A propos des « Huit salopards » de Quentin Tarantino

C’est le huitième film réalisé par Tarantino. Il semble qu’il en ait réalisé plus que ça. Ce film a presque tous les codes et bizarreries qu’on puisse attendre d’une production de Tarantino : des répliques ironiques, des apartés sarcastiques, des jeux de mots, des embrouilles sur des choses qui ne semblent pas avoir tant d’importance que ça, des archétypes blancs et noirs, le danger implicite se faisant passer pour la politesse excessive, et de la sexualité tordue.

Un western léché dans l’Amérique post-esclavagiste

Ce film impressionne par sa cinématographie. Les Huit salopards a été tourné dans le Colorado et a utilisé un grand écran Panavision. L’effet rappelle plusieurs vieux westerns et films classiques des années 70. Tarantino aime le cinéma, et ça se voit. Même si vous n’êtes pas forcément un fan de Tarantino, vous pourriez vouloir voir ce film simplement pour son délice visuel. Les couleurs sont un régal. Le film est entrecoupé par des incrustations de titres et une place a même été réservée pour un entracte. Le légendaire compositeur Ennio Morricone a signé la bande son du film et a permis à Tarantino d’utiliser des titres inédits. Le film est donc aussi une expérience auditive.

8salopardsLes Huit salopards met à l’écran de nombreux acteurs qui ont auparavant travaillé avec Tarantino. Dans ce film Tarantino continue aussi sa joyeuse, irrévérencieuse et parfois douloureuse ou offensive inspection de l’obsession des Etats-Unis avec la race et le sexe, en particulier sur la manière dont ces deux concepts de base interagissent. Au niveau narratif, Les Huit salopards a lieu après Django Unchained, à une période de temps indéfinie après la Guerre de Sécession, probablement dans les années 1870 ou au début des années 1880. Mais cela n’est vraiment pas important.

Bien que l’esclavage ait été aboli et que les Noir-e-s soient théoriquement des citoyens égaux aux autres, aucun-e noir-e ou blanc-he ne croit vraiment que les Noir-e-s aient obtenu l’égalité. Les conservateurs blancs de l’époque sont ouvertement haineux envers les noirs libérés, tandis que les progressistes sont tout aussi enclins aux langage et croyances racistes. L’hostilité raciale imprègne le film et n’est jamais très loin dans l’histoire. Si vous ne supportez pas que le racisme soit allègrement étalé dans une fiction, ce film n’est pas pour vous. Les dialogues sont très importants dans ce film, parfois plus que l’intrigue.

L’intrigue

Les Huit salopards de Tarantino s’ouvre sur un mystère de la chambre verrouillée. Un certain nombre de gens se retrouvent inopinément contraints de partager leur hébergement pendant une tempête de neige au Wyoming. La plupart d’entre eux ne se connaissent pas et ceux qui se connaissent ne semblent pas s’aimer beaucoup. Ce groupe comprend Joe Ruth (Kurt Russell), un chasseur de primes connu sous le nom du Bourreau pour son insistance à amener les criminels en vie afin qu’ils puissent affronter la potence. Ruth est un homme aussi honnête que brutal. Son idée de dire à quelqu’un de se taire implique un coup de coude dans le nez. Sa prime actuelle s’appelle Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh), une meurtrière à la grande gueule. Il l’emmène à la ville de Red Rock.

Sur la route, Ruth tombe sur Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), un ancien officier de l’armée des États-Unis (il y avait effectivement une poignée d’officiers noirs dans la Guerre de Sécession) et vétérinaire lors de la guerre qui désormais gagne également sa vie comme chasseur de primes. Comme Warren apparait pour la première fois à l’écran assis sur un tas de cadavres, il est évident, comme Warren le confirmera joyeusement plus tard, qu’il préfère transporter ses primes mortes. Moins de problèmes et moins de discussions inutiles.

Etant donné que Ruth sait en réalité que Warren sera de retour dans la journée, il est prêt à lui garder une place à la prochaine pension. Lorsque Ruth tombe sur Chris Mannix (Walter Goggins), un ancien soldat confédéré et terroriste du KKK, il est un peu moins affable (non que Ruth soit tout ce qu’il y a de sympathique envers Warren) mais quand Mannix souligne qu’il est effectivement le nouveau shérif de Red Rock, Ruth décide de ne pas prendre le risque de laisser le nouveau shérif mourir gelé. Ces hommes et leur chauffeur arrivent à La Mercerie de Minnie, une pension offrant de la nourriture et un abri. Mais Minnie n’est pas là. Les habitants actuels de la loge sont Joe Gage (Michael Madsen), un cow-boy taciturne qui prétend écrire l’histoire de sa vie, Oswaldo Mowbray (Tim Roth), le loquace bourreau de Red Rock natif d’Angleterre, l’ancien et calme général confédéré Sandy Smithers (Bruce Dern) et Bob (Demian Bichir), l’homme que Minnie laisse en charge de la pension quand elle est de sortie pour visiter sa mère. Toutes ces personnes, plus le conducteur de Ruth, O.B. (James Parks), doivent s’installer pour la nuit ou aussi longtemps que l’orage durera.

Comme vous pouvez l’imaginer, les habitants de la pension remarquent très rapidement les choses qu’ils n’aiment pas les uns chez les autres ou sur lesquelles ils ne se font pas confiance. Une petite chose comme des bonbons sur le sol peuvent nourrir la suspicion. Évidemment, un soldat de l’Union noir et deux Confédérés ne seront pas souvent d’accord. Tarantino construit efficacement la tension dans la pension. J’ai aimé que le film n’ait pas (sans mauvais jeu de mots) blanchi le dévouement à la suprématie blanche qui a à la fois animé la cause confédérée et a littéralement innervé les Etats-Unis du 19e siècle. Néanmoins, Les Huit salopards a encore quelques éléments délibérément anachroniques autour de la race.

Violence, race et sexe

Le film prend également soin de jouer avec votre perception de qui sont les héros ou même s’il y en a. Ruth est d’abord présenté comme un homme bien, mais n’a aucun problème à lever la main, le coude ou le canon d’un pistolet sur Daisy pour toute transgression de sa part, physique ou non. Un autre personnage souligne que les femmes peuvent vous tuer aussi facilement que les hommes, mais aussi qu’elles peuvent mourir aussi facilement que les hommes. Non content de salir un peu les héros, ce film interroge également les techniques que les Noirs utilisent pour éviter ou survivre aux confrontations avec les racistes blancs. Malheureusement, au 19ème siècle comme aujourd’hui, il est souvent frappant pour un-e Noir-e pris-e dans une confrontation de se dire que le Blanc tout-puissant sera contrarié si quelque chose devait lui arriver. Major Warren soutient et à la fois subvertit cet archétype.

Hateful_Eight_WarrenIl y a aussi des références aux précédents films de Tarantino, et de manière plus inconfortable à la scène la plus dégoûtante de Pulp Fiction. Le film évite intelligemment le gore la plupart du temps, mais en déborde à mesure que le film approche de la fin. C’est un long film, près de trois heures, mais je ne pense pas qu’il traîne en longueur. J’ai été un peu irrité que le film explique certaines choses que je ne pensais pas nécessaires d’expliquer et laisse en suspens ce qui devait à mon sens être explicité. Goggins campe vraiment l’arrogance tandis que Jackson l’homme noir en colère.

Parce que Daisy est enchaînée pendant la majeure partie du film, et souvent menacée ou frappée par Ruth pour avoir parlé, le jeu de Leigh est souvent très subtil. Étant donné qu’elle joue une femme rusée, raciste, mais aussi un peu stupide, c’est du beau travail. Il n’est jamais précisé qui Daisy a tué. Si l’on devait avoir un penchant complotiste et/ou féministe, on pourrait suggérer que Daisy est symboliquement punie pour avoir violé les mœurs traditionnelles de la féminité. On pourrait dire que dans cette perspective, le travail de Leigh fait ici écho à son rôle autrement différent de Tralala dans l’excellent film Dernière sortie pour Brooklyn. Malgré son nom, Daisy n’est pas une dame. Et ce manque de protection symbolique pourrait bien expliquer sa réaction raciste acharnée lors de sa rencontre avec Warren. Pourquoi diable est-elle enchainée tandis que cet homme noir se promène libre ?

DaisyFinalement, j’ai trouvé la violence explicite du film excessive, mais c’est un film de Tarantino. Qui pourrait en attendre autre chose ? C’est un film amoral sans trop de profondeur. Des choses arrivent. Des gens meurent. Ce n’est pas le meilleur ou le pire travail de Tarantino, c’est un film extrêmement bien fait et divertissant qui se complaît dans une fin grandguignolesque. Channing Tatum et Zoë Bell y ont également des rôles. Si vous voulez voir le film, allez le voir au cinéma. Vous vous tromperiez vous-même en attendant que le film sorte en VOD / DVD.

Notes

Source : The Urban Politico.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par SB, pour Etat d’Exception.
Les inter-titres sont d’Etat d’Exception.