« Pour être honnête, ce n’est pas Zemmour qui m’inquiète le plus, mais le racisme de gauche, le sexisme de gauche, le mépris culturel de la gauche, y compris radicale, lorsqu’elle regarde les quartiers populaires, lorsqu’elle regarde les musulman.e.s. C’est ce qui m’inquiète parce que j’ai l’impression que c’est cette arrogance qui nous empêche d’avancer collectivement. Que les crispations laïcardes aux relents racistes, sexistes ou paternalistes agitent la presse mainstream, la droite ou la gauche de gouvernement, ça n’a rien d’étonnant, mais quand je les retrouve dans mon propre camp, là, je m’inquiète. »

Ce constat lucide auquel nous souscrivons pleinement c’est celui que fait Usul dans un entretien accordé à l’excellente revue Ballast[1], revue qui décrit bien l’objectif qu’il poursuit à travers ses vidéos : « Parler de philosophie politique à ceux qui ne croulent pas sous les diplômes ».

Si l’on en juge par la qualité des premiers numéros de la série « Mes chers contemporains », et à l’audience qu’ils rencontrent, le pari semble jusque-là réussi. Pour la rentrée, Usul s’attaque à un sujet qu’il décrit lui-même comme « sensible » : la police.

Les brutalités policières lors des manifestations contre la loi travail au printemps, la mort d’Adama Traoré (rA) cet été, ont notamment fait rejaillir des questions auxquelles tente de répondre Usul : « que faire de la police ? Qui déteste la police et est-ce légitime ? Quel est le rôle de la police et comment l’appréhender en 2016 ? [2] »

A l’instar des précédentes, cette vidéo d’une quarantaine de minutes est d’excellente facture. Un montage efficace y sert un propos intelligent, qui pose de manière simple et stimulante les enjeux théoriques et politiques des discussions autour de l’institution policière et de son rôle. L’effort de réflexivité et la volonté d’Usul d’intégrer à son analyse la violence policière (politique) quotidienne que des racisé-e-s subissent à plein, sont également à saluer.

Toutefois, cette volonté se trouve en permanence contredite par un dispositif qui oppose témoignages des racisé-e-s et analyses des sociologues, qui s’avèrent en plus être tous hommes et Blancs. « Je veux que les titres les plus prestigieux n’aient plus cet effet sidérant sur ceux qui en sont dépourvus » affirmait pourtant Usul dans l’entretien précité. « Les flics (tout le monde déteste la police) » donne à voir tout le contraire. Dommage.

« Pas assez crédibles »

C’est d’autant plus dommage qu’Usul relève et critique à juste titre la pratique consistant à remettre systématiquement en cause ce qu’ont à dire les victimes racisé-e-s de violences policières, ou bien les familles de victimes après des crimes policiers :

« Les [habitants des banlieues] sont-ils vraiment de bonne foi ? En tout cas, ils ne semblent pas assez crédibles pour qu’on les écoute lorsqu’ils s’emploient à dénoncer les dérives de l’autorité. Ce qui, pour l’autorité, en fait des victimes idéales. »

Le terme « dénoncer » peut paraitre anodin, mais il exprime bien le rôle qu’assigne Usul aux Noir-e-s et Arabes, habitant-e-s des banlieues : celui de dénoncer la violence policière. D’exprimer une douleur. De n’être au fond que de simples illustrations ou des témoins, parfois muets, de l’oppression policière.

Assa Traoré évoque ainsi l’interpellation et la mort de son frère Adama ; Almamy Kanouté les nombreuses victimes mortes par asphyxie, ou sa propre agression par une douzaine de policiers ; Amal Bentounsi le bilan annuel des crimes policiers ; les rappeurs Mokobe et Médine les violents contrôles policiers qu’ils ont subis plus jeunes.

Apparaissent également à l’écran une multitude d’autres racisé-e-s et « banlieusard-e-s », qui disent un mot ici ou là, de manière le plus souvent anonyme. Tou-te-s font part d’une expérience personnelle. Aucun-e ne développe son idée sur la durée.

Analyse

A la parole courte, tronquée, éminemment subjective et émotive des racisé-e-s, fait face celle savante, froide, explicative, et par conséquent « crédible », des universitaires[3] Stéphane Beaud, Mathieu Rigouste, Didier Fassin, Philippe Robert et même Michel Foucault. Tout en dénonçant l’illégitimité dont sont frappées certaines paroles dans le débat public, Usul déploie un dispositif qui vient renforcer une telle illégitimité.

Une séquence l’illustre bien. C’est celle où l’on voit des jeunes contrôlés en bas d’un immeuble et l’un d’eux emmené vers le fourgon de police, tandis qu’Usul s’interroge en voix-off :

« Qu’est-ce qu’elle y fait la police dans ces quartiers concrètement entre deux interpellations sérieuses ? Et bien elle y procède à des contrôles d’identité […]. Ces contrôles sont les prétextes à des échanges parfois tendus, parfois cools, mais dans lesquels le but est toujours le même : soumettre les contrôlés. Les soumettre à l’autorité de la police et finalement de l’Etat. Les soumettre à l’ordre social, à la hiérarchie de la société. »

Immédiatement après cette séquence, c’est à Didier Fassin, anthropologue, enseignant à Princeton et directeur d’études à l’EHESS, qu’Usul donne la parole. Celui qui a partagé le temps d’une enquête le quotidien de policiers de la BAC d’un commissariat parisien (pour en tirer un livre, La force de l’ordre), s’interroge sur l’efficacité de tels contrôles, citant au passage des « jeunes » qui se plaignent de leur récurrence. La parole de ces jeunes est absente. Ils demeurent objets d’un discours dont les enjeux les dépassent.


Surtout, Didier Fassin affirme des choses qui sont certes justes, mais qui sont dites par à peu près tout le monde en banlieue et dans les milieux de l’immigration depuis près de 40 ans. Pourquoi Usul se sent-il obligé de passer par lui pour appuyer un propos aussi banal ? Dans une séquence ultérieure, c’est à nouveau à D. Fassin qu’Usul donne le mot de la fin pour résumer, en une formule de sociologue, le but des contrôles au faciès :

« Quant au harcèlement quotidien que vivent les jeunes des quartiers, Didier Fassin résume très bien le but de l’opération, sa fonction première : « l’habitude de l’humiliation doit produire l’habitus de l’humilité ». »

Banlieues

Ce dispositif que nous critiquons ici n’est pas l’apanage d’Usul. Il est présent de manière encore plus flagrante dans presque tous les documentaires sérieux sur la « banlieue » ou les violences policières. A chaque fois, la parole experte et quasi exclusivement blanche d’un Mucchielli ou d’un Bonnelli, vient traduire en termes respectables et intelligibles ce que le ou la jeune de cité a dit dans la séquence précédente.

Comme si les réalisateurs de tels documentaires estimaient que même lorsqu’elles et ils s’expriment en français, la langue des banlieusard-e-s reste une langue étrangère. Une langue qui doit passer par le filtre universitaire, savant, pour passer du sensible au rationnel et ainsi être prise prise au sérieux.

« Nous ne savons finalement rien des méthodes de la police en général, de son langage et des libertés qu’elle prend parfois avec les règlements. C’est sans doute parce que la violence policière est largement dissimulée et le plus souvent couverte qu’elle affole finalement assez peu la société civile ».

Les banlieusard-e-s et racisé-e-s ne semblent pas faire partie de cette « société civile ». C’est sans doute une simple maladresse de la part d’Usul, qui a toujours eu l’honnêteté de préciser dans ses vidéos que sa parole est située[4], qu’il s’exprime à partir d’une perspective propre, et qu’il a conscience des privilèges dont ils bénéficient.

Seulement, ces propos n’ont pas valeur performative. Reconnaitre ses biais de perception ne les désactive pas toujours. De même que parler de privilège blanc ou masculin n’empêche pas qu’on continue d’en tirer profit. Usul inclut par le discours ce qu’il exclut par le dispositif. Il précise que la violence policière s’exerce dans des territoires particuliers, les banlieues, territoires qu’il écarte pourtant en permanence dans son analyse.

« Les flics » se termine sur les propos d’un Xavier Mathieu affirmant que seule la violence fait peur aux dominants, mais à aucun moment Usul n’a évoqué les fréquentes révoltes populaires consécutives à des crimes policiers, dont celles de cet été dans le Val-d’Oise après la mort d’Adama Traoré (rA).

« Ethnocentrisme de gauche »

Si les révoltes en banlieue sont absentes du propos d’Usul, ce n’est pas seulement parce qu’il n’y a jamais vécu ni mis les pieds, comme il l’affirme lui-même d’ailleurs. Selon nous, telle omission provient de l’idée qu’il se fait « du mouvement social ».

Cette expression qu’il emploie assez fréquemment (« le mouvement social »), sert à désigner les forces de gauche en lutte. Usul y intègre les manifestations contre la loi travail et les Nuit Debout, mais il lui semblerait aberrant d’y inclure les révoltes de 2005 consécutives à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré (rA), ou celles de 2007 à Villiers-le-Bel après la mort de Lakhamy Samoura et Moushin Sehhouli (rA).

Le propos d’Usul – à l’instar de nombreux discours de gauche – est circulaire. Pour lui, les luttes sociales, progressistes, sont nécessairement de gauche, car le progrès lui-même est nécessairement de gauche. Tout ce qui se fait en dehors de cette gauche n’apparait même pas dans le radar. Exister, c’est exister politiquement… à gauche.

« Tous les marxistes, les anarchistes et les écolos « vénérs » vous le diront : le rôle premier de la police c’est assurer pour le haut de la pyramide la sécurité intérieure. Se battre donc contre l’ennemi intérieur, celui qui menace l’ordre social. »

Peut-on arriver au même constat sur le rôle de la police sans pour autant être un anarchiste, un marxiste ou un écolo « véner » ? Peut-on légitimement penser la réalité sociale en dehors de ces courants traditionnels de la gauche ? Pour nous, il est évident que oui. Pour d’autres, cela reste problématique.

Pour conclure

A travers ce texte, nous n’avons pas souhaité démontrer qu’en voulant faire toute sa place à la question raciale dans son propos, Usul se serait aventuré sur un territoire qui n’est pas le sien. Nous pensons au contraire que personne n’est étranger à la lutte pour la justice raciale, à condition toutefois de connaitre et respecter les rôles respectifs de chacun-e.

Usul avance ses idées avec modestie, valeur qu’il place au centre même de sa démarche intellectuelle. Nous pensons tout aussi modestement que sa pensée politique est en construction. Qu’il existe une limite évidente à n’appréhender certaines réalités – ici la police et ses rapports à diverses populations – qu’à travers ce qu’en disent les sociologues et des vidéos glanées sur le net.

Malgré toute son inexpérience, Usul a mis sans le vouloir en lumière un défaut majeur des mobilisations contre les violences policières en France, qui analysent ces violences non pas du point de vue des communautés qui les subissent, mais à travers une perspective, disons, policière. C’est la police, ses agissements, son rôle, ses manquements, qui constituent le plus souvent le centre de gravité de telles mobilisations. C’est elle le sujet central, et c’est elle la seule force agissante.

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Extrait du film « La Haine » (Mathieu Kassovitz, 1995) repris par Usul. La confrontation jeunes / policiers est filmée du point de vue de ces derniers.

C’est ce qu’exprime Usul lorsqu’il affirme que le but des contrôles d’identité est de soumettre les contrôlés à l’ordre social, à la hiérarchie de la société. Comme si d’autres institutions – et notamment l’école – ne s’étaient pas déjà chargées de cela avant. Comme si la pauvreté, l’habitat dégradé, les services sociaux, l’accès aux soins, la qualité des transports et des services publics, ne rappelaient pas en permanence aux habitant-e-s des quartiers pauvres leur place dans la hiérarchie.

On comprend alors pourquoi un slogan comme Black Lives Matter prend tout son sens. Il dit clairement ce qui constitue le centre de gravité de la lutte contre les crimes policiers aux Etats-Unis : faire que les vies des Noir-e-s comptent. Car le moteur de toute lutte d’émancipation, ce sont les opprimé-e-s elles-mêmes et eux-mêmes. Et nous serons plus fort-e-s si nous investissons le combat contre l’arbitraire policier avec notre esthétique, notre langage, notre perspective historique, nos spiritualités, et en profitant des échelles fournies par nos parents, dont nous sommes les continuateurs.

Les militant-e-s « du mouvement social » en font de même et puisent esthétique et mots d’ordre dans l’histoire du mouvement ouvrier, auquel elles et ils se réfèrent en permanence. Si nous voulons traiter en partenaire égaux dans cette fameuse (fumeuse ?) « convergence des luttes », nous devons cesser de mutiler nos identités et nos vécus. Seulement voilà, les premiers réfractaires à cela, ce sont les Blancs de gauche qui se disent nos allié-e-s, mais qui souhaitent toujours que l’on formule la lutte dans un langage qui leur soit familier.

Alors pour le dire très simplement, tant que la gauche se prétendra détentrice du monopole de la lutte ; tant que les militant-e-s et structures de gauche agiront comme agents et instances de reconnaissance et de légitimation des luttes ; tant que les initiatives qui ne viennent pas de la gauche seront entravées et disqualifiées comme étant « communautaristes », « islamistes », etc., nous ne nous en sortiront pas.

Notes

[1] Usul : « Réinventer le militantisme », publié le 22 février 2016 sur le site de Ballast.
[2] Sauf mention, toutes les citations sont extraites de la vidéo d’Usul « Les flics (tout le monde déteste la police) ».
[3] Par universitaires nous ne désignons pas nécessairement des enseignants en université (Mathieu Rigouste ne l’est pas), mais des personnes titulaires a minima de diplômes de 3ème cycle en sciences sociales et qui ont une production théorique dans le domaine.
[4] « Comment se faire une idée du travail en banlieue, quand comme moi, on n’y vit pas et qu’on n’y a jamais vécu ? »

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