi dans une passivité qui est le contraire de l’attitude que devrait adopter tout individu exerçant ses facultés critiques. Mais c’est bien le développement du capitalisme bourgeois, avec ses institutions et sa division du travail, qui a permis l’émergence et le maintien d’une classe politique professionnelle. Les individus, extérieurs à cette caste, investis dans la vie de la cité, sont jugés illégitimes et subissent diverses mesures de représailles administratives ou policières (convocations au commissariat, refus d’un logement dans le parc locatif public, suppression des subventions accordées à leur association, etc.).

    Alors si le vote est bien cette cérémonie, « à la fois passive et massive, par laquelle le pouvoir d’État, invariablement composé de fondés de pouvoir du Capital, autorise, ranime, à partir de notre humiliante participation à cette cérémonie, sa propre existence perverse[5] », nous devons refuser absolument d’y participer. Ce refus est l’affirmation de notre volonté de recouvrer notre capacité à agir et à décider collectivement des affaires publiques. Il est ce prérequis indispensable pour désactiver les effets démobilisateurs de la politique partisane.

    Malgré une baisse continue de la participation (on n’a jamais aussi peu voté en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale[6]), les scrutins continuent à attirer des millions de personnes. Pourquoi continue-t-on de voter malgré toutes les catastrophes que produisent les élections ? Malgré Sarkozy, Hollande, Macron ; malgré les défections de Podemos et Syriza ; malgré le traité de Lisbonne qui a ratifié ce qu’une partie substantielle de la population avait rejeté en 2005 ? Et pourquoi des organisations situées à l’extrême-gauche continuent-elles de participer à la compétition électorale en dépit de la certitude de faire des scores ridiculement petits et la conviction (affichée) que les choses véritablement politiques se jouent dans les luttes ?

    Cette persistance du caractère massif du vote interroge. Aujourd’hui la contradiction entre la dénonciation de plus en plus répandue de la forme aristocratique du gouvernement et la participation massive à l’institution qui la reconduit, atteint un seuil critique. Mais l’enjeu est plus profond que ne le fait accroire à la population le discours stérile sur la crise d’une démocratie qu’il s’agirait à tout prix de refonder. C’est bien au mythe guerrier et conquérant de la démocratie, devenue à présent synonyme de civilisation, qu’il importe de tourner le dos pour tracer l’horizon d’une politique émancipatrice :

    S’il est donc question de nous donner un avenir politique, celui-ci ne saurait se résumer à ces formules aussi creuses que martiales qui fleurissent dans notre présent : « rénover la démocratie », « revenir aux fondements de la démocratie », « démocratiser la démocratie », etc. Succomber à la fatale attraction de ces formules consolatrices, c’est très précisément se mettre sous l’emprise de ces stratégies discursives tendant à imposer le règlement mortifère de la globalisation démocratique, se placer sous le régime suicidaire de l’Un-politique et de l’histoire achevée. Ce que nous voulons, c’est tracer des lignes en direction d’un autre régime de la politique, d’une politique inscrite sous d’autres conditions que celles de l’immunisation des uns au prix de l’exposition des autres, de la liberté dévoyée en institutionnalisation de l’inégalité, de la subordination de la politique à l’économie, de la religion de l’Etat, du culte de l’individualité et de la lutte de chacun contre tous ; une politique vivement déplacée du côté de l’égalité, de la communauté et de la réélaboration du mode de vie en rupture avec l’économie et les conduites de prédation[7].

    L’acte fondateur d’une telle démarche commence par notre refus de participer à des scrutins qui nous maintiennent dans un état révoltant d’impuissance. Parce qu’il mettrait en crise le monopole de la représentation que défendent farouchement les tenants de la politique partisane, ce refus de légitimer le mécanisme qui organise notre dépossession apparait comme la condition première en vue de libérer les capacités créatrices de toutes et tous, par-delà le clivage raciste entre Français et non-Français. L’abstention active ne peut à elle seule briser les chaines multiples de la domination et de la servitude. Mais une autre chose est certaine : aucune libération n’est envisageable tant que nous continuerons à voter massivement.

    Notes

    [1] Pour une distinction claire entre « politique partisane » et « politique citoyenniste », voir l’article de Samuel Hayat, Les Gilets jaunes et la question démocratique, publié le 24 décembre 2018 sur son site personnel.
    [2] « En un mot, quand je vote, j’abdique mon pouvoir − c’est-à-dire la possibilité qui est en chacun de constituer avec tous les autres un groupe souverain qui n’a nul besoin de représentants. Voter, c’est sans doute, pour le citoyen sérialisé, donner sa voix à un parti, mais c’est surtout voter pour le vote […] c’est-à-dire pour l’institution politique qui nous maintient en état d’impuissance sérielle. » Jean-Paul Sartre, « Elections piège à cons », Les Temps Modernes, 1973, n° 318.
    [3] « J’appellerai dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. » Giorgio Agamben, Théorie des dispositifs, Po&sie 2006/1 (N° 115), Belin, pages 25 à 33.
    [4] Marie José Mondzain, Confiscation, éditions LLL, 2017, p. 30.
    [5] Alain Badiou, Sarkozy : pire que prévu, les autres : prévoir le pire, Nouvelles Éditions Lignes, 2012.
    [6] Michael Gallagher, Michael Laver et Peter Mair, Representative Government in Modern Europe, Maidenhead, 2011, p. 306.
    [7] Alain Brossat, Démocratie, éditions Al Dante, 2013, p. 23.

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